La ferme Guyon et le Garde-Manger de François

L’absence d’articles ne reflètent pas l’absence d’aventures, bien au contraire. Mais si peu de moments figés sur écran pour tant d’instants vécus … La vie s’est faite pleine, tellement pleine, mon amoureux devant filer soudainement pour la France, croisant sa maman à l’aéroport de Lyon, en partance pour Montréal. Les allers-retours à Dorval, pour déposer les uns et récupérer les autres, le désormais habituel trajet école – garderie – train, et puis train – garderie – école. Le karaté que l’une ne fait plus, faute de fatigue écolière et de piscine le samedi. Le karaté que l’autre fait toujours, et nos moments désormais en tête-à-tête, juste avant le cours qui est désormais le sien.

Et puis les aventures du week-end donc, qui nous ont conduit à Chambly samedi, à la Ferme Guyon.

Le programme était simple : ferme pédagogique, papillons en liberté et marché couvert avec des produits locaux et bios, entre autres.

Nous sommes arrivés peu de temps après l’ouverture et avons ainsi bénéficié du privilège de ceux qui se lèvent tôt – aka les parents de jeunes enfants : une ferme presque vide de monde.

A l’intérieur de la ferme pédagogique, nous avons déambulé au milieu des stalles, caressant les deux chèvres laissées en liberté, recevant les explications de l’une des soignantes, qui tenait dans ses bras une poule qu’elle flattait comme un petit chien. Nous sommes entrés dans l’espace réservé aux lapins, à quelques canards et poules. Et nous avons observé les canetons jusqu’à ce que Tempête obtienne le privilège d’en tenir un. Un bébé dans les mains d’un bébé…

Comme nous étions peu nombreux, les filles ont pu nourrir les cochons de morceaux de tomates maladroitement jetés dans la souillure – ils ne leur en ont pas tenu rigueur !

Elles ont été aussi aux premières loges pour découvrir les poussins nouveaux-nés serrés sous leurs lampes chauffantes ou pour flatter les moutons, bêlant en ligne pour attirer leur attention.

La visite terminée, et après un détour par la ruche (à mon corps défendant), nous avons marché jusqu’à la serre abritant les papillons. Ils voletaient, magnifiques, dans une serre bien chauffée. Il n’y avait que nous cinq et des dizaines de papillons se perchant sur nos tuques d’automne et nos sacs à dos. Une belle découverte à peine altérée par les cris d’orfraie poussée par ma petite dernière, peur des insectes oblige.

Un détour par le marché couvert, écourté par l’impatience enfantine à l’approche du repas, mais définitivement à redécouvrir : envoyant les enfants à la voiture avec leur père et grand-mère, j’ai bénéficié de quelques minutes pour acheter plusieurs fromages, des œufs frais et un yaourt de ferme…

Nous avons choisi de nous arrêter à la boulangerie le Garde-Manger de François pour le lunch. Une boulangerie installée depuis plus d’un siècle, et qui recèle de trésors, à l’image de son pain curry-noix-érable, que nous dénichons habituellement au marché de Longueuil. Point de photos ici, tout a été dévoré bien trop vite, mais les options végétariennes ne manquaient pas, comme mon sandwich aux légumes grillés agrémenté d’une mayonnaise épicée, ou le sandwich au pâté de lentilles de mon conjoint, qui ressemblait à s’y méprendre à des rillettes. Une superbe adresse !

Tarifs de la ferme : 12 dollars duo adulte (ferme + papillonnerie) et 6 dollars le duo enfant (gratuit pour les 3 ans et moins.

-Lexie Swing-

Le défi de saison : ranger les vêtements d’été

Au changement de saison s’est imposée l’urgence du tri des commodes. Si je fais fi du ménage de printemps et des vide-greniers estivaux, je ne peux décemment pas ignorer les piles de pulls qui débordent des commodes l’hiver fini, ni les mains bleuies de mes enfants une fois l’automne installé. Ayant affronté avec commisération la vision des enfants dûment gantés et chapeautés dans la cour d’école il y a quelques jours – tandis que ma propre fille tentait tant bien que mal de retenir sa capuche tout en gardant ses mains au chaud dans les poches de son imperméable – je suis passée à la vitesse supérieure et ait attaqué le rangement des placards à vêtements.

Je déteste trier les commodes. Je ne sais que faire des vêtements trop petits, j’en ai trop pour tous les stocker et oublie fréquemment de les porter à un repreneur quelconque. Je fais des sacs de jolies choses pour les enfants plus petits de mes amis, que j’oublie de leur donner. L’hiver est à l’horizon et les sacs abritent encore des shorts souples et des t-shirts manches courtes. Tempête étant plus grande que sa grande sœur au même âge, et les filles ayant seulement deux ans et demi de différence, je transvase désormais avec une joie non feinte les vêtements d’une commode à l’autre. Restent les affaires hors-saison et tout le trop-petit.

Les piles, finalement, s’ordonnent. Jeans et leggings en deux tas alignés, t-shirts manches longues, jouxtant les t-shirts manches courtes, jupes et robes suspendues dans la penderie et pulls maladroitement pliés. Je savoure un instant ce tableau cubique.

Il ne durera qu’un instant, justement.

Mon tableau cubique est devenu une peinture baroque. Il s’en est suffi d’une journée, et d’un habillage matinal pour que les piles soient retournées. Je suis toujours fascinée par cette facilité déconcertante qu’ont les enfants de jeter un vêtement froissé au milieu d’un tiroir, sans un atermoiement sur l’impossibilité subséquente à trouver un vêtement à porter. «J’ai rien à me mettre», se plaint l’adolescente accro au shopping en lorgnant sur votre porte-monnaie. «Commence par ranger ta commode», ai-je envie de rétorquer.

Cela fait quelques jours à peine, et les tas sont sens dessus dessous. Les culottes prises dans les cols des chandails, les gilets dissimulés sous les pantalons. Le tiroir des chaussettes est une masse informe de cœurs solitaires et ma fille porte avec bonheur des couples dépareillés (mais unanimement rayés, parce que j’achète des amoureux en série).

Le placard de sa petite sœur, pourtant plus récemment trié, n’est d’aucun secours. Si seules les cases les plus basses – pyjamas et sous-vêtements – lui étaient initialement accessibles, son penchant pour les hauteurs, et l’escalade des meubles en tout genre, a eu raison des cases «t-shirts» et «pantalons», qui tombent dans la panière de linge sale en fonction de ses dédains.

Et sinon, est-ce nécessaire d’épiloguer sur les 90% de vêtements de leur garde-robe qu’elles ne porteront jamais parce que «c’est moche», «ça gratte» et «c’est trop serré»?

Bref, je me retiens de tout brûler. Mais je sais qu’il y a parmi vous des ordonnés compulsifs. Alors dites-moi tout : quel est votre secret?

-Lexie Swing-

Ma tête en l’air

Hier, j’avais pensé au sac à lunch mais j’avais oublié les couverts. Vendredi dernier, j’avais zappé la casquette par journée de grand soleil et forte chaleur. Et le mardi d’avant, j’avais carrément laissé le sac dans la voiture, avec la collation fromagère dedans. Je suis cette mère-là, cette personne-là. Je cuisine tout, j’achète des produits biologiques, j’œuvre chaque soir à préparer les repas de ma fille avec elle afin qu’elle ait la conscience et la responsabilité de ce qu’elle mange – et ça marche, elle dévore! – mais j’oublie tout.

Mes proches ajouteraient même volontiers j’en suis sûre : «Et elle ne trouve rien». J’ai l’art de chercher ce qui se trouve littéralement sous mon nez. Un défaut entre mes yeux et ma raison peut-être. Comme si, tant que je cherche, mes yeux n’envoyaient pas le signal que ce que je cherche se trouve justement là. C’est drôle car c’est une caractéristique que l’on attribue volontiers aux hommes. Sur les dessins humoristiques, dans les blagues de couples, on entend souvent cette scène typique : l’homme qui fouille dans les placards, criant que le sel n’y est pas, et la femme qui déboule et se saisit de l’objet convoité, se trouvant bien entendu juste là, sous son nez. Dans mon couple, dans ma famille, je suis celle qui cherche. Ce matin je ne voyais pas mon téléphone, posé près de mon clavier d’ordinateur. Samedi, je cherchais en vain l’ouvre-bouteille, suspendu sur le mur. Deux fois de suite, je l’ai cherché. Alors que je l’avais reposé strictement au même endroit. Ma seule issue est de mettre les choses à un endroit précis, et de m’y tenir. Comme si mes mains avaient plus de mémoire que mes yeux. Malheureusement le rangement n’est pas non plus mon affaire.

Comme mère, je me repose sur mes filles, leur enseignant ce vide que je ne parviens pas à combler. J’énumère à voix haute les choses que l’on doit prendre, pour être certaine de ne rien oublier. Mon aînée me tance : «Pourquoi répètes-tu ça chaque matin maman?». Alors je lui dis la vérité. Je la lui ai dit ce matin, quand elle m’a reproché de lui mentionner de prendre son sac comme chaque matin. «Ce n’est pas pour toi que je le dis chérie, c’est pour moi. Je sais que toi tu y penses, mais moi je n’y pense pas toujours. En te le disant, je me le remémore.» Elle a compris, elle savait déjà. Elle a remarqué, je sais. Et ça l’agace, comme bien d’autres avant elle. Mais je veux qu’elle sache que nous vivons tous avec des faiblesses et que les accepter est déjà faire un pas pour les combler.

Je sais aujourd’hui que ce n’est pas un défaut de concentration, ou un désintérêt de ma part. Ni même que je «ne sais pas chercher» comme je l’entends depuis 25 ans. Tout au plus est-ce augmenté par la fatigue que je ressens depuis quelques années à cause des nuits hachées. Je suis convaincue, à l’image de la maladresse, à l’image de la plupart des incapacités, qu’il s’agit d’une question physique, peut-être dans mon cas d’une souplesse du cerveau. Et nous avons beau nous agacer de voir notre fille renverser encore et encore son jus de fruit ou son pot de yogourt, tous les «mais fais donc attention, concentre-toi» du monde n’y changeront sûrement rien. Concentrée sur autre chose – la conversation, le morceau de chocolat en arrière-plan qu’elle souhaite attraper, le dessin qu’elle a gardé près d’elle  en mangeant même si elle n’a pas le droit – elle renverse immanquablement. Peut-être que son cerveau calcule mal les distances ou fait fi des obstacles. Pourquoi certains ont-ils les mains comme des savonnettes et ont déjà brisé la moitié de l’argenterie familiale? Difficile à dire.

J’ai cessé de croire qu’on pouvait se changer ou changer les autres en matière d’oubli et de maladresse, surtout à coup de reproches et de phrases impulsives. Au même titre qu’on admet qu’une personne est plutôt forte en maths ou mémorise toutes les dates historiques, nous devrions être capables d’admettre que nous sommes fabriqués différemment et capables de choses variées. On devrait apprendre à pallier nos incapacités plutôt que de vouloir systématiquement les changer. Alors nous enseignons de nouvelles habitudes : poser son verre plus loin, garder son yogourt dans l’assiette. Et nous appliquons les nôtres : afficher la liste des choses à prendre, ranger toujours au même endroit. Et puis s’appuyer sur les autres. Il y aura toujours ceux qui se souviennent de tout, ceux qui trouveraient une aiguille dans une botte de foin serrée, ceux qui ont su jongler de façon innée. Il y a ceux qui se souviennent systématiquement des dates, et ceux qui mémorisent toutes les anecdotes. Il y a ceux qui peuvent décrire n’importe quelle scène et n’importe quelle tenue, et ceux qui sont capables de reproduire les intonations et les phrases prononcées avec exactitude.

Au lieu de se demander sans cesse pourquoi nos proches sont si maladroits, nous pourrions commencer par nous demander en quoi ils sont bons. Et nous appuyer sur eux, comme ils s’appuient sur nous. Pour ensemble avancer. On dit souvent que ça prend un village, pour éduquer un enfant. Moi je pense que ça prend un village pour vivre, tout simplement.

Et vous, à quoi êtes-vous bons?

-Lexie Swing-

Ces bras qui ont tant compté

Ils enlacent et caressent, ils rassurent et apaisent, ils gesticulent à l’heure du conte et s’engourdissent, à celle de la sieste. Ces bras-là, ceux que nous avons cherché, mesuré, soupesé du regard, ceux que nous avons serré nous-mêmes parfois. Ces bras qui ont tant compté. Ces femmes et hommes qui les accompagnées, de leurs premières découvertes à leurs premiers apprentissages.

Ce seront pour toujours ces bras dont nous nous souviendrons. Il les fallait forts pour accompagner les premières valses, pour guider et porter, pour apprendre. Nous les avons choisis, leur avons fait confiance, pour soutenir ces premières danses. Ils ont eu plusieurs noms, surtout des noms de femmes. Je les oublierai peut-être – les noms se rangent mal dans ma mémoire personnelle – mais je n’oublierai pas ces bras grands ouverts, ou fermés sur leurs épaules. Ces bras rassurants, qui ont aimé mes filles comme les leurs. Ces voix apaisantes, ces sourires amusés, cette envie de les faire avancer, de les conduire à l’autonomie.

Je n’oublierai pas comment mes filles les ont serrés fort, comme elles s’y sont accrochées, pour ne pas vaciller. Je me souviendrai de toutes les fois où j’ai surgi le soir et aperçu par la vitre embuée leur petit corps blotti sur une hanche, coincé sous la pliure d’un coude. Je redessinerai l’arc solide des épaules et les mains franches, qui ont servi d’appui aux foulées imprécises. Je saurai que ces bras-ci ont porté haut et loin, sur la grande glissade, sur la dernière prise du mur d’escalade, et qu’ils ont poussé fort les balançoires, sous leurs cris ravis.

Ces bras sont ceux qui m’ont donné la place nécessaire pour devenir leur mère, même quand parfois ce sont eux qu’elles ont appelé «maman». Je n’en ai jamais connu de jalousie, vous étiez leur figure maternelle un peu vous aussi. Vous vous êtes succédé, avec le rythme qu’imposent les déménagements et l’évolution propre à l’enfant. Vous avez laissé la place à d’autres, avec le cœur que je savais parfois gros. Vous disiez «je me souviendrai toujours d’elle», et je sais que ce n’est pas forcément vrai. Mais nous, nous souviendrons toujours de vous. Vous avez été nos bras, vous nous avez permis d’exister en tant que personne propre.

Nous avons créé à chaque saison pour vous des cadeaux parfois ratés. Privilégiant la générosité enfantine à celle de notre portefeuille. Une façon maladroite de vous dire merci, merci pour toujours.

Alors merci, je n’oublierai pas.

-Lexie Swing-

Brèves de fin d’été

La fin de l’été apporte toujours son lot de surprises, de joies, et de déconvenues. Elle transporte aussi son lot de promesses. C’est le renouveau, les résolutions qu’on ne tiendra pas toujours, les calendriers que l’on abandonnera, les listes qu’on oubliera quelque part. Ce sont les nouvelles activités, les nouveaux parcours, les nouveaux visages parfois. Chez nous, elle a été à la hauteur de l’étape : chaotique, mais gratifiant, entre sommets (du grand module de jeux) et pleurs (pas toujours ceux des enfants). On se fraie un chemin, patiemment, dans cette jungle de choses nouvelles et d’inscriptions en tout genre.

La rentrée…

… s’est bien passée! Rentrée progressive sur trois jours, en demi-groupes d’abord, puis en classe entière mardi. Pas facile d’avoir les informations qui nous intéressent («Mais tu es assise où exactement? Je veux dire, là c’est comme si j’étais face aux tables tu vois, donc toi tu es où si je suis là?»), heureusement ma fille a l’esprit pratique et disert. Sa première vraie journée – longue – a eu lieu hier. La laisser au service de garde s’est avéré plus compliqué qu’espéré, pas toujours évident quand on ne connaît pas encore le système soi-même et que l’enfant assiste à nos errements (de salles, de collations, d’horaires) et nos approximations. Son moment clé de la journée a été le lunch, ses petits rouleaux de tortillas au fromage à la crème, ses petits légumes à la croq’ pas d’sel, et son yogourt à la confiture Bonne Maman.

Le chien…

… va mieux! Le rythme n’est pas toujours évident à suivre, entre l’ordre des différentes gouttes à lui mettre dans l’œil et l’antibiotique par voie orale qui nécessite que son ventre soit plein. Un détail qui devient vite une difficulté lorsque l’on a un chien qui manque d’appétit au petit matin. Je suis devenue pro du tartinage de croquettes (//spoiler : il adore le caramel et le fromage frais//). Nous avons la chance d’avoir un chien extrêmement résilient qui subit son traitement sans broncher depuis déjà bien trop de jours.

La nourriture…

… est toujours une obsession! Nous portons, depuis maintenant plusieurs années, une attention croissante aux produits que nous achetons et cuisinons. Je suis devenue totalement végétarienne il y a maintenant plus d’un an, entraînant de fait ma petite famille dans mon sillage. Je suis la seule à avoir totalement évincé la viande et le poisson de mon alimentation mais étant la principale maîtresse des fourneaux, force est de constater que c’est l’alimentation de toute la famille qui a évolué! Depuis longtemps, nous cuisinons la plupart de nos repas, réservant le tout-préparé aux soirs de flemme et fatigue (aka, les vendredis soirs). La donne change lentement, à mesure que la réduction des déchets et la réduction du budget nourriture font leur entrée chez nous (*Bobo un jour, …*). Aujourd’hui, ce sont les repas entiers, de l’entrée aux desserts en passant par les brioches du dimanche matin, que je prépare a mano. La fin des vacances et l’école auront-elles raison de mes aspirations? Probablement! Mais je ne m’avoue pas vaincue! Alors n’hésitez pas à me partager vos bonnes idées repas, celles qui sont faciles, rapides, goûteuses, sans trop de déchets et parfaites pour un vendredi soir. Parce que ce qu’on mangerait bien un vendredi soir, on serait prêt à le manger tous les soirs de la semaine. Une tartiflette, quoi ;)

Les activités…

… reprennent. Même si, en réalité, elles ne s’étaient jamais vraiment arrêtées. De quoi sera faite cette nouvelle année? Devrait-on continuer le karaté, passionnant mais éreintant, considérant la fatigue nouvelle de l’école? Sans parler de l’horaire de ministre que nous impose le fait d’aller porter et rechercher nos enfants dans deux lieux différents. Train, garderie, école, souper, karaté, bain, dodo, vous le voyez, vous, le burn-out qui se profile? Bref, on tatônne encore, entre «ça serait bien…» et «je vais craquer, si…»

Et sinon, j’ai lu…

… No home, de Yaa Gyasi, une vraie pépite! Je l’ai déjà prêté bien sûr! J’ai aussi prêté la version anglophone du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates. Il a fait plusieurs mains déjà et je ne suis pas certaine de savoir où il est rendu désormais. J’ai adoré ces deux livres, tous deux très différents, mais qui sont à chaque fois des histoires de femmes, avant tout. En commande, j’ai La Tresse, de Laetitia Colombani, et La femme qui voit de l’autre côté du miroir, de Catherine Grangeard et Daphnée Leportois. C’est drôle car je vois souvent des gens parler de PAL, faisant référence j’imagine à la pile de livres à lire à côté de leur lit, mais c’est quelque chose qui ne m’est jamais arrivé (sauf retour de la bibliothèque). Qu’on me prête ou m’offre un livre (ou que je me l’offre moi-même), je me dois de le lire instantanément. Et comme je lis partout (cuisine, bain, dans mon lit, dans le train, dans la rue, et même en attendant que mon café coule ou qu’une réunion commence, au boulot), je lis rapidement. On peut littéralement parler de binge-reading, est-ce que vous en faites aussi? Quel est l’endroit le plus incongru où il vous arrive de lire?

Bon mois de septembre! N’oubliez pas de donner des nouvelles :)

-Lexie Swing-

Crédit photo : Vue de Montréal, par Matt Hickey

Sa petite rentrée au Canada

Demain, c’est le jour tant attendu : Miss Swing rentre à l’école. C’est réellement un nouveau chapitre dans notre livre familial. Plus que n’importe quel anniversaire, plus que certains acquis essentiels, cette étape-ci, franche et datable, marque un tournant. En dehors de sa conscience propre d’enfant qui grandit, je me sens moi aussi une mère qui grandit. Je deviendrai demain une mère d’écolière. Mon emprise se relâche, et ma confiance devra s’agrandir pour laisser mon oisillon voler au sein de ces groupes plus larges, dans ces lieux inconnus, au milieu de ces visages nouveaux. Mais qu’est-ce que ça fait, concrètement, de rentrer à l’école au Canada?

Au Québec, on entre à l’école à 5 ans

Tous ceux qui s’interrogeaient déjà sur un retard seront rassurés : ici on entre à l’école à 5 ans, sauf exception d’une pré-maternelle à 4 ans. Ma B., pleine de ses 5 ans et demi, est donc parfaitement dans les clous. Avec elle, il y aura des enfants nés du 1er octobre 2012 au 30 septembre 2013. Des presque 6 ans, et des tout juste 5 ans. Est-ce mieux de couper en octobre ou moins bien qu’ailleurs? Difficile à juger, mais comme le dit la réponse généralement formulée, «il fallait bien couper quelque part».

En pratique, cela signifie aussi que l’enfant n’est pas dans le même état d’esprit, la même maturité, que s’il commençait l’école à trois ans. Il comprend parfaitement ce que l’idée d’école signifie, il a notion des enjeux, il a saisi que l’an prochain serait celui de la grande école et des apprentissages de la lecture et du calcul. Il comprend plus, appréhende plus parfois aussi. Mais il est aussi très impatient. Pour un parent, les laisser s’envoler à 5 ans est rassurant. Et je peux comparer facilement : mes filles ont 5 et 3 ans, ce qui signifie qu’en France, Tempête pourrait entrer à l’école cette année. Serait-elle prête? Oui, pourquoi pas? Est-ce que je la vois mieux rester deux années de plus à la garderie, les cheveux au vent sur son tricycle, s’épanouissant au milieu de son petit groupe, dans son petit local? Absolument.

Je n’ai pas tout compris à la liste de fournitures

Je crois que l’incompréhension face aux listes de fournitures est universelle, mais lorsque s’y ajoutent des termes différents parce que propres au pays ou à la région où l’on a immigré, les choses se corsent! Je sais maintenant ce qu’est un duo-tang et j’ai déduit facilement que la boite de douze marqueurs était une boite de feutres et non de surligneurs. Mes quelques années déjà passées ici m’avaient préparée au cartable (qui est un classeur) et à l’efface (qui est une gomme). Bon, il y a deux-trois affaires pour lesquelles j’ai rendu les armes, appelant au secours amies et vendeur bien intentionné.

Le midi, c’est boîte à lunch

Dans nos écoles, point de cantine. Le midi, les enfants apportent généralement leur contenant type Tupperware®, ou des versions plus élaborées de boites compartimentées. Dans notre école, il n’y a pas non plus de micro-ondes (personnellement je préfère, qui sait ce que les gamins seraient susceptibles d’y mettre?). Petits sandwichs, quiches, légumes variés, muffins salés, œufs durs et bâtonnets de fromage seront donc au programme. Pour les plats chauds, nous avons investi dans un contenant Thermos. De notre côté, tout a été prévu pour limiter les déchets. Pour l’environnement, bien entendu, mais aussi pour éviter que partent à la poubelle des contenants qui n’y étaient pas destinés. Rien à jeter, rien à perdre donc.

Comme la plupart des écoles – je pense – un service de traiteur est possible. Ma fille pouvant être très picky, je ne suis pas certaine de l’employer de sitôt!

Il y a un service d’autobus scolaire

Les autobus scolaires, les fameux bus jaunes des films, on les trouve ici aussi. Il est possible de les prendre dès la maternelle. En pratique, en dessous d’une certaine distance, l’enfant n’y a pas droit car il est réputé pouvoir marcher jusqu’à l’école. C’est notre cas. En pratique également, l’autobus vient chercher les enfants proches de l’heure de début de l’école, et les ramène drette après la fin des classes. Comme nous partons trop tôt et revenons trop tard pour attendre avec notre fille l’arrivée de l’autobus et pour l’accueillir à son retour, ça n’aurait pas été non plus envisageable. De notre côté, elle ira donc à la garde le matin et le soir.

Les jours sont courts et les vacances peu nombreuses

En maternelle, B. sera en classe de 8h15 à 14h32 (précisément) avec un peu plus d’une heure pour manger. À compter de la primaire, elle finira une heure plus tard. Les horaires sont les mêmes chaque jour de la semaine d’école. Elle aura des vacances à Noël et une semaine fin février ou début mars. En complément, des journées qualifiées de pédagogiques sont prévues chaque mois. L’enfant peut être en congé ou venir à la garde de l’école et profiter de l’activité organisée ce jour-là (parfois il s’agit d’une sortie). Pour les professeurs, les journées pédagogiques sont des journées de formation. Il existe bien sûr des congés pour jours fériés mais également 3 journées de congé pour force majeure. À ma connaissance, ils visent à couvrir la possibilité d’école fermée en raison d’une tempête de neige ou de verglas, par exemple.

Mes filles iront à l’école publique francophone

Notre ville compte 3 écoles maternelles et primaires publiques francophones. Dès lors que nous avons choisi de les envoyer à l’école publique, nous avions l’obligation – n’y voyez aucune critique – en tant qu’immigrants issus d’un pays francophone et ayant fait leurs études en français, d’envoyer nos enfants à l’école francophone. (Je crois que la loi est différente pour les personnes sous visa de travail temporaire). Des amis ont inscrit leur enfant à l’école anglophone, après avoir prouvé que l’un des parents au moins avait étudié en anglais. Il existe également des écoles spécialisées, qui peuvent être publiques (alternatives) ou privées (arts-études, Montessori, écoles internationales…). Et des écoles privées, dont les coûts diffèrent et qui ne sont pas liées à une confession (elles peuvent l’être mais ce n’est pas la majorité, je le précise ici car en France on voit souvent les écoles privées comme confessionnelles, bien qu’à ma connaissance ce ne soit pas nécessairement le cas.Toute précision sera bienvenue ici).

Tout ça, ce sont les grandes lignes. En pratique, l’école est certainement bien différente. Elle est connue pour être notamment plus à l’écoute des individualités et pour encourager les enfants dans leurs réussites plutôt que de pointer du doigt leurs faiblesses. On a bien hâte, en tout cas, d’en faire la découverte. Première réunion des parents ce soir, rentrée demain, à nous l’école!

Bonne rentrée à tous!

-Lexie Swing-

PS Sentez-vous libres de corriger les affirmations ci-dessus, c’est ma première fois à l’école québécoise, je ne suis pas l’abri d’une erreur!

Il m’a fallu trois ans pour devenir leur mère

Depuis trois ans, je suis maman deux fois. L’anniversaire de ma toute petite coïncide avec quelque chose bien de plus gros que tout ce qui m’avait été donné de traverser. Et nous en avions, pourtant, traversé des choses.

J’avais toujours tenu la barre, imperturbable. Je me suis rarement départie de mon sourire ou de mon flegme. J’avais souvent eu peur de l’inconnu, mais une fois plongée dedans j’y nageais sans férir. Plus la vague était haute, plus l’air semblait me pénétrer et me porter, en un volte-face insolent face aux aléas de la vie.

Pas cette fois. La vague était grosse et je m’y suis noyée.

Ça a commencé dès les premières semaines avant l’accouchement, alors que je trainais des pieds pour prendre mon congé de maternité. Là où la plupart des femmes se précipitent, heureuses de profiter d’un repos bien mérité, je geignais à l’oreille de mon compagnon : «Mais qu’est-ce que je vais faire, toutes ces semaines, j’ai rien à faire…» Rester chez moi me paraissait une montagne et je ne parvenais pas à la gravir.

Les semaines ont passé, dans une torpeur dont j’ai tout oublié, et puis Elle est arrivée. Elle a poppé hors de moi comme un bouchon trop longtemps retenu et s’est étourdie dans mes bras. Je n’ai guère gardé traces du reste, si ce n’est des biberons que je demandais un à un, si ce n’est du bain mobile où l’on nous a laissé faire puisque nous étions désormais des parents d’expérience. Si ce n’est de ma voisine, muette derrière son rideau, mais dont les cris ont transpercé l’étoffe lorsque son petit dernier, son cinquième, s’est étouffé à quelques minutes du congé qui lui avait été donné.

Les semaines suivantes sont encore plus floues. Comment la portais-je, pour emmener sa sœur à la garderie? Que faisions-nous, toutes ces heures durant? Et que faisais-je moi, lorsqu’elle dormait?

Lorsqu’elle a eu six mois, j’ai repris le travail. Les digues alors, rongées par le sel de la culpabilité, ont cédé, libérant ce que mon cœur renfermait de pleurs, de peurs et d’incertitudes. Chaque pas portait en lui le poids de mes doutes. Assise dans la voiture, passagère dans un quotidien qui nous emmenait sur le boulevard Taschereau, je sanglotais. Ma vie telle qu’elle était, était devenue un champ de mines, dégommant les derniers remparts. Celui qui retenait le reste, mon intérêt pour le travail, s’est finalement effondré. Il était le plus haut, il était le plus épais, et il est tombé un soir d’été sans que rien ni personne ne puisse le retenir. Et je n’ai eu alors d’autre urgence que d’en reconstruire un nouveau, jetant mon cœur au quatre vents. Un cœur qui ne voulait plus, un cœur qui ne résistait plus, un cœur qui avait oublié qu’il avait si ardemment souhaité ces enfants.

J’ai tout reconstruit. La tourelle est oscillante, vacillant à l’assaut des tempêtes. Mais je la consolide, avec le temps. J’ai aimé aussi fort que j’ai perdu pied. J’ai eu la sagesse de reconnaître, l’an dernier, que si je m’épanouissais dans le fait d’être leur mère, à chacune d’elle, je peinais encore à trouver ma place dans cette identité de mère de deux enfants. Et puis ce temps-ci est arrivé.

Aujourd’hui, depuis lundi et encore demain, je suis seule avec mes filles. Je suis une mère de deux enfants et ça m’a pris trois ans pour en arriver là. Ça nous a demandé du temps, ça nous a demandé de grandir, surtout. J’ai grandi, en tant que mère et en tant que personne. Et elles ont grandi aussi. Elles se sont apprivoisées, elles se sont acceptées, et elles ont trouvé, de plus en plus, de l’autonomie, déchargeant petit à petit mon sac à dos trop rempli.

On répète souvent que le temps change tout, qu’il faut se le laisser, ce temps. J’ai tout oublié du chemin, le goût des larmes, le poids des jours. Je n’ai pas conservé de culpabilité autre que celle d’être parfois partie trop vite le matin, parce que je sais que si le bateau prenait l’eau, ce n’était pas de ma faute. Je garde pour moi, au contraire, l’impression d’avoir travaillé fort pour colmater les trous.

Aujourd’hui je suis là, debout au milieu d’elles, mes mains dans les leurs, à l’assaut du monde. Je suis un phare, je suis une tourelle, j’oscille mais je tiens debout. Je suis comme vous, j’étais comme vous êtes peut-être, je suis comme vous serez demain. Gardez espoir, l’horizon nous appartient.

-Lexie Swing-

Une main toute entière {Immigration}

Dans quelques jours, j’entrerai dans la cour des grands. Je serai un 5 ans et +, comme dirait ma fille. J’aurai, à mon actif, 5 ans d’immigration. 5 ans, une main toute entière. À mon échelle, c’est une poignée d’années. À celle de mon aînée, une existence entière.

Nous avons basculé, inexorablement, vers l’inertie du quotidien, l’habitude. Je ne questionne plus – pour autant que je l’ai jamais fait – je parcours, je vis, j’oscille dans cette continuité apaisée. Nous y avons nos repères, géographiques et sentimentaux. Nous avons vécu des premières fois, des deuxièmes, des dizaines et centaines. Nous avons déménagé à l’intérieur de ce même pays, de cette même province. Nous sommes passés de la ville à la banlieue, de un à deux enfants, d’un appartement à une maison avec jardin, d’un job à l’autre.

Et c’est peut-être ça qui marque un changement. Grandir à l’intérieur de son immigration, s’y installer, y faire son nid. Accepter une nouvelle réalité, et la transformer à son image. La faire sienne.

Nous aurions, probablement, fait tout cela. Nous aurions eu deux enfants, nous aurions acheté une maison, nous aurions évolué professionnellement, nous serions partis en vacances. Mais nous l’avons fait dans une autre dimension et à un autre niveau. Au sein de traditions et de paysages différents.

Nous avons construit le nid et sommes partis à l’aventure. Nous sommes désormais sereins. Les aventures elles-mêmes ont pris une autre mesure et s’inscrivent dans des frontières géographiques dont nous n’osions pas rêver. Nous planifions des voyages en Gaspésie, aux Iles-de-la-Madeleine, en Nouvelle-Écosse, en Colombie-Britannique… Nous revenons du Nouveau-Brunswick et avons passé plus d’une fois la frontière avec les États-Unis. Nous avons été à de nombreuses reprises vers l’Ouest, visitant l’Ontario. Et nos souhaits nous amènent à Hawaï (qui se prononce Hawaiii), à Seattle ou San Francisco, en Amérique Latine. Sur ce même continent.

La vie est-elle si différente ici ? Non. Les pas que l’on fait sont les mêmes, seul le chemin est différent. Ici, il est sec en été, lumineux et enneigé en hiver. Il est ruisselant au printemps et se couvre de feuilles écarlates l’automne venu.

L’important, finalement, est d’y être bien. Que l’horizon soit lumineux et la route pas trop sinueuse. Depuis 5 ans, et pour longtemps, je suis ici, et j’y suis bien.

-Lexie Swing-

Pourquoi il vous faut regarder «Nanette» d’Hannah Gadsby

J’ai téléchargé «Nanette», sur Netflix, sans trop savoir à quoi m’attendre. On me l’avait conseillé en me précisant qu’Hannah Gadsby était humoriste. Elle aurait pu parler de la pluie comme du beau temps qu’il faisait, je n’aurais jamais pu deviner vers quoi je m’en allais.

Je pourrais vous dire de même. Installez-vous devant Nanette et vous verrez. Peut-être me feriez-vous confiance, peut-être oublieriez-vous, peut-être hausseriez-vous un peu les épaules, en passant votre chemin. Pire : peut-être l’ajouteriez à votre liste «à voir», à vos souhaits, à vos projets, et elle tomberait dans l’oubli au profit de quelque série au suspense haletant ou d’une nouvelle saison de Suits.

Et vous manqueriez alors une leçon de vie comme nous n’avons que peu l’occasion d’entendre. Car «Nanette», c’est avant tout un one-woman-show. Celui d’une Australienne, humoriste depuis une dizaine d’années, et qui a fait de son homosexualité le sujet de ses spectacles.

Je me suis installée dans mon fauteuil de train, avec 25 minutes devant moi et l’esprit ailleurs. Je n’étais pas entièrement à cette affaire, mais le spectacle se laissait regarder. C’était confortable. Drôle. Grinçant envers les hommes. J’ai éteint mon téléphone en entrant dans la gare et j’ai oublié le spectacle quelques jours durant. Et puis un soir, à la faveur de l’oubli de mon roman du moment, j’ai relancé le spectacle.

Je m’attendais à rire. Je ne m’attendais pas à pleurer. Car c’est au creux des silences, ces silences d’attente fébrile qui ponctuent parfois les rires, qu’Hannah Gadsby a soudainement sifflé la fin du jeu. Dans nos oreilles ouvertes, l’humoriste a enfin pu déposer sa vérité. Celle qui se cache sous le vernis de l’autodérision, à la commissure des sourires fatigués. Car une bonne histoire drôle, nous dit-elle, est une introduction et une punchline. Un contexte et une pirouette. Mais l’histoire humaine, la vraie, c’est celle qui s’étire par-delà les rires. La chute, la fin de l’histoire et les ressentis des protagonistes. Hannah Gadsby reprend alors le fil de l’histoire, la réaction de l’homophobe ridiculisé, l’amertume des palais honnis. Avec la violence, des mots et des gestes, en filigrane des scènes ainsi décryptées.

Ce spectacle, c’est son chant du cygne. La fin de sa carrière d’humoriste pour laisser place au reste, la guérison. Pour nous, c’est autre chose. Le départ peut-être, la transition. Ce spectacle est nécessaire, pour savoir et pour comprendre. Pour changer les choses, enfin.

Extraits (traduction libre) :

«J’ai construit ma carrière sur l’autodérision et je ne veux plus faire ça. Est-ce que vous comprenez ce que faire preuve d’autodérision signifie quand cela vient de quelqu’un qui est déjà considéré comme marginal? Ce n’est pas de l’humilité, c’est de l’humiliation.»

«Je ne m’identifie pas comme transgenre. Mais je suis clairement un genre «pas normal». Je ne pense même pas que lesbienne est la bonne identité pour moi. Vraiment pas. C’est aussi bien que je vous le dise. Je m’identifie comme fatiguée. Je suis juste fatiguée.»

«Les punchlines ont besoin de traumatismes, parce que les punchlines ont besoin de tensions et que les tensions se nourrissent de traumatismes. L’an dernier, je n’ai pas révélé à ma grand-mère mon homosexualité parce que j’ai toujours honte de qui je suis. Pas intellectuellement, mais ici (elle désigne son cœur), j’ai toujours de la honte. Tu apprends de la partie de l’histoire sur laquelle tu te concentres. J’ai besoin de raconter mon histoire correctement.»

(À propos de son enfance en Tasmanie, où l’homosexualité n’a été décriminalisée qu’en 1997)

«70% des gens qui m’ont élevée, qui m’ont aimée, en qui j’avais confiance, pensaient que l’homosexualité était un péché; que les homosexuels étaient des êtres abominables, des sous-hommes, des pédophiles. Lorsque j’ai commencé à m’identifier comme gay, il était trop tard, j’étais déjà homophobe.»

Nanette est un apport essentiel à la cause. La cause homosexuelle, en premier lieu, mais la cause humaine en général. Sur le rapport à l’autre, le rapport à soi, la place des hommes et des femmes, la peur de ce qui nous est étranger, et le besoin, indispensable, de faire évoluer des sociétés qui rejettent encore certains de leurs membres au nom d’une normalité artificiellement créée.

– Lexie Swing –

À noter : À ma connaissance, le spectacle est disponible en VO sous-titré uniquement, de quoi vous exercer l’oreille au passage.

L’après-midi volée

Le dimanche a déjà filé, à la vitesse à laquelle filent ces journées-là. On les voudrait reposantes, mais elles sont souvent éreintantes, reflets exacts de nos semaines de travail. On tente d’y faire rentrer mille activités et autant de ménage, du rangement et des jeux partagés, des moments pour soi aussi, des discussions d’adultes. On a l’absurdité de penser que ces journées font 32h, quand elles n’en font que 24, et que la fatigue de la semaine coupe déjà de moitié l’énergie qu’on voudrait consacrer à bien faire.

Mon cousin était de passage, revenu de Québec, en route pour New-York. Après son départ, rejouant dans ma tête les conversations, j’ai perdu le fil. «Où travailles-tu?», me souvenais-je avoir demandé à son ami. Et puis la réponse, confuse dans ma tête. Des morceaux de phrases. Et Tempête qui crie depuis le trampoline. Je m’étais levée pour départager une dispute, pour nettoyer un genou, pour remettre de l’eau dans les seaux rose et bleu. Je m’étais rassise. «L’équipe est formidable», finissait-il alors, à l’attention de mon amoureux, qui avait tenu le fort des conversations en mon absence. J’ai bu une gorgée de limonade. «C’est le plus important», ai-je conclu. J’ai su plus tard, de quel emploi il s’agissait, et la couleur de son quotidien, lors d’un bref retour sur les échanges avec mon conjoint. J’avais loupé la moitié, la moitié des conversations, la moitié des jeux.

On dit souvent que les parents sont des équilibristes, des jongleurs. Ce qu’on dit peu, en revanche, c’est que bien souvent les balles tombent. Le spectacle n’est pas si beau et l’exécution imparfaite, laissant l’ensemble des spectateurs avec un goût d’inachevé. Les enfants à qui l’on n’accorde qu’une attention sommaire, les invités dont on se détourne trop volontiers.

Et que dire du jongleur?

J’ai parlé de tourisme en essuyant des bouches dégoulinantes et disserté des coutumes locales en épongeant des verres renversés. Assise au bord de ma chaise, tantôt repoussée dans un coin par des petites fesses qui voulaient tant s’asseoir à mes côtés, tantôt escaladée, puis aussitôt jalousée, assaillie pour être surmontée. Je suis encore chanceuse que le nombre de mes genoux égale celui de mes enfants.

Les appels incessants, les «Maman» que l’on croit ignorer un instant, les paroles que l’on manque. L’adulte qui parle au premier plan tandis que l’enfant chute, à l’horizon. L’œil qui imprime tout, l’oreille qui enregistre. Les variations de tons, les jeux que l’on sait compromis, les prémices des disputes, les coups que l’on devine avant que le bruit nous parvienne. Les sourires que l’on fige, les excuses que l’on donne, l’impatience que l’on contient et le bras que l’on agrippe un peu trop fort.

Mon corps libéré, la journée écoulée, j’ai déambulé le long du trottoir, sur le chemin de l’épicerie. Toute entière dans cet épuisement. J’ai revécu ma journée, volée à moitié. Les pieds fragilement ancrés sur une ligne oscillante, jonglant entre deux réalités.

-Lexie Swing-