Droite comme un i

A la sortie des toilettes, jouxtant la porte automatique, le miroir en pied défie chacun et chacune du regard. Notre regard. Tantôt acerbe, tantôt méprisant, tantôt content, à défaut d’être fier. Car qui est vraiment fier de son enveloppe corporelle, sa jeunesse passée ?

Deux pas et je m’avance, les sourcils vaguement froncés, traquant une rougeur égarée ou un morceau de peau perdu. Tête droite, pendentif au baiser des clavicules, je lisse ma robe qui ondoie sur mes hanches. Sa forme évasée laisse deviner des enfants que j’ai portés autrefois et dont j’ai gardé la trace, comme un vieux ballon fatigué.

J’aime les corps habillés, la justesse d’un pli, l’éclat d’une teinte, la douceur d’une étoffe. L’âge adulte m’a délivré des jugements corporels, révélant à mon âme la richesse née de la diversité des corpulences. Je m’extasie devant une superbe robe à fleurs, aux fleurs rougeoyant comme un soleil couchant. Quand je demande le nom du magasin, ma collègue s’esclaffe: « Il n’y aurait rien pour toi là-dedans, avec ton petit tour de taille! ».

Je me suis souvent demandée où était née cette hiérarchie des corps. Dans quel esprit malsain s’était forgée la conviction que quelques centimètres en moins étaient autant d’échelons de gravis, dans la hiérarchie sociale du monde occidental. Que la confiance que l’on accorde allait de pair avec le creux d’une joue ou la longueur d’une jambe. Que l’on était condamné, dès le départ, à vivre son corps comme une prison. Coupable dès l’enfance d’être trop gros, ou trop maigre, trop grand, ou trop petit. Une loterie sans gagnants, avec seulement quelques survivants.

Le corps à la fois juste une enveloppe, et tout un monde. Son extérieur raconte une histoire : le soleil des vacances, les stigmates d’un accident, les marques de la vie portée… Il raconte mille vies, mille époques. L’enfance ensoleillée, l’adolescence ténébreuse, la vie adulte nerveuse. Les repas de famille, les beuveries entre amis, les régimes, la boulimie, les casse-croûtes des insomnies…

Son intérieur est un trésor. Ceux qui pratiquent le yoga, l’escalade ou encore la danse le savent bien : le corps est un merveilleux compagnon. Il nous porte, nous soulève, nous transporte d’un lieu à l’autre. A pas rapides, en course lente, en sautillant, à reculons. Il est le premier à nous rappeler à l’ordre lorsque nous laissons la vie nous défaire et le stress nous dévorer. Nous lui demandons tant ! De grandir, de maigrir, de grossir, d’accepter nos excès, d’accompagner nos courses. Nous le tançons quand il se fatigue, nous l’exécrons, face au miroir. Je n’ai jamais rien haï de plus que mon reflet dans le miroir, à 15 ans, alors que la pilule avait insufflé en mon corps le poids des hormones de régulation.

J’ai 32 ans, j’ai le corps lourd mais le cœur léger. Quand j’agite la main, ma peau du bras remue. Quand je saute dans les airs, mon ventre et ma poitrine réinventent leur propre gravité. La fatigue et les inquiétudes ont fait disparaître mes joues enfantines. Mes jambes montrent les premiers signes d’une circulation sanguine capricieuse, mes cuisses et mes genoux portent les traces de mes errances nocturnes, quand je marche en aveugle vers les pleurs des enfants.

Mais quand je danse, c’est tout mon corps qui m’accompagne. Ma tête compte les temps et mon corps s’y plie, sans caprices. Nous bondissons ensemble, au troisième mouvement. Mes chevilles crient un peu, mes genoux font la moue, mais c’est mon corps entier qui s’envole, héroïque.

Nous nous disons souvent « Profitons-en, nous n’aurons qu’une seule vie ». Oui profitons-en, nous n’aurons qu’un seul corps …

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Le bien-être passe (aussi) par les accomplissements

C’est un bout de tissu jaune, un peu rabougri. La couture danse, le morceau est doux mais trop petit pour son usage. Dans une autre vie, il était un morceau de drap de berceau. Les enfants ont poussé et le drap s’est trouvé remisé. Sa seconde vie, c’est ça : une panoplie de mouchoirs en tissu, destinés aux nez enrhumés de mes filles chéries. Et puis un pyjama pour poupon, cousu de guingois, à la va-vite, parce que B. et moi avions hâte de voir le résultat.

Dans ma cuisine, il y a des pots de fortune, plein de plantes fragiles. Et des plats de biscuits, préparés par six mains fébriles et cuits tous en même temps. Mon congélateur déborde des idées du week-end, et des fournées de pain. Mes bocaux de verre regorgent de légumes coupés à la main, des tomates, des poivrons, des concombres, des champignons même; des préparations en devenir, des crudités pour patienter, de la couleur pour égayer.

Sur mon téléphone, un résultat de course à pied. Un premier parcours, un temps défini. Une fatigue au bout des jambes, une satisfaction palpable, aussi. La preuve des minutes enchaînées, la promesse d’un dépassement de soi.

Cachées dans mon ordinateur, des pages de textes. Des chapitres interrompus, des histoires par dizaines, des mots qui sonnent juste, pour moi. De nouvelles histoires, de nouvelles idées, ça et là jetées.

Le bien-être passe par mille choses : le temps pour soi, la réalisation de ses plus grands projets, les fous rires et les confidences, les moments nus de fioritures excessives. Pour moi, il passe aussi par des accomplissements minuscules. Chaque création, cousue ou cuisinée, chaque course effectuée, chaque texte écrit, est comme une pierre de plus, dans la tour de mon bien-être personnel.

À l’inverse, et sans surprise, l’éphémérité d’un instant, la ponctualité d’un échange internet, le sourire né d’une vidéo amusante, s’évanouissent dans l’espace, insaisissables. J’en conserve parfois quelques traces joyeuses, et des idées de discussions. Ces incontournables prémices de conversations, nommant une auteure inconnue ou décrivant un moment enfui. Mais ils n’ont rien de tangible. Or rien ne me rassure comme le tangible. Mon bien-être se raccroche à des madeleines au chocolat craquant dans le petit matin.

Parfois j’oublie. Je cours de mon lit à la gare, du wagon au bureau, de ma chaise au magasin de chaussures. Je parcours les instants sans en saisir aucun. Et je me couche le soir avec cette amertume au bord des lèvres, cette impression d’avoir manqué quelque chose et raté le départ. La journée passe, je suis partout et nulle part, larguée sur un quai de gare.

Il suffit pourtant d’un tissu mal cousu, de ma tête penchée sur la machine qui s’affole et de mes yeux plissés dans mon salon mal éclairé. Je me lèverai alors, le cœur un peu plus léger, tâtonnant dans le brouillard du réveil à la recherche de ce qui fut hier et qui m’a contenté. J’aurai des mots pour décrire ma journée, et des idées pour l’améliorer.

Et si vous, vous en manquez, en voici quelques-unes qui me réussissent :

– Cuisiner autant de pâtes à gâteaux que de moules dans les placards, et profiter du four chaud pour enfourner à tire-larigot. Congeler le surplus en prévision des matins difficiles.

– Assembler de beaux papiers pour faire de jolies enveloppes, des morceaux de tissus pour le plaisir de s’essuyer la bouche avec une serviette en tissu, ou cerner quelques mots choisis de masking-tape coloré, pour le plaisir des yeux.

– Planter des graines et regarder la vie pousser.

– Écrire quelques paroles, inventer un refrain, et s’étonner d’y trouver un sens,

– Imprimer des photos, les glisser dans l’album et cocher enfin cette tâche listée depuis la nuit des temps sur la note des choses à faire.

– Coller un écusson sur un vêtement trop sérieux.

– Composer une assiette colorée, et la dévorer…

Et vous, qu’est-ce qui vous fait vous sentir bien, au quotidien?

-Lexie Swing-

Appliquer les principes d’un livre d’éducation

Pour la première fois de ma vie, j’ai acheté un livre d’éducation. C’est peu dire que le besoin s’en faisait sentir, cernés que nous étions par les cris, les disputes et les phases d’opposition.

Séduite par le livre que transportait une (excellente) connaissance, j’ai choisi d’investir dans la version 2-7 ans de son ouvrage. Et en anglais s’il vous plaît.

Confortablement installée dans un fauteuil chez Indigo, j’ai tourné précautionneusement les pages. Très vite j’ai ri. Souvent j’ai approuvé d’un vif hochement de tête. Bientôt, j’ai senti l’urgence de l’acheter, pressée que j’étais d’en corner quelques pages.

Avez-vous déjà essayé d’appliquer les principes d’un livre? Les attentions sont nobles, la télé éteinte et l’enfant à l’écoute. Il n’y a pas de voisins à proximité quand vous le laissez crier, la mère de l’auteur n’est jamais dans les parages pour lui rappeler qu’en son temps «les enfants respectaient leurs parents», et la crise du joyeux deux ans n’inclut pas de la semoule à grains fins et un Golden Retriever poilu (petit joueur).

Le principe : « Placez l’enfant en retrait sur une chaise / dans sa chambre / sur son coussin DIY auto-massant diffusant de la musique d’ambiance»

L’application dans la vie réelle (la mienne) : Ma fille se tord dans tous les sens en ronflant comme un tigre furieux. Elle se débat, me cogne au passage, pile des deux pieds pour ne pas se rendre à l’endroit indiqué. Le coin n’ayant aucun effet, si ce n’est celui d’ajouter à sa fureur, nous la transportons jusqu’à sa chambre, où faute de coussin massant elle choisit de passer plutôt ses nerfs sur chacun des 102 morceaux de sa boite de légos, qui viennent violemment – et chacun à leur tour – s’écraser contre le mur. Au bout des 5 minutes allouées – une minute par année d’âge – l’enfant est toujours énervé, tout comme l’ensemble de la maisonnée. Et il n’est que 6h35 du matin.

Le principe : «Votre enfant n’est pas anxieux, il a juste besoin d’apprendre à trouver son sommeil, laissez-le pleurer»

L’application dans la vie réelle (la vôtre) : Le mignon hurle comme un petit cochon. Sa longue plainte est entrecoupée de quintes de toux. Vous passez la soirée à faire les cent pas dans la couloir, loin de la soirée en amoureux initialement promise. Vous réduisez la méthode du 5-10-15 à 1-2-3. Votre conjoint(e) roule des yeux devant le repas qui refroidit et les voisins tambourinent contre le mur en lançant des injures que les murs de papier dissimulent à peine. Alors que le mignon s’endort finalement, épuisé, le fils du voisin débarque dans la rue, moteur hurlant et baffles à pleine puissance. Échec et mat.

Le principe : «Il est important de passer du temps de qualité avec votre enfant»

L’application dans la vie réelle (la mienne) : Je décide de passer du temps de qualité en emmenant ma fille de deux ans à la bibliothèque. Faisant fi des panneaux dont elle ne maîtrise pas la signalétique incongrue, elle crie, chante et improvise un rap qui serait adorable s’il n’était pas si bruyant. Le temps que je ramasse les livres jetés à terre, elle a disparu au coin d’une allée et mes tentatives pour murmurer son nom avec conviction s’échouent lamentablement sur les murailles de romans qui me bouchent la vue. C’est au cri d’un autre enfant, percuté de plein fouet par mon chaton bondissant que je parviens finalement à identifier la trajectoire et à intercepter le boulet de canon avant sa prochaine collision.

Le principe : «Il est nécessaire que l’enfant apprenne et respecte les limites posées par ses parents, à l’intérieur de la maison comme en société»

L’application dans la vie réelle (la vôtre) : C’est l’anniversaire de Grand-Mamie Maryvonne, votre chérubine est corsetée dans une robe de tulle rose Jacadi recyclée du mariage de la cousine Augustine en 2012, alors fièrement portée par votre aînée. 5 heures de route, 18 épisodes de la Pat’Patrouille, 23 Il était un petit navire et 3 menaces d’abandon plus tard, vous arrivez à destination. L’enfant, tel un puma emprisonné dans une cage trop petite, bondit hors de l’habitacle, manquant se faire renverser par le monstre pétaradant du fils d’une cousine éloignée, chevelu et largement piercé, qui dans vos souvenirs était petit, muet et innocent. Votre délicieuse et angélique enfant réapparait de l’autre côté d’un buisson, la coiffure désordonnée et les smocks manquants. Avisant la table de sucreries, pompeusement appelée bar à bonbons, elle cavale jusqu’à la promesse multicolore d’un après-midi nauséeux. La précieuse est interceptée par l’oncle Michel, celui qu’on n’invite que dans les grandes occasions, alors qu’il faut choisir entre trancher l’arbre généalogique en son milieu ou se farcir batailles héroïques et jugements éculés tel un chou prêt à être enfourné. Sa remarque acerbe est coupée en plein vol par l’effondrement de la table de gourmandises, le vertueux ayant laissé s’échapper l’enfant trop agile pour ses 83 printemps. Enfant 1 – table 0. Parents KO.

Mais bon, ce livre-là est différent. Applications pratiques et déculpabilisation parentale au programme. On s’en reparle ;)

-Lexie Swing-

Credit photo : Lexie Swing

Regarder grandir ses jeunes pousses

Depuis une semaine, je regarde avec fascination grandir mes jeunes pousses. Et ce n’est pas une métaphore pour souligner le temps de contemplation que je m’accorde devant les jeux de mes enfants. Ce sont, en vérité, des pousses. De tomates, de concombres, de poivrons, de cantaloupe, pour celles qui sont déjà sorties de terre.

Le week-end dernier, nous avons traversé Montréal, et beaucoup de ponts, pour rejoindre la Rive-Nord. La tempête de la veille avait causé des dommages à la maison de nos amis mais leurs plants, à l’abri dans la serre en construction, avaient résisté aux assauts du vent. Sous le soleil de l’après-midi, chaud pour un mois d’avril au Québec, nous avons trié, rempoté, ajouté du compost et un peu plus de terre. Notre ami secouait ses sachets, ses graines récoltées de légumes anciennement cultivés, estampillés parfois à la va-vite. Des trésors qu’il nous a offerts, en murmurant « j’ai tendance à toutes les garder ». C’était autant d’espoir, ces graines-ci. Autant de vies, et autant de surprises.

Nous les avons ramenés chez nous. Les petits plants rempotés et les bouteilles de plastiques bien scellées dans lesquelles de nouvelles graines avaient été plantées. Je m’étais débarrassée de la culture calculée (celles des multiples visites sur des sites internets, à l’affût de conseils similaires mais tous différents), pour appliquer religieusement les consignes données par l’ami cultivateur. Sur leur plateau de fortune – une plaque de cuisson – les petits plants, et les petites bouteilles, ont cueilli la lumière du matin. Par le temps que l’on revienne le soir, des pousses étaient apparues, autour des plants de poivrons. Des résidus fragiles, mais vifs, du compost maison. Du concombre?, demandai-je alors par message. Des tomates peut-être, nous avons mangé des tomates récemment, me répondait-on.

J’adore les surprises. Je n’ai pas été déçue. Mon oeil averti a découvert une pousse, encore partiellement dissimulée sous la terre, dans un coin d’une bouteille. Le lendemain matin, une poignée d’heures plus tard donc, elles étaient cinq, grandes et droites. Le surlendemain, il nous a fallu retirer le chapeau de fortune de la bouteille et autoriser les jeunes pousses de concombres à sortir, pressées qu’elles étaient de saluer le monde.

C’est une naissance que je vous raconte. Une histoire un peu folle. C’est de la magie, de la stupéfaction aussi. C’est moi qui contemple mes pots de longue minute, tandis qu’ils baignent dans leur plat rempli d’eau, à la tombée du jour. Moi qui glapis : « C’est pas possible, il a pris deux centimètres dans la nuit ». Ce sont ces moments si simples, de plaisir pur, parce que sans fioritures. Cette vie paisible, sur le rebord d’un comptoir. Comme autant de promesses.

-Lexie Swing-

Credit photo : Lexie Swing

L’habillement libre ou la fin des grands principes

«Aujourd’hui, je suis la Reine du Rose, Maman!» Ma fille de 5 ans arborait ce matin un total look rose, du rouge framboise en réalité. Ceux qui me connaissent intimement savent que j’ai intérieurement tourné de l’œil. Mon sourire, lui, est resté figé. Et j’ai dit bravement, «c’est merveilleux, chérie, mais t’ai-je déjà parlé de la façon dont on assortit…» Elle m’a coupé d’un claquement de talon :«Je saiiiis Maman, mais c’est juste pour aujourd’hui, je vais montrer à mon éducatrice que je suis la Reine du Rose, mais demain c’est promis je choisirai deux couleurs qui vont ensemble.»

Rassurée sur le fait qu’elle avait pleinement conscience d’être vêtue comme un remake des Mille et une Nuits, et peut-être encore plus par le fait qu’elle s’en tamponnait le coquillard, j’ai décidé que j’avais réussi ma job de mère et j’ai tourné les talons. Notez que je me suis même autorisée un petit high-five mental pour être parvenue à élever une enfant qui se taxe automatiquement de reine, quand le reste de la meute se proclame chichement princesses.

Reste que, l’habillement de mes enfants n’a pas toujours fait partie de mon laxisme parental. Lorsque B. était encore un petit pois sauteur niché au creux de mes entrailles, je parcourais avec bonheur les pages de Petit Bateau, me pâmait devant les combinaisons de Catimini et négociait furieusement des secondes mains de 3 Pommes et Sergent Major. Sitôt née, elle fut vêtue d’un bonnet doux et d’un pyjama blanc en pilou, qui sentait bon l’enfance. Elle a porté du Liberty, des marinières et des nœuds sur la nuque. Le rose était réputé coupable, les personnages de dessin animé interdits, les robes et jupettes persona non grata. J’avais une haute opinion de l’habillement infantile, et affichait sans détours mon incompréhension face aux mères de famille qui déclaraient laisser leur nouveau-né en pyjamas jusqu’à l’adolescence. Elles mentionnaient le confort, je répondais «mais c’est important de bien les habiller!», comme si l’on avait parlé de sauter trois biberons ou d’arrêter les couches à 6 mois.

Je me suis perdue au détour d’une année folle, entre le terrible two et le grand débarquement de l’enfant numéro deux. Pauvre et épuisée, j’ai recyclé rapidement des tenues éculées. Ma grande fille a reçu son premier chandail large. Je lui ai enfilé les shorts de son cousin et le vent a tourné. Elle s’est mise à refuser tout ce qui n’avait pas l’heur d’être des leggins sans coutures. Elle a pointé du doigt les étiquettes qui grattaient et les matières qui collaient. Elle a déniché dans des affaires récupérées de la sœur du voisin de la rue d’à côté un chandail Minnie et ses premiers joggings. Pendant que sa sœur cadette enfilait deux t-shirts et un pantalon de neige par-dessus son pyjama.

Le goût a pris le bord, même si les années d’expérience m’obligent désormais à me demander si celui-ci était bon, ou s’il était simplement révérencieux. Je ferme les yeux sur les mélanges de motifs et j’ai adopté pour Tempête le mélange leggins-chandails, clin d’œil moderne à feu nos ensembles caleçons-pulls dont les marques bon marché semblaient avoir le secret. Il a l’avantage du confort et de la résistance aux escalades de dossiers de canapés et autres fournitures usuelles réputées avoir pourtant d’autres desseins.

Comme tous les grands principes désormais enterrés, celui de l’habillement connaît chez moi quelques sursauts de vivacité à l’aube des grands jours : mariage, anniversaire et bien sûr photos de classe. La lettre ainsi distribuée, annonçant la prise de photo prochaine pour le joyeux groupe des finissants de la garderie (ça ne s’invente pas) a remué les principes enfouis. Loin de les refouler – on se méfie de la lionne en soi qui somnole – j’ai claironné trois jours avant le fameux matin que j’allais choisir la tenue ET la coiffure. Elle a répondu «C’est pas juste» et j’ai rétorqué «Je t’ai mis au monde, je fais ce que je veux». Au jeu des arguments, celui-ci valait toute la prétention du monde. Comme la mère bienveillante en moi estime que toute règle doit être expliquée avant décret, j’ai ajouté «Parce que quand tu regarderas les photos dans 20 ans, tu me remercieras».

Ainsi fut fait. Malgré quelques tentatives d’opposition, l’enfant de 5 ans n’a pu que se résoudre devant l’inflexibilité parentale, le père étant venue à la rescousse de la mère. Elle a quand même eu le choix entre deux t-shirts. Il faut bien acheter la paix!

Sur la photo que j’imagine déjà, il y a une enfant en robe de princesse, et un autre avec un nœud papillon. La mienne, c’est celle avec les grands yeux, et la dent tremblotante, juste devant. Elle porte des jeans, un t-shirt rayé et un bun sur la tête. Parce que je ne crois plus à la mode, mais que je veux que dans 20 ans, en redécouvrant les photos, elle se voit elle, telle qu’elle était, et telle qu’elle sera probablement toujours, au fond d’elle. Avec ses yeux qui s’arrondissent sous l’enthousiasme, son rire en cascades et ses jambes de sauterelle.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Les femmes fortes

Hier, sur son blogue, Magali Bertin recommandait de visionner «Je ne suis pas un homme facile». Un film français, avec Marie-Sophie Ferdane et Vincent Elbaz. Le pitch est assez simple : le héros du film, personnage parfaitement misogyne, entre en collision avec un poteau après avoir regardé de trop près quelques paires de jambes féminines, et s’évanouit. Il se réveille dans un monde physiquement identique, mais dominé par les femmes.

J’écris volontairement «physiquement identique» et non «en miroir» car il s’agit là, selon moi, d’un parti pris du film, sinon d’une lacune, auquel je n’adhère pas. Car si la domination a changé de camp, ses attributs restent bien ceux qu’on se plaît à identifier généralement comme masculins : les poils, les vêtements larges, le langage châtié, la force. Au sexe dominé – les hommes ici – les vêtements courts, voire les robes mêmes, les ongles vernis, les préoccupations d’ordre physique (et non métaphysiques), les émotions à fleur de peau… C’est parfaitement cocasse, oui. Les hommes parlent chiffon et fondent en larmes à la moindre contrariété. Les femmes se baladent torse nu, fument comme des pompières, jurent comme des charretières, jouent au poker et se tapent sur la gueule.

Il y a des idées réellement intéressantes qui sont soulignées : le fait que de nombreux métiers sont souvent représentés comme masculins – pompiers, policiers, directeurs, éboueurs…, l’indulgence dont nous faisons preuve à l’égard de l’infidélité masculine, le regard général sur le rapport à la parentalité et la charge mentale. La scène d’accouchement est à elle seule un moment à voir.

Reste que, l’ensemble m’indispose. Dans ma volonté de tendre à l’égalité, il y a toujours eu en filigrane ce sentiment que les deux sexes étaient complémentaires. Si nous sommes de compétence égale, nous ne sommes pas similaires. Faut-il, pour atteindre ce Graal que semble être l’égalité, imiter les hommes? La reconnaissance doit-elle passer par le port de costumes, par l’adoption d’un langage particulier, et de la condescendance comme manière de traiter les autres? Pourquoi l’accès à la liberté individuelle doit-elle toujours se faire au détriment des autres. Ne pourrait-on pas espérer être libres, ensemble?

Si je trouve le personnage joué par Marie-Sophie Ferdane, une belle femme relativement androgyne, dédaigneuse, mangeuse d’hommes, tête brûlée mais très libre, particulièrement intéressant et bien joué, je n’ai jamais imaginé les femmes fortes comme des femmes masculines. Pourquoi pas masculine oui, mais pas masculine comme prérequis. La femme forte est pour moi une femme assumée. Une femme indépendante qui affirme ses choix et ne craint pas de se battre pour ce en quoi elle croit. Elle prend soin d’elle, physiquement et psychologiquement, car elle est son premier public et que cela lui donne confiance en elle. Elle n’a pas peur, non plus, de se livrer, et de montrer ses émotions. Elle comprend les autres, fait preuve d’empathie et de compassion, et sait utiliser ces qualités là pour mener à bien ses projets et son chemin dans le monde. Enfin, une femme forte, selon moi, sait que les poings sont liés mais la parole libre. Elle connaît le pouvoir d’un mot, elle le colore, l’édulcore et le maîtrise.

Je comprends cependant que le film est peut-être moins là pour donner à voir une représentation de la femme forte, que pour donner un exemple parlant aux hommes spectateurs et aux femmes encore dubitatives quant à l’existence d’une domination masculine dans la société occidentale moderne. Il y a fort à parier qu’un (mauvais) comportement masculin socialement accepté sautera aux yeux des spectateurs une fois interprété par une femme. Quoi, les hommes doivent s’occuper de tout à la maison ? Quoi, les femmes peuvent se permettre de siffler des hommes dans la rue ? Quoi, on ne peut plus mettre un short sans se faire emmerder par une gonzesse ? Quoi, on ne peut pas avoir accès à des postes importants parce que l’on est un homme ? Quoi, on ne peut pas avoir, à compétences égales, un salaire équivalent à celui des femmes ?

En fait, ce film n’est pas une représentation d’une domination féminine fantasmée. C’est une satire de la domination masculine et sur ses clichés les plus parlants. Je reviens sur mes propos, je commence à le trouver intéressant …

Reste que, je suis vraiment curieuse. Quelle est pour vous la représentation de la femme forte ? Comment auriez-vous exploité cette idée de femme dominante ? Et d’ailleurs, avez-vous ce film sur Netflix? Bref, #onjase

-Lexie Swing-

Le nom d’une autre

Il y a quelques années, nous accompagnions notre nièce au poney. Elle n’était alors qu’une petite fille, 4 ou 5 ans tout au plus. Sa monture sellée et harnachée par nos soins – réminiscences d’un passé lointain où mon père et le moniteur se mettaient de concert pour sangler « Barnabé », le shetland au ventre montgolfière – nous avions assisté à la séance. Rênes longues et talons énergiques, c’est là le lot de tous les débutants, quand ils ne se laissent pas tout bonnement promener par un poney bienheureux de retourner directement se ranger sur la ligne du milieu, sourd aux ordres du moniteur et aux supplications de l’enfant ainsi dérouté.

Elle était là, rousse et scintillante. Admirablement énergique et totalement amusée par la danse que lui imposait son poney. Ses boucles frivoles voletaient, à la lisière du casque de velours noir.

Nous les avons accueillies toutes deux, à la sortie du cours. Ma jolie nièce et son amie friponne. Les poneys dessellés, curés et vaguement brossés, elles sont sorties en courant profiter du beau temps.

Je les observais, assise sur un rocher, au bord de l’herbe. Ma nièce appliquée, lèvres pincées, ramassant avec précautions des fleurs colorées qu’elle ordonnait dans un savant bouquet. Et puis son amie, les boucles glissant hors de l’élastique, qui empoignait les marguerites comme on s’accroche à la vie. Avec rage et détermination. De ses empoignades ne sont finalement restées que des queues vertes et quelques rares pétales. Elle s’est tournée vers moi, une moue déçue aux lèvres.

J’ai haussé les épaules. « Ce n’est rien, E., regarde, je vais en cueillir avec toi ». J’ai ravalé mon rire pour ne pas la blesser. J’aurais tellement voulu lui dire qu’elle était merveilleuse. Que je l’admirais brouillonne et drôle, avec ses mèches folles et sa maladresse. Que j’aimais sa détermination et son implication. Que ses bouquets de fleurs arrachées étaient comme une promesse. Je n’ai rien dit – on n’effraie pas les oisillons qui s’entêtent à voler – mais j’ai pensé fort : « Je voudrais un jour une petite fille comme toi ».

L’été dernier, je l’ai recroisée. Elle avait grandi en un éclair, comme tous ceux qui poussent loin de nos regards. Je l’ai saluée. Je me suis présentée, comme l’inconnue que j’étais redevenue à ses yeux. Je les ai regardées, ma nièce et elle, après avoir encore une fois sanglé un poney rond comme le monde. Il n’était plus question de fleurs coupées mais plutôt de folles amitiés, l’âge aidant. La fin du cours est arrivée, j’allais lui dire au revoir et puis je me suis ravisée : « Tu sais E., je lui ai dit. J’ai une petite fille, une petite fille qui te ressemble. Aussi incroyable que toi. » Elle a souri vaguement, elle débattait encore avec sa pré-adolescence pour savoir si j’étais digne d’intérêt. Alors j’ai hâté mes mots. « Je t’ai rencontrée pour la première fois il y a longtemps, tu étais une toute petite fille. Une chouette petite fille, qui portait un prénom magnifique. Et c’est parce que tu étais une si chouette petite fille que ce prénom j’ai eu envie de le donner à ma fille. »

Ses yeux se sont allumés. « Et tu l’as fait ? Tu l’as donné à ta fille? » Alors à mon tour, j’ai souri vaguement. J’ai savouré mon secret. Et puis je le lui ai offert. « Regarde, ai-je dit en allumant mon téléphone. C’est E., E. comme toi. Elle aura deux ans bientôt. »

Elle a couru vers son père comme on dévale la pente sablonneuse qui mène à la plage. Les cheveux au vent et le cœur gonflé. Elle a crié notre secret avant même de l’avoir atteint. Il n’a pas tout compris. Il a vaguement souri, lui aussi. Elle trépignait. Il voulait partir. Mais qu’importe. Elle est une chouette petite fille. Elles sont de chouettes petites filles, portant l’un des plus jolis prénoms au monde. Rond et joyeux comme des bulles d’Eire.

-Lexie Swing-

Où c’est chez nous?

Se sent-on vraiment chez nous un jour lorsque l’on vit à l’étranger? C’est La Maudite Française qui avait posé cette question un jour de février.

Elle était légitime cette question, surtout rendu à la fin février, et peut-être encore plus à la mi-mars, quand il y a eu l’énième tempête de neige et le début des gastros. Quand le moral flottait dans le bol des toilettes, auréolé par la seule lueur d’un cellulaire qu’on a appelé portable pendant tant d’années.

Où c’est chez nous? Je ne me suis jamais vraiment posée la question. Chez moi c’est là où est mon amoureux, toujours. Chez moi, c’est là où sont mes enfants, à chaque instant. Chez moi, c’est une maison à la façade verte et défraichie. Chez moi, c’est une maison aux volets bleus. Chez moi, c’est une maison de trois étages, au coeur débordant et au frigo rempli. Chez moi, c’est un ascenseur qui puait la pisse et un appartement qui fleurait l’amour. Chez moi, ce sont des parties de coinche. Chez moi, c’est une tresse de guimauves colorées achetées au magasin fourre-tout du bas de l’avenue. Chez moi, c’est l’odeur du foin et les aboiements d’un chien. Chez moi, c’est une pile de livres et une lampe de poche. Chez moi, c’est du Pavé d’Affinois, des crêpes surgelées et du chocolat Milka. Chez moi, ce sont leurs sourires, ce sont leurs bras, ce sont leurs odeurs, ce sont leurs photos devant lesquels je m’extasie, leurs lettres que j’épluche et leurs vidéos que je rejoue plusieurs fois.

Chez moi, ce sont des gens que j’aime farouchement, et qui pour certains ne sont plus; ce sont des lieux où j’ai vécus, qui pour certains n’existent plus. Ce sont des odeurs qui me transportent, des noms qui me plongent dans mes souvenirs et des images qui m’apaisent. Ce sont des voix, ce sont des histoires. Chez moi, c’est un amour immense avec le bonheur en noyau.

Chez moi, ce n’est ni ici, ni là-bas. C’est ici, là-bas et mille lieux sur terre, ces lieux de vacances et de découvertes, ces lieux d’expérience qui nous ont construit. Chez moi, j’en suis sûre, c’est avant tout les gens, ma famille, mes amis. Je n’ai aucun doute quant au fait que ma maison cesserait aussitôt d’être mon chez moi si ma famille n’y vivait plus. Les lieux n’ont que le cœur des autres pour battre, et le souffle des souvenirs pour exister.

Je suis étonnée, quand même, de voir des gens se déchirer de l’intérieur, attachés qu’ils le sont à la terre de leur enfance, incapables de s’enraciner dans cet autre lieu qu’ils semblaient pourtant avoir choisi. Cela ne fait que 5 ans que je suis partie, et rien n’est comme avant. Les rues ont changé, les préoccupations aussi. La télévision ne diffuse plus les mêmes émissions et j’ignore le nom des dernières stars de la chanson. De nouveaux magasins sont apparus, d’autres enseignes ont disparu, et les expressions elles-mêmes semblent avoir évoluées.

Rentrer en France était douloureux, tant l’image amoureusement conservée ne correspondait plus à la réalité qui s’offrait sous nos yeux. Les choses ont cessé de l’être quand nous avons compris que le monde, semble-t-il en mouvement, était finalement relativement statique. Et que seule notre perspective pouvait changer. Nous avons alors cessé de voir notre pays d’origine comme notre chez nous, pour le voir comme une terre de découvertes, une terre d’exploration. Nous avons commencé à y partir en vacances, pour de vrai, comme nous aurions toujours dû le faire. Ce pays de vacances que le monde nous envie, tant il est riche et magnifique, mais qui abrite du surcroit ce que nous avons de plus cher : nos familles et de nombreux amis. Qui peut se targuer de partir en vacances dans un pays à découvrir, et d’y retrouver en plus ses proches?

Finalement, c’est où chez nous? Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, physiquement parlant, c’est souvent beaucoup moins qu’un lieu paradisiaque ou une maison de vacances sur le front de mer (je ne dis pas non ceci dit!). C’est un canapé moelleux, c’est une chambre cosy, ce sont les lits de mes filles et leurs couvertures d’enfants sous lesquelles j’ai toujours un peu froid, faute d’être complètement couverte. C’est un fauteuil douillet, où je replie mes jambes pour y poser mon livre, c’est aussi une tasse fumante et mon corps penché sur ma table en bois chérie.

C’est un rebord, un recoin, une cuisine pleine des gens que j’aime. C’est chez moi parce que je m’y sens bien, parce que j’y suis apaisée, parce que j’en connais les contours, parce que j’en connais les visages, parce que j’en connais les voix.

Et ces voix-là ont tous les accents du monde.

-Lexie Swing-

Le schéma type de l’enfant malade

«Tout ce qu’on ne m’a pas dit sur le fait d’être parent» et autres constatations parentales fleurissent depuis longtemps sur Internet et depuis toujours dans la bouche des parents du monde entier, à grands coups de «Si j’avais su» et «Je n’aurais jamais pensé que».

Et à juste titre! On soupèse l’amour à donner, on évalue la potentielle rudesse de mille nuits sans sommeil mais quid du chamboulement réel? Qui peut estimer ce que représente le poids d’une vie à porter en plus de la sienne?

L’enfant basiquement malade est un bon exemple de ce dédoublement forcé. Nul n’évalue la portée d’un rhume collectif ou d’une petite gastro. Ces maladies-là que vous n’avez pas eues depuis la prime enfance et qui reviennent vous hanter à l’âge parental de 3 ans et demi – oui il y a votre âge véritable dont tout le monde se moque et votre âge parental, qui vous ouvre les portes des discussions appropriées et de la légitimité des affirmations du type «Un enfant ça ne doit pas regarder les écrans avant trois ans révolus». Bien entendu si vous affirmez de tels propos avec seulement 2 ans d’âge parental, la légitimité s’estompe et vous devenez alors un novice un peu bouffon dont les parents d’âge supérieur s’amusent des grandes déclarations en attendant que vous tombiez de la grande échelle des idéaux, déséquilibré par la puissante pesanteur de la réalité quotidienne.

Ces maladies-là, disais-je, suivent un schéma type, dont encore une fois personne ne vous parlera jamais. Le schéma type, mille fois éprouvé, se présente ainsi.

15h09 – La garderie appelle, votre progéniture se traîne lamentablement sur le sol en appelant d’une voix geignarde Papa, Maman, le chien et Doudou, son petit canard rieur perdu l’été dernier dans une ruelle d’un coin paumé en Espagne. Le thermomètre pas-rectal affiche 38,2, et l’on vous donne 22 minutes pour venir récupérer votre petit panier à microbes.

15h30 – Vous débarquez à la garderie, ledit panier est couché sur un matelas de fortune par-dessus lequel saute ses petits amis. Lorsqu’il vous aperçoit, il bondit comme un cabri au retour du printemps et vous saute dans les bras avec moult embrassades. Vous tentez vainement de les éviter – contrairement à la croyance populaire, la morve n’est pas plus attractive lorsque c’est celle de votre enfant – et saisissez votre petit. Il se sauve de vos bras et court avec une ardeur joyeusement retrouvée vers les porte-manteaux.

16h – Vous êtes de retour chez vous. Petit Michel jure ses grands dieux qu’il n’a pas eu de goûter. Vous dites que si. Il dit que non. Vous menacez d’appeler la garderie, armé du téléphone jouet de sa petite cuisine en bois plus classe que la vôtre. Il reconnaît qu’il a eu trois quartiers de pomme en faisant 5 avec ses doigts. Vous monnayez un chocolat contre un suppositoire.

18h – L’enfant malade a retourné la maison, extirpé de vieux céréales du dessous des coussins du canapé et bavé sur les vitres en faisant des grimaces au voisin. Il réclame Peppa Pig. Vous faites taire la voix d’Élise Lucet qui vous promet enfer et damnation si vous succombez aux écrans et collez Petitou devant l’amusante Peppa. En anglais, pour racheter votre conscience.

18h01 – Vous débouchez une bière et textez «La grippe a débarqué chez nous» à la moitié de votre répertoire, avec force smileys de vomis.

18h05 – Vous avez texté par erreur votre chef, qui vous répond «C’était pas déjà le cas y’a deux semaines?!?!»

18h06 – Vous soupirez et répondez : «Non, ça c’était la gastro»

19h05 – Votre rejeton éternue trois fois.

19h32 – Le bambin récemment fiévreux est aussi survolté qu’un gamer à son premier Burning Man. Il danse le Mia sur sa couette Mickey et prétend qu’il fait encore jour.

19h33 – Il fait effectivement encore jour. Vous tirez les rideaux et votre révérence, en promettant diverses punitions à base de sucettes jetées à la poubelle et d’abandon chez Grand-Mamie.

6h du matin, le lendemain.

Vous avez 40 de fièvre et un marsupilami qui rebondit dans votre lit. Il est frais comme un gardon et alerte comme un guépard à l’heure de la chasse. Il réclame son biberon en poussant les hauts cris et vous achetez son silence avec quelques chocolats. Vous jetez le biberon sur le canapé du salon et vous roulez en boule dans un fauteuil en attendant la fin du solo de Metallica dans votre lobe frontal droit.

Vous déposez votre petit ange à l’ouverture de la garderie, essuyez quelques regards accusateurs des éducatrices vous reprochant silencieusement – vous n’avez aucune preuve mais votre instinct parental volontiers culpabilisateur vous le dit – de ramener votre gamin malade avant la disparition de ses symptômes, et retournez vous jeter sous la couette.

Vous textez la moitié de votre répertoire avec quelques croix et une tombe, et laissez un message incompréhensible à votre chef.

Félicitations, Fiston vous a refilé la grippe.

-Lexie Swing-

Crédit photo : Blake Meyer

Menstruations et autres tabous minuscules

Je marche le poing serré sur un morceau de coton conçu ainsi pour donner à mon but la discrétion nécessaire. C’est un secret de Polichinelle, ce morceau de coton. Un secret partagé par les femmes, de génération en génération, et d’amie et amie. Et un secret partagé, aussi, avec les hommes. Avec les conjoints, avec les frères, avec les amis. Et avec les pères, parfois.

C’est un secret qui fait vendre, un secret qu’on publicise, un secret dont on prononce rarement le nom, aussi.

Menstruations. Ou règles. On le dissimule derrière des surnoms rigolos, entre nos doigts fermement joints. On écrit ragnana, reds, menstrues, rrr avec un raclement qui traîne. On chuchote, sur une ligne de forum, «les Anglais ont débarqué». On cache la création même de l’existence à la face du monde.

C’est un espace fait de chuchotements. C’est une collègue qui murmure à mon oreille «Aurais-tu de quoi? Ma mauvaise semaine vient de commencer». C’est le tampon trop long, celui dont l’applicateur en carton donne une forme de crayon, que l’on glisse dans la manche du pull. C’est la serviette cachée dans la poche arrière du pantalon. C’est la cup qu’on aimerait rincer et pour laquelle on tend l’oreille en attendant que les lavabos retrouvent leur solitude.

C’est une histoire qui revient tous les mois. Une périodicité qui nous navre, un problème que l’on enfouirait volontiers dans une boite fermée à clé, sous une pluie de gravats et dix pelletées de terre. Ce sont des maux de ventre, du poids en plus et des envies en moins. Ce sont des anticipations ridicules, des vérifications régulières et des médicaments en bandoulière. Ce sont des sautes d’humeur, des douleurs qui s’invitent parfois une semaine avant et perdurent peut-être quelques jours après. C’est une irritabilité. Ce sont des maux de tête. C’est un inconfort temporaire, mais permanent.

J’ai mis des années à comprendre, et sans doute à admettre, que mes humeurs étaient plus changeantes, à certaines périodes de mon cycle, et donc du mois. Des années à refuser que je n’étais pas toujours tout à fait la même, que je pouvais devenir plus maussade, plus impatiente, ou plus sensible. Que je pouvais aimer plus fort et crier plus vite, comme un wagon sur des montagnes russes qui s’enchaineraient à folle vitesse.

Si l’on cessait de porter comme un poids honteux ce que l’on vit, qui n’est finalement rien de plus qu’une caractéristique de ce que l’on est, on pourrait mettre sur des mots sur nos maux. Expliquer à nos filles que nous vivons et voyons la vie de façon cyclique. Que nous sommes cette femme, et chacune de ces femmes, au jour 1 comme au jour 28 ou 34. La même, mais sur un grand manège. Tantôt chatouillant le ciel, tantôt plongeant vers les abîmes. Oscillant, évoluant sans cesse. L’accepter c’est aussi se connaître. Et que l’on souhaite laisser libre court à ces changements de notre corps ou que l’on souhaite les juguler, se connaître est indispensable.

Au tournant du siècle, alors adolescente, j’avais une amie qui, sur le chemin des toilettes, portait ses tampons sur l’oreille. Comme un stylo. Comme une cigarette. Comme un étendard. J’admirais ce pied de nez.

Je ne revendique pas l’exposition, mais les mots justes et l’acceptation. A l’image du fou-rire pris un jour alors qu’en ouvrant mon porte-monnaie à la boulangerie, un tampon en est tombé. De la connaissance de soi, des autres, de ce que vivent les femmes au quotidien. Et de la légèreté.

Pour que les règles cessent d’être une faiblesse, pour qu’elles soient un sujet comme tant d’autres. Car derrière les règles, il y a mille sujets. La contraception, la protection, la reproduction, la vie sexuelle. Et toujours en filigrane cet impérieux besoin d’égalité. Car être égal ne signifie pas être pareil. Et nous ne sommes pas pareilles, et pareils.

Les femmes elles-mêmes ne sont pas pareilles. Il y a celles qui ont été réglées à l’aube de l’adolescence et celles qui attendaient désespérément que la puberté s’installe (si elles avaient su!). Il y a celles qui sont rythmées comme des métronomes, le 28e jour du cycle, d’autres qui voient leur cycle jouer les prolongations comme une partie sans fin. Il y a ces amies que j’ai vues plier en deux à l’aube d’un nouveau cycle et celles qui nagent, courent ou dansent, le cœur léger et le corps indifférent aux soubresauts de leur intime féminité. Il y a celles dont on ne devinera jamais qu’elles ont atteint le moment charnière, et celles qui sanglotent en faisant la vaisselle la veille du jour J. Il y a celles qui savent et celles qui s’ignorent. Celles qui se cajolent et celles qui se tancent. Il y a ces cycles abruptes, comme autant de battements de cœur. Il y a cet aspect de la féminité à prendre en compte, et à respecter. Un secret niché au creux du poing.

Bon et sinon, qu’avez-vous déjà inventé pour planquer un tampon?

-Lexie Swing-