Quelle définition donneriez-vous de vous-même?

«Il est métis, d’origine indienne et homosexuel». Je me souviens encore des mots qui ont accompagné les portraits de Leo Varadkar, alors qu’il devenait le Premier Ministre de l’Irlande, puis, plus récemment, lorsqu’il a fait campagne en faveur d’une révision de l’amendement de la Constitution irlandaise qui limitait le recours à l’IVG.

Métis, d’origine indienne et homosexuel. Je sais que ces trois mots pour le décrire n’avaient pour but principal que de souligner la progression des mentalités au sein d’une société longtemps traditionnaliste. Je sais aussi que le bon titre fait le bon clic. Je me suis interrogée cependant sur l’ordre des mots, et leur utilité. Bon nombre de journaux ont laissé de côté le terme «d’origine indienne» (certains ont écrit simplement «indien», car au diable le fait que sa mère soit Irlandaise, qui peut bien être intéressé par la vérité?). Métis et homosexuel, cela suffit pour convaincre n’est-ce pas? Mais considérant le but, à savoir trancher dans le lard de la tradition… Sur quoi aiguiser son couteau (je file la métaphore) : la couleur de peau ou l’orientation sexuelle?

J’ai délaissé cette question pour m’en poser une autre, poussée par le nombre de descriptions qui me sautaient désormais aux yeux : «Mère de famille nombreuse, dirigeante d’entreprise et auteure», «Mère célibataire, musulmane voilée et femme politique»… Dans l’opinion publique, nous sommes mères, puis nous possédons un autre attribut plus ou moins intéressant (homosexuelle/d’une confession particulière/d’un handicap particulier/d’une taille ou d’un poids spécifique), puis nous sommes des professionnelles. Bref, dans mon cas, je serais décrite comme «Mère et professionnelle». Je suis suffisamment socialement typique pour évincer les autres caractéristiques, même si mon statut d’immigrée pourrait me valoir le terme de Française immigrée. Il se placerait dans ce cas après le terme mère, probablement. Je n’ai pas assez d’enfants pour être étiquetée, je les élève en couple, avec un homme, je suis blanche, je suis athée, j’affiche une taille et une corpulence basique (même si j’aimerais que mes jambes soient plus longues!).

Cependant, nous ne ressemblons en rien à ce que les mots qui nous décrivent semblent dire de nous. Avez-vous déjà fait l’exercice de vous décrire? Quel est le mot qui intervient en premier? Mère? Femme? Votre profession? Nous ne mettons jamais en premier ce qui nous semble anecdotique, même si cette caractéristique intervient en filigrane de toute notre existence : lectrice passionnée, botaniste avertie, végétarienne… Nous sommes des coches dans le tableau Excel de cette société, portant en nous les cases que nous n’avons pas su remplir : la maternité, la profession, l’argent parfois. Un lot de caractéristiques communes, dans lequel nos spécificités n’entrent pas. Ce sont pourtant ces spécificités qui font tenir le monde debout, chacun apportant ses connaissances, ses compétences, sa note à l’hymne et son instrument à l’orchestre, tout autant créateur qu’acteur.

Mais pour autant, je ne sais toujours pas. Qu’est-ce qui me définit? Suis-je une chose plus qu’une autre? J’existais bien avant de devenir une mère, mais leur présence ponctue de nombreux aspects de ma vie actuelle. J’ai été apprentie toute ma vie : j’ai appris à respirer, à me mouvoir. J’ai appris à émettre des sons, à en faire des mots. J’ai appris à lire, à écrire, à compter. J’ai appris chaque jour, et je continue. Je suis une apprentie, c’est définitif. Mais pour le reste?

Je suis apprentie, auteure, femme, conjointe, mère et professionnelle, lectrice passionnée, cuisinière gourmande et végétarienne, en mouvements. Ça vient d’un jet, c’est drôle. L’idée d’auteure intervient chez moi avant le reste, car tout passe par les mots. Je les apprends, je les écris, je les transmets, je les féconds, je les abrite (et ils m’habitent).

Surprenant exercice… À quoi ressemblerait-il pour vous?

-Lexie Swing-

La fameuse mousse au chocolat végane

La mousse au chocolat est le dessert végane que je fais le plus souvent. Il s’agit en fait du dessert – tout court – que je fais le plus souvent. Elle est composée d’aquafaba, le liquide qui accompagne les pois chiches dans leur boite de conserve (ou l’eau dans laquelle on les cuit, mais le calcul devient alors plus capricieux) et de chocolat, dans son plus simple appareil. Quelque peu édulcorée, elle peut se trouver nappée de caramel, truffée de pépites de chocolat, étagée avec quelques morceaux de poires…

Je publie souvent des photos de mes précieux desserts, dont j’emmène toujours quelques exemplaires au bureau. Il est courant d’en trouver également dans le bas de mon frigo.

La raison en est simple : en bons végétariens nous mangeons des pois chiches chaque semaine (il y a tant de recettes faciles avec des pois chiches) ! Avec l’utilisation du jus de la boite, point de pertes, et un dessert extrêmement bon marché, goûteux, dont vous avez surveillé et validé la composition (presque) de A à Z.

Je remplis cette page de mots pour dissimuler le fait que cette recette tient en quatre expressions : Monte l’aquafaba en neige. Fais fondre le chocolat. Incorpore l’aquafaba au chocolat. Réfrigère.

En plus court : monte, cuis, incorpore, réfrigère.

La recette :

Les ingrédients : une conserve de pois chiches, quelques gouttes de vinaigre ou de jus de citron, du chocolat.

– Ouvrez votre conserve (au Québec, nous disons «canne»), séparez le liquide des pois chiches et réservez ces derniers pour une autre utilisation.

– Pesez le liquide ainsi obtenu.

– Pesez la même quantité de chocolat (chocolat à pâtisser de préférence)

– Placez votre chocolat dans un cul-de-poule et faites le fondre au bain marie

– Simultanément, versez le liquide des pois chiches, ou aquafaba, dans le bol de votre robot ou dans un saladier et ajoutez quelques gouttes de jus de citron ou de vinaigre. Le liquide est capable de monter en neige sans ces quelques gouttes mais l’acidité donne un vrai coup de pouce au processus.

– Lancez le batteur à pleine puissance et montez votre liquide en neige, jusqu’à obtenir une mousse consistante (un bec d’oiseau se forme lorsqu’on retire le fouet).

– Admirez cette science jusqu’ici inconnue : le jus d’une conserve de pois chiches est capable de monter en neige comme n’importe quel blanc d’œuf!

– Une fois le chocolat fondu et l’aquafaba monté en neige, ajoutez une à deux cuillères à soupe de jus de pois chiches au chocolat, et mélangez vigoureusement. Si votre aquafaba est froid (vous avez utilisé les pois chiches plus tôt dans la semaine et avez réfrigéré le liquide en attendant de l’utiliser), le chocolat va figer à son contact. Mettez un peu plus de blanc monté et d’huile de coude pour retrouver une texture de chocolat lisse et souple.

– Une fois le chocolat détendu, incorporez cuillère par cuillère votre aquafaba, à la cuillère en bois ou à la maryse, tranquillement, sans casser votre blanc.

– Versez dans des pots individuels et ajoutez-y ce que bon vous semble (fruits rouges, pépites de chocolat, coulis de caramel, poires, noix, noix de coco…)

– Réfrigérez pendant deux heures (au moins).

– Donnez m’en des nouvelles!

-Lexie Swing-

Visite surprise

«Vous voudriez venir avec moi à l’aéroport demain matin? Je dois aller chercher une collègue qui rentre de voyage!»

Sourires ravis dans l’assistance. «Quelle collègue?», demande B. qui les connaît toutes. «Oui, quelle collègue au fait?», ai-je murmuré à mon amoureux, assis sur le bord du lit. «Caroline», a-t-il lancé, dans un élan dont l’esprit a le secret. (Je découvrirai bien assez tôt si seule Madame Ingalls a insufflé cette impulsion).

Après les débats vestimentaires de rigueur, nous grimpons dans la voiture et prenons la direction de l’aéroport. Nous sommes en avance, désormais coutumiers de cette attente. Nous sommes arrivées en retard les deux dernières fois, alors que l’ordinaire délai de une-heure-après-l’atterrissage s’était réduit à 30 minutes. Tant mieux pour nos familles mais quel dommage pour nous, qui ne pouvions que saisir nos invités au vol, après de courtes embrassades et des valises jetées dans le coffre, sous la pression des moteurs des voitures en attente et des regards courroucés de fatigue des conducteurs venus récupérer, eux aussi, leur famille.

Sitôt la voiture garée, j’ai saisi Tempête sur une hanche – elle craint le bruit grouillant des aéroports – et Miss Swing par la main. Traversant cahin-caha le passage piétonnier, puis le sas tournant, nous avons franchi les portes au moment même où nos invités nous prévenaient que si les nouvelles bornes avaient extraordinairement facilité leur passage à la douane, le tapis des bagages restait pour sa part aussi désespérément immobile qu’une heure de collège en cours d’espagnol.

Les minutes se sont alors allongées, au rythme tranquille des passagers qui surgissaient par vague derrière la porte automatique. À chaque nouvelle femme, Miss Swing demandait «Est-ce elle?», avant de secouer la tête «Non bien sûr je sais qui c’est Caroline, je l’ai vue plein de fois».

Il faudra vraiment que je demande qui est cette Caroline.

Je vous passe les seize Souris Verte et les trois Crocrocro. Toutes les fois où j’ai dansé la Polka même si papa ne voulait pas, accompagnée de Petrouchka et de ses nattes blondes. Je vous passe la chute soudaine de Tempête, qui s’est retrouvée coincée, cuisses sur le banc et tête en bas, parce qu’elle avait voulu s’appuyer sur le ruban qui délimite la sortie des passagers. Et mon fou rire, à la fois honteux et amusé, parce que mes yeux rivés sur mon téléphone m’avaient empêché d’éviter la chute, et parce que la proximité du banc avec le couloir de ruban m’empêchait de la saisir pour la remonter convenablement.

Je peux vous décrire ma fébrilité, lorsque j’ai su que les bagages étaient enfin arrivés. Le visage incrédule de Miss Swing, lorsque nos invités sont apparus. Sa petite voix qui interrogeait : «Mais je ne comprends pas, où est Caroline?», et moi qui répondait bêtement «Caroline, c’est tes grands-parents!». Et Tempête qui sautait de joie, parce qu’elle n’avait rien pigé à cette affaire de collègue, et que la seule perspective d’une attente à l’aéroport était une joie suffisante pour elle.

Les voilà donc. Ils ont fait bon voyage, merci. Mes parents sont de retour pour une semaine, après être venus au mois de mars, profitant des rabais de la fin du printemps.

Comme immigrants, nous profitons de chaque instant ainsi grapillé, de chaque moment volé. Nous inventons une vie, où les vacances se font en banlieue de Montréal, plutôt que dans le sud de la France. Visiter la famille prend désormais 7h de vol plutôt que 5h de train. Et nous ne sommes pas les seuls. Mes amis sont partout dans ce monde, sur tous les fuseaux horaires. Je suis admirative de cette facilité avec laquelle nous avons construit nos existences sur d’autres terres, tout en gardant ce lien fort avec le pays qui nous a vus naître. Et je suis fière de nos familles, qui n’ont pas eu le choix, certes, mais ont changé leur perspective, faisant de la cabane au Canada une maison secondaire de choix.

-Lexie Swing-

Crédit photo : Lexie Swing

Droite comme un i

A la sortie des toilettes, jouxtant la porte automatique, le miroir en pied défie chacun et chacune du regard. Notre regard. Tantôt acerbe, tantôt méprisant, tantôt content, à défaut d’être fier. Car qui est vraiment fier de son enveloppe corporelle, sa jeunesse passée ?

Deux pas et je m’avance, les sourcils vaguement froncés, traquant une rougeur égarée ou un morceau de peau perdu. Tête droite, pendentif au baiser des clavicules, je lisse ma robe qui ondoie sur mes hanches. Sa forme évasée laisse deviner des enfants que j’ai portés autrefois et dont j’ai gardé la trace, comme un vieux ballon fatigué.

J’aime les corps habillés, la justesse d’un pli, l’éclat d’une teinte, la douceur d’une étoffe. L’âge adulte m’a délivré des jugements corporels, révélant à mon âme la richesse née de la diversité des corpulences. Je m’extasie devant une superbe robe à fleurs, aux fleurs rougeoyant comme un soleil couchant. Quand je demande le nom du magasin, ma collègue s’esclaffe: « Il n’y aurait rien pour toi là-dedans, avec ton petit tour de taille! ».

Je me suis souvent demandée où était née cette hiérarchie des corps. Dans quel esprit malsain s’était forgée la conviction que quelques centimètres en moins étaient autant d’échelons de gravis, dans la hiérarchie sociale du monde occidental. Que la confiance que l’on accorde allait de pair avec le creux d’une joue ou la longueur d’une jambe. Que l’on était condamné, dès le départ, à vivre son corps comme une prison. Coupable dès l’enfance d’être trop gros, ou trop maigre, trop grand, ou trop petit. Une loterie sans gagnants, avec seulement quelques survivants.

Le corps à la fois juste une enveloppe, et tout un monde. Son extérieur raconte une histoire : le soleil des vacances, les stigmates d’un accident, les marques de la vie portée… Il raconte mille vies, mille époques. L’enfance ensoleillée, l’adolescence ténébreuse, la vie adulte nerveuse. Les repas de famille, les beuveries entre amis, les régimes, la boulimie, les casse-croûtes des insomnies…

Son intérieur est un trésor. Ceux qui pratiquent le yoga, l’escalade ou encore la danse le savent bien : le corps est un merveilleux compagnon. Il nous porte, nous soulève, nous transporte d’un lieu à l’autre. A pas rapides, en course lente, en sautillant, à reculons. Il est le premier à nous rappeler à l’ordre lorsque nous laissons la vie nous défaire et le stress nous dévorer. Nous lui demandons tant ! De grandir, de maigrir, de grossir, d’accepter nos excès, d’accompagner nos courses. Nous le tançons quand il se fatigue, nous l’exécrons, face au miroir. Je n’ai jamais rien haï de plus que mon reflet dans le miroir, à 15 ans, alors que la pilule avait insufflé en mon corps le poids des hormones de régulation.

J’ai 32 ans, j’ai le corps lourd mais le cœur léger. Quand j’agite la main, ma peau du bras remue. Quand je saute dans les airs, mon ventre et ma poitrine réinventent leur propre gravité. La fatigue et les inquiétudes ont fait disparaître mes joues enfantines. Mes jambes montrent les premiers signes d’une circulation sanguine capricieuse, mes cuisses et mes genoux portent les traces de mes errances nocturnes, quand je marche en aveugle vers les pleurs des enfants.

Mais quand je danse, c’est tout mon corps qui m’accompagne. Ma tête compte les temps et mon corps s’y plie, sans caprices. Nous bondissons ensemble, au troisième mouvement. Mes chevilles crient un peu, mes genoux font la moue, mais c’est mon corps entier qui s’envole, héroïque.

Nous nous disons souvent « Profitons-en, nous n’aurons qu’une seule vie ». Oui profitons-en, nous n’aurons qu’un seul corps …

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Le bien-être passe (aussi) par les accomplissements

C’est un bout de tissu jaune, un peu rabougri. La couture danse, le morceau est doux mais trop petit pour son usage. Dans une autre vie, il était un morceau de drap de berceau. Les enfants ont poussé et le drap s’est trouvé remisé. Sa seconde vie, c’est ça : une panoplie de mouchoirs en tissu, destinés aux nez enrhumés de mes filles chéries. Et puis un pyjama pour poupon, cousu de guingois, à la va-vite, parce que B. et moi avions hâte de voir le résultat.

Dans ma cuisine, il y a des pots de fortune, plein de plantes fragiles. Et des plats de biscuits, préparés par six mains fébriles et cuits tous en même temps. Mon congélateur déborde des idées du week-end, et des fournées de pain. Mes bocaux de verre regorgent de légumes coupés à la main, des tomates, des poivrons, des concombres, des champignons même; des préparations en devenir, des crudités pour patienter, de la couleur pour égayer.

Sur mon téléphone, un résultat de course à pied. Un premier parcours, un temps défini. Une fatigue au bout des jambes, une satisfaction palpable, aussi. La preuve des minutes enchaînées, la promesse d’un dépassement de soi.

Cachées dans mon ordinateur, des pages de textes. Des chapitres interrompus, des histoires par dizaines, des mots qui sonnent juste, pour moi. De nouvelles histoires, de nouvelles idées, ça et là jetées.

Le bien-être passe par mille choses : le temps pour soi, la réalisation de ses plus grands projets, les fous rires et les confidences, les moments nus de fioritures excessives. Pour moi, il passe aussi par des accomplissements minuscules. Chaque création, cousue ou cuisinée, chaque course effectuée, chaque texte écrit, est comme une pierre de plus, dans la tour de mon bien-être personnel.

À l’inverse, et sans surprise, l’éphémérité d’un instant, la ponctualité d’un échange internet, le sourire né d’une vidéo amusante, s’évanouissent dans l’espace, insaisissables. J’en conserve parfois quelques traces joyeuses, et des idées de discussions. Ces incontournables prémices de conversations, nommant une auteure inconnue ou décrivant un moment enfui. Mais ils n’ont rien de tangible. Or rien ne me rassure comme le tangible. Mon bien-être se raccroche à des madeleines au chocolat craquant dans le petit matin.

Parfois j’oublie. Je cours de mon lit à la gare, du wagon au bureau, de ma chaise au magasin de chaussures. Je parcours les instants sans en saisir aucun. Et je me couche le soir avec cette amertume au bord des lèvres, cette impression d’avoir manqué quelque chose et raté le départ. La journée passe, je suis partout et nulle part, larguée sur un quai de gare.

Il suffit pourtant d’un tissu mal cousu, de ma tête penchée sur la machine qui s’affole et de mes yeux plissés dans mon salon mal éclairé. Je me lèverai alors, le cœur un peu plus léger, tâtonnant dans le brouillard du réveil à la recherche de ce qui fut hier et qui m’a contenté. J’aurai des mots pour décrire ma journée, et des idées pour l’améliorer.

Et si vous, vous en manquez, en voici quelques-unes qui me réussissent :

– Cuisiner autant de pâtes à gâteaux que de moules dans les placards, et profiter du four chaud pour enfourner à tire-larigot. Congeler le surplus en prévision des matins difficiles.

– Assembler de beaux papiers pour faire de jolies enveloppes, des morceaux de tissus pour le plaisir de s’essuyer la bouche avec une serviette en tissu, ou cerner quelques mots choisis de masking-tape coloré, pour le plaisir des yeux.

– Planter des graines et regarder la vie pousser.

– Écrire quelques paroles, inventer un refrain, et s’étonner d’y trouver un sens,

– Imprimer des photos, les glisser dans l’album et cocher enfin cette tâche listée depuis la nuit des temps sur la note des choses à faire.

– Coller un écusson sur un vêtement trop sérieux.

– Composer une assiette colorée, et la dévorer…

Et vous, qu’est-ce qui vous fait vous sentir bien, au quotidien?

-Lexie Swing-

Appliquer les principes d’un livre d’éducation

Pour la première fois de ma vie, j’ai acheté un livre d’éducation. C’est peu dire que le besoin s’en faisait sentir, cernés que nous étions par les cris, les disputes et les phases d’opposition.

Séduite par le livre que transportait une (excellente) connaissance, j’ai choisi d’investir dans la version 2-7 ans de son ouvrage. Et en anglais s’il vous plaît.

Confortablement installée dans un fauteuil chez Indigo, j’ai tourné précautionneusement les pages. Très vite j’ai ri. Souvent j’ai approuvé d’un vif hochement de tête. Bientôt, j’ai senti l’urgence de l’acheter, pressée que j’étais d’en corner quelques pages.

Avez-vous déjà essayé d’appliquer les principes d’un livre? Les attentions sont nobles, la télé éteinte et l’enfant à l’écoute. Il n’y a pas de voisins à proximité quand vous le laissez crier, la mère de l’auteur n’est jamais dans les parages pour lui rappeler qu’en son temps «les enfants respectaient leurs parents», et la crise du joyeux deux ans n’inclut pas de la semoule à grains fins et un Golden Retriever poilu (petit joueur).

Le principe : « Placez l’enfant en retrait sur une chaise / dans sa chambre / sur son coussin DIY auto-massant diffusant de la musique d’ambiance»

L’application dans la vie réelle (la mienne) : Ma fille se tord dans tous les sens en ronflant comme un tigre furieux. Elle se débat, me cogne au passage, pile des deux pieds pour ne pas se rendre à l’endroit indiqué. Le coin n’ayant aucun effet, si ce n’est celui d’ajouter à sa fureur, nous la transportons jusqu’à sa chambre, où faute de coussin massant elle choisit de passer plutôt ses nerfs sur chacun des 102 morceaux de sa boite de légos, qui viennent violemment – et chacun à leur tour – s’écraser contre le mur. Au bout des 5 minutes allouées – une minute par année d’âge – l’enfant est toujours énervé, tout comme l’ensemble de la maisonnée. Et il n’est que 6h35 du matin.

Le principe : «Votre enfant n’est pas anxieux, il a juste besoin d’apprendre à trouver son sommeil, laissez-le pleurer»

L’application dans la vie réelle (la vôtre) : Le mignon hurle comme un petit cochon. Sa longue plainte est entrecoupée de quintes de toux. Vous passez la soirée à faire les cent pas dans la couloir, loin de la soirée en amoureux initialement promise. Vous réduisez la méthode du 5-10-15 à 1-2-3. Votre conjoint(e) roule des yeux devant le repas qui refroidit et les voisins tambourinent contre le mur en lançant des injures que les murs de papier dissimulent à peine. Alors que le mignon s’endort finalement, épuisé, le fils du voisin débarque dans la rue, moteur hurlant et baffles à pleine puissance. Échec et mat.

Le principe : «Il est important de passer du temps de qualité avec votre enfant»

L’application dans la vie réelle (la mienne) : Je décide de passer du temps de qualité en emmenant ma fille de deux ans à la bibliothèque. Faisant fi des panneaux dont elle ne maîtrise pas la signalétique incongrue, elle crie, chante et improvise un rap qui serait adorable s’il n’était pas si bruyant. Le temps que je ramasse les livres jetés à terre, elle a disparu au coin d’une allée et mes tentatives pour murmurer son nom avec conviction s’échouent lamentablement sur les murailles de romans qui me bouchent la vue. C’est au cri d’un autre enfant, percuté de plein fouet par mon chaton bondissant que je parviens finalement à identifier la trajectoire et à intercepter le boulet de canon avant sa prochaine collision.

Le principe : «Il est nécessaire que l’enfant apprenne et respecte les limites posées par ses parents, à l’intérieur de la maison comme en société»

L’application dans la vie réelle (la vôtre) : C’est l’anniversaire de Grand-Mamie Maryvonne, votre chérubine est corsetée dans une robe de tulle rose Jacadi recyclée du mariage de la cousine Augustine en 2012, alors fièrement portée par votre aînée. 5 heures de route, 18 épisodes de la Pat’Patrouille, 23 Il était un petit navire et 3 menaces d’abandon plus tard, vous arrivez à destination. L’enfant, tel un puma emprisonné dans une cage trop petite, bondit hors de l’habitacle, manquant se faire renverser par le monstre pétaradant du fils d’une cousine éloignée, chevelu et largement piercé, qui dans vos souvenirs était petit, muet et innocent. Votre délicieuse et angélique enfant réapparait de l’autre côté d’un buisson, la coiffure désordonnée et les smocks manquants. Avisant la table de sucreries, pompeusement appelée bar à bonbons, elle cavale jusqu’à la promesse multicolore d’un après-midi nauséeux. La précieuse est interceptée par l’oncle Michel, celui qu’on n’invite que dans les grandes occasions, alors qu’il faut choisir entre trancher l’arbre généalogique en son milieu ou se farcir batailles héroïques et jugements éculés tel un chou prêt à être enfourné. Sa remarque acerbe est coupée en plein vol par l’effondrement de la table de gourmandises, le vertueux ayant laissé s’échapper l’enfant trop agile pour ses 83 printemps. Enfant 1 – table 0. Parents KO.

Mais bon, ce livre-là est différent. Applications pratiques et déculpabilisation parentale au programme. On s’en reparle ;)

-Lexie Swing-

Credit photo : Lexie Swing

Regarder grandir ses jeunes pousses

Depuis une semaine, je regarde avec fascination grandir mes jeunes pousses. Et ce n’est pas une métaphore pour souligner le temps de contemplation que je m’accorde devant les jeux de mes enfants. Ce sont, en vérité, des pousses. De tomates, de concombres, de poivrons, de cantaloupe, pour celles qui sont déjà sorties de terre.

Le week-end dernier, nous avons traversé Montréal, et beaucoup de ponts, pour rejoindre la Rive-Nord. La tempête de la veille avait causé des dommages à la maison de nos amis mais leurs plants, à l’abri dans la serre en construction, avaient résisté aux assauts du vent. Sous le soleil de l’après-midi, chaud pour un mois d’avril au Québec, nous avons trié, rempoté, ajouté du compost et un peu plus de terre. Notre ami secouait ses sachets, ses graines récoltées de légumes anciennement cultivés, estampillés parfois à la va-vite. Des trésors qu’il nous a offerts, en murmurant « j’ai tendance à toutes les garder ». C’était autant d’espoir, ces graines-ci. Autant de vies, et autant de surprises.

Nous les avons ramenés chez nous. Les petits plants rempotés et les bouteilles de plastiques bien scellées dans lesquelles de nouvelles graines avaient été plantées. Je m’étais débarrassée de la culture calculée (celles des multiples visites sur des sites internets, à l’affût de conseils similaires mais tous différents), pour appliquer religieusement les consignes données par l’ami cultivateur. Sur leur plateau de fortune – une plaque de cuisson – les petits plants, et les petites bouteilles, ont cueilli la lumière du matin. Par le temps que l’on revienne le soir, des pousses étaient apparues, autour des plants de poivrons. Des résidus fragiles, mais vifs, du compost maison. Du concombre?, demandai-je alors par message. Des tomates peut-être, nous avons mangé des tomates récemment, me répondait-on.

J’adore les surprises. Je n’ai pas été déçue. Mon oeil averti a découvert une pousse, encore partiellement dissimulée sous la terre, dans un coin d’une bouteille. Le lendemain matin, une poignée d’heures plus tard donc, elles étaient cinq, grandes et droites. Le surlendemain, il nous a fallu retirer le chapeau de fortune de la bouteille et autoriser les jeunes pousses de concombres à sortir, pressées qu’elles étaient de saluer le monde.

C’est une naissance que je vous raconte. Une histoire un peu folle. C’est de la magie, de la stupéfaction aussi. C’est moi qui contemple mes pots de longue minute, tandis qu’ils baignent dans leur plat rempli d’eau, à la tombée du jour. Moi qui glapis : « C’est pas possible, il a pris deux centimètres dans la nuit ». Ce sont ces moments si simples, de plaisir pur, parce que sans fioritures. Cette vie paisible, sur le rebord d’un comptoir. Comme autant de promesses.

-Lexie Swing-

Credit photo : Lexie Swing

L’habillement libre ou la fin des grands principes

«Aujourd’hui, je suis la Reine du Rose, Maman!» Ma fille de 5 ans arborait ce matin un total look rose, du rouge framboise en réalité. Ceux qui me connaissent intimement savent que j’ai intérieurement tourné de l’œil. Mon sourire, lui, est resté figé. Et j’ai dit bravement, «c’est merveilleux, chérie, mais t’ai-je déjà parlé de la façon dont on assortit…» Elle m’a coupé d’un claquement de talon :«Je saiiiis Maman, mais c’est juste pour aujourd’hui, je vais montrer à mon éducatrice que je suis la Reine du Rose, mais demain c’est promis je choisirai deux couleurs qui vont ensemble.»

Rassurée sur le fait qu’elle avait pleinement conscience d’être vêtue comme un remake des Mille et une Nuits, et peut-être encore plus par le fait qu’elle s’en tamponnait le coquillard, j’ai décidé que j’avais réussi ma job de mère et j’ai tourné les talons. Notez que je me suis même autorisée un petit high-five mental pour être parvenue à élever une enfant qui se taxe automatiquement de reine, quand le reste de la meute se proclame chichement princesses.

Reste que, l’habillement de mes enfants n’a pas toujours fait partie de mon laxisme parental. Lorsque B. était encore un petit pois sauteur niché au creux de mes entrailles, je parcourais avec bonheur les pages de Petit Bateau, me pâmait devant les combinaisons de Catimini et négociait furieusement des secondes mains de 3 Pommes et Sergent Major. Sitôt née, elle fut vêtue d’un bonnet doux et d’un pyjama blanc en pilou, qui sentait bon l’enfance. Elle a porté du Liberty, des marinières et des nœuds sur la nuque. Le rose était réputé coupable, les personnages de dessin animé interdits, les robes et jupettes persona non grata. J’avais une haute opinion de l’habillement infantile, et affichait sans détours mon incompréhension face aux mères de famille qui déclaraient laisser leur nouveau-né en pyjamas jusqu’à l’adolescence. Elles mentionnaient le confort, je répondais «mais c’est important de bien les habiller!», comme si l’on avait parlé de sauter trois biberons ou d’arrêter les couches à 6 mois.

Je me suis perdue au détour d’une année folle, entre le terrible two et le grand débarquement de l’enfant numéro deux. Pauvre et épuisée, j’ai recyclé rapidement des tenues éculées. Ma grande fille a reçu son premier chandail large. Je lui ai enfilé les shorts de son cousin et le vent a tourné. Elle s’est mise à refuser tout ce qui n’avait pas l’heur d’être des leggins sans coutures. Elle a pointé du doigt les étiquettes qui grattaient et les matières qui collaient. Elle a déniché dans des affaires récupérées de la sœur du voisin de la rue d’à côté un chandail Minnie et ses premiers joggings. Pendant que sa sœur cadette enfilait deux t-shirts et un pantalon de neige par-dessus son pyjama.

Le goût a pris le bord, même si les années d’expérience m’obligent désormais à me demander si celui-ci était bon, ou s’il était simplement révérencieux. Je ferme les yeux sur les mélanges de motifs et j’ai adopté pour Tempête le mélange leggins-chandails, clin d’œil moderne à feu nos ensembles caleçons-pulls dont les marques bon marché semblaient avoir le secret. Il a l’avantage du confort et de la résistance aux escalades de dossiers de canapés et autres fournitures usuelles réputées avoir pourtant d’autres desseins.

Comme tous les grands principes désormais enterrés, celui de l’habillement connaît chez moi quelques sursauts de vivacité à l’aube des grands jours : mariage, anniversaire et bien sûr photos de classe. La lettre ainsi distribuée, annonçant la prise de photo prochaine pour le joyeux groupe des finissants de la garderie (ça ne s’invente pas) a remué les principes enfouis. Loin de les refouler – on se méfie de la lionne en soi qui somnole – j’ai claironné trois jours avant le fameux matin que j’allais choisir la tenue ET la coiffure. Elle a répondu «C’est pas juste» et j’ai rétorqué «Je t’ai mis au monde, je fais ce que je veux». Au jeu des arguments, celui-ci valait toute la prétention du monde. Comme la mère bienveillante en moi estime que toute règle doit être expliquée avant décret, j’ai ajouté «Parce que quand tu regarderas les photos dans 20 ans, tu me remercieras».

Ainsi fut fait. Malgré quelques tentatives d’opposition, l’enfant de 5 ans n’a pu que se résoudre devant l’inflexibilité parentale, le père étant venue à la rescousse de la mère. Elle a quand même eu le choix entre deux t-shirts. Il faut bien acheter la paix!

Sur la photo que j’imagine déjà, il y a une enfant en robe de princesse, et un autre avec un nœud papillon. La mienne, c’est celle avec les grands yeux, et la dent tremblotante, juste devant. Elle porte des jeans, un t-shirt rayé et un bun sur la tête. Parce que je ne crois plus à la mode, mais que je veux que dans 20 ans, en redécouvrant les photos, elle se voit elle, telle qu’elle était, et telle qu’elle sera probablement toujours, au fond d’elle. Avec ses yeux qui s’arrondissent sous l’enthousiasme, son rire en cascades et ses jambes de sauterelle.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Les femmes fortes

Hier, sur son blogue, Magali Bertin recommandait de visionner «Je ne suis pas un homme facile». Un film français, avec Marie-Sophie Ferdane et Vincent Elbaz. Le pitch est assez simple : le héros du film, personnage parfaitement misogyne, entre en collision avec un poteau après avoir regardé de trop près quelques paires de jambes féminines, et s’évanouit. Il se réveille dans un monde physiquement identique, mais dominé par les femmes.

J’écris volontairement «physiquement identique» et non «en miroir» car il s’agit là, selon moi, d’un parti pris du film, sinon d’une lacune, auquel je n’adhère pas. Car si la domination a changé de camp, ses attributs restent bien ceux qu’on se plaît à identifier généralement comme masculins : les poils, les vêtements larges, le langage châtié, la force. Au sexe dominé – les hommes ici – les vêtements courts, voire les robes mêmes, les ongles vernis, les préoccupations d’ordre physique (et non métaphysiques), les émotions à fleur de peau… C’est parfaitement cocasse, oui. Les hommes parlent chiffon et fondent en larmes à la moindre contrariété. Les femmes se baladent torse nu, fument comme des pompières, jurent comme des charretières, jouent au poker et se tapent sur la gueule.

Il y a des idées réellement intéressantes qui sont soulignées : le fait que de nombreux métiers sont souvent représentés comme masculins – pompiers, policiers, directeurs, éboueurs…, l’indulgence dont nous faisons preuve à l’égard de l’infidélité masculine, le regard général sur le rapport à la parentalité et la charge mentale. La scène d’accouchement est à elle seule un moment à voir.

Reste que, l’ensemble m’indispose. Dans ma volonté de tendre à l’égalité, il y a toujours eu en filigrane ce sentiment que les deux sexes étaient complémentaires. Si nous sommes de compétence égale, nous ne sommes pas similaires. Faut-il, pour atteindre ce Graal que semble être l’égalité, imiter les hommes? La reconnaissance doit-elle passer par le port de costumes, par l’adoption d’un langage particulier, et de la condescendance comme manière de traiter les autres? Pourquoi l’accès à la liberté individuelle doit-elle toujours se faire au détriment des autres. Ne pourrait-on pas espérer être libres, ensemble?

Si je trouve le personnage joué par Marie-Sophie Ferdane, une belle femme relativement androgyne, dédaigneuse, mangeuse d’hommes, tête brûlée mais très libre, particulièrement intéressant et bien joué, je n’ai jamais imaginé les femmes fortes comme des femmes masculines. Pourquoi pas masculine oui, mais pas masculine comme prérequis. La femme forte est pour moi une femme assumée. Une femme indépendante qui affirme ses choix et ne craint pas de se battre pour ce en quoi elle croit. Elle prend soin d’elle, physiquement et psychologiquement, car elle est son premier public et que cela lui donne confiance en elle. Elle n’a pas peur, non plus, de se livrer, et de montrer ses émotions. Elle comprend les autres, fait preuve d’empathie et de compassion, et sait utiliser ces qualités là pour mener à bien ses projets et son chemin dans le monde. Enfin, une femme forte, selon moi, sait que les poings sont liés mais la parole libre. Elle connaît le pouvoir d’un mot, elle le colore, l’édulcore et le maîtrise.

Je comprends cependant que le film est peut-être moins là pour donner à voir une représentation de la femme forte, que pour donner un exemple parlant aux hommes spectateurs et aux femmes encore dubitatives quant à l’existence d’une domination masculine dans la société occidentale moderne. Il y a fort à parier qu’un (mauvais) comportement masculin socialement accepté sautera aux yeux des spectateurs une fois interprété par une femme. Quoi, les hommes doivent s’occuper de tout à la maison ? Quoi, les femmes peuvent se permettre de siffler des hommes dans la rue ? Quoi, on ne peut plus mettre un short sans se faire emmerder par une gonzesse ? Quoi, on ne peut pas avoir accès à des postes importants parce que l’on est un homme ? Quoi, on ne peut pas avoir, à compétences égales, un salaire équivalent à celui des femmes ?

En fait, ce film n’est pas une représentation d’une domination féminine fantasmée. C’est une satire de la domination masculine et sur ses clichés les plus parlants. Je reviens sur mes propos, je commence à le trouver intéressant …

Reste que, je suis vraiment curieuse. Quelle est pour vous la représentation de la femme forte ? Comment auriez-vous exploité cette idée de femme dominante ? Et d’ailleurs, avez-vous ce film sur Netflix? Bref, #onjase

-Lexie Swing-

Le nom d’une autre

Il y a quelques années, nous accompagnions notre nièce au poney. Elle n’était alors qu’une petite fille, 4 ou 5 ans tout au plus. Sa monture sellée et harnachée par nos soins – réminiscences d’un passé lointain où mon père et le moniteur se mettaient de concert pour sangler « Barnabé », le shetland au ventre montgolfière – nous avions assisté à la séance. Rênes longues et talons énergiques, c’est là le lot de tous les débutants, quand ils ne se laissent pas tout bonnement promener par un poney bienheureux de retourner directement se ranger sur la ligne du milieu, sourd aux ordres du moniteur et aux supplications de l’enfant ainsi dérouté.

Elle était là, rousse et scintillante. Admirablement énergique et totalement amusée par la danse que lui imposait son poney. Ses boucles frivoles voletaient, à la lisière du casque de velours noir.

Nous les avons accueillies toutes deux, à la sortie du cours. Ma jolie nièce et son amie friponne. Les poneys dessellés, curés et vaguement brossés, elles sont sorties en courant profiter du beau temps.

Je les observais, assise sur un rocher, au bord de l’herbe. Ma nièce appliquée, lèvres pincées, ramassant avec précautions des fleurs colorées qu’elle ordonnait dans un savant bouquet. Et puis son amie, les boucles glissant hors de l’élastique, qui empoignait les marguerites comme on s’accroche à la vie. Avec rage et détermination. De ses empoignades ne sont finalement restées que des queues vertes et quelques rares pétales. Elle s’est tournée vers moi, une moue déçue aux lèvres.

J’ai haussé les épaules. « Ce n’est rien, E., regarde, je vais en cueillir avec toi ». J’ai ravalé mon rire pour ne pas la blesser. J’aurais tellement voulu lui dire qu’elle était merveilleuse. Que je l’admirais brouillonne et drôle, avec ses mèches folles et sa maladresse. Que j’aimais sa détermination et son implication. Que ses bouquets de fleurs arrachées étaient comme une promesse. Je n’ai rien dit – on n’effraie pas les oisillons qui s’entêtent à voler – mais j’ai pensé fort : « Je voudrais un jour une petite fille comme toi ».

L’été dernier, je l’ai recroisée. Elle avait grandi en un éclair, comme tous ceux qui poussent loin de nos regards. Je l’ai saluée. Je me suis présentée, comme l’inconnue que j’étais redevenue à ses yeux. Je les ai regardées, ma nièce et elle, après avoir encore une fois sanglé un poney rond comme le monde. Il n’était plus question de fleurs coupées mais plutôt de folles amitiés, l’âge aidant. La fin du cours est arrivée, j’allais lui dire au revoir et puis je me suis ravisée : « Tu sais E., je lui ai dit. J’ai une petite fille, une petite fille qui te ressemble. Aussi incroyable que toi. » Elle a souri vaguement, elle débattait encore avec sa pré-adolescence pour savoir si j’étais digne d’intérêt. Alors j’ai hâté mes mots. « Je t’ai rencontrée pour la première fois il y a longtemps, tu étais une toute petite fille. Une chouette petite fille, qui portait un prénom magnifique. Et c’est parce que tu étais une si chouette petite fille que ce prénom j’ai eu envie de le donner à ma fille. »

Ses yeux se sont allumés. « Et tu l’as fait ? Tu l’as donné à ta fille? » Alors à mon tour, j’ai souri vaguement. J’ai savouré mon secret. Et puis je le lui ai offert. « Regarde, ai-je dit en allumant mon téléphone. C’est E., E. comme toi. Elle aura deux ans bientôt. »

Elle a couru vers son père comme on dévale la pente sablonneuse qui mène à la plage. Les cheveux au vent et le cœur gonflé. Elle a crié notre secret avant même de l’avoir atteint. Il n’a pas tout compris. Il a vaguement souri, lui aussi. Elle trépignait. Il voulait partir. Mais qu’importe. Elle est une chouette petite fille. Elles sont de chouettes petites filles, portant l’un des plus jolis prénoms au monde. Rond et joyeux comme des bulles d’Eire.

-Lexie Swing-