Dans mes bras

Mère et fille./ Photo Aikawa Ke

Mère et fille./ Photo Aikawa Ke

Tu tousses et tousses encore. Nous sommes au milieu de la nuit. Je t’avais prévenue : je reviendrai te donner du sirop lorsque tu tousseras. Les quintes de toux s’envolent et je sais qu’elles ne se calmeront plus. Ton père dort ou essaie, pris à partie par la maladie que tu lui as gentiment refilée. Alors je monte au front seule. Te parle à l’oreille. « Veux-tu du sirop chérie? » Je tente. Tu es grande maintenant et capable de gérer une situation difficile. « Non pas sirop ». Ton ton est péremptoire et tes yeux toujours clos. « Miss Swing dodo ». Le souffle court tu me tournes le dos, espérant que je vais me lasser et renoncer à ma mission. Mais je suis ta mère. Je suis là pour te soigner, comme ces voeux non prononcés qui à ta naissance auraient été : « Dans la joie comme dans la maladie… » Ces voeux que j’emprunte à d’autres moments tout aussi intimes.

Je t’attrape, petit corps chaud qui gigote pour se libérer de mon emprise. « Dodoooo ». Tes bras se tendent vers ton matelas. Dans un ultime effort pour te dégager de mon emprise, tu te débats. Mais tu as deux ans bientôt et moi j’ai cessé de compter pour ne pas voir débouler la trentaine. Mes bras te retiennent sans peine. Et ils te bercent tandis que tu sanglotes ton désespoir, entrecoupé d’une toux qui s’amplifie. Le gobelet de sirop est là, je te le tends. Tu le repousses, même si tu aimes ce goût de miel sucré, même si tu sais qu’il apaisera ta gorge irritée, parce que tu me le dis, alors bien réveillée, entre collation et souper : « Miss Swing prend « dicament ».

Je suis assise par terre, au milieu du couloir, à l’orée de ta chambre. Dans notre dos, la lumière de la salle de bains nous baigne d’une lumière suffisante. Tu pleures encore, réclame ton lit, ignore mes supplications et le gobelet que j’agite sous ton nez. Un, deux, trois, je le vide dans ta bouche ouverte, qui réclame à grands cris son petit lit. Je suis aussi là pour ça, pour mettre une fin aux sanglots, et te soigner par surprise lorsque tu n’es plus capable de distinguer le nécessaire.

Je te serre longtemps contre moi. Je suis assise tout contre toi. Je ne suis jamais tant mère que dans ces moments-là, lorsque la nuit inonde ta fenêtre et que nous nous accrochons l’une à l’autre en silence. Nous passons notre existence à nous demander si nous saurons nous occuper de nous-mêmes quand nous sommes si bien capables de prendre soin des autres. Quel tendre paradoxe…

-Lexie Swing-

 

Vigilance

Dean sleeping./ Photo Andrew Malone

Dean sleeping./ Photo Andrew Malone

Je lui fais toujours une dernière caresse, un dernier baiser envoyé du bout des doigts en allant me coucher. J’ai gardé ce réflexe des premiers jours de poser la main sur son ventre pour vérifier qu’il se soulève. Parfois, elle me surprend. Alors que je la croyais endormie je discerne tout à coup ses yeux brillants dans le noir et sa petite voix flûtée qui demande : « maman, c’est fini dodo? »

L’autre soir, je suis entrée en tâtonnant dans sa chambre. S’habituant à la pénombre, mes yeux sont tombés sur ses petits pieds serrés l’un contre l’autre. J’ai fait glissé ma main le long de ses jambes, puis de son dos, à la recherche de son doux visage. Et puis j’ai heurté la couverture. Une couverture douce et souple qui a longtemps fait office de doudou et qu’on lui mettait comme un deuxième petit matelas tout doux depuis quelques jours. Au dessus de la couverture, il n’y avait rien. Rien que le drap. J’ai compris. J’ai paniqué. Je n’ai pas crié. Aussi vite que j’ai pu j’ai arraché la couverture enroulée autour de sa tête. Dessous, Miss Swing dormait paisiblement, le visage et les cheveux dégoulinants de sueur. J’ai posé ma main sur sa nuque, je l’ai longtemps caressée, je lui ai dit que j’étais désolée, que je ne savais pas. J’ai repoussé la couette et je suis sortie. J’ai raconté à Mr Swing ce qui venait de se passer, on a convenu que la couverture resterait à sa place initiale, celle de petite couverture doudou. Le problème c’est qu’ainsi allongée dessus, elle avait pris l’habitude de rabattre un morceau sur son visage pour s’endormir. Et autant est elle capable, à deux ans bientôt, d’enlever un tissu posé sur sa tête, autant il lui est beaucoup plus difficile de le faire s’il est entièrement enroulé.

Après coup je me suis dit « oui mais elle aurait crié ». Et puis je me suis demandée: « et si je ne l’avais pas entendue? », ou pire : « et si j’avais dit à travers la porte « dors chérie! » comme nous le faisons ces soirs où elle nous rappelle sans cesse? »

Il arrive que l’on se retourne, et l’on retrouve son enfant dans une position dangereuse, debout en haut de l’escalier ou pourvu d’un couteau tranchant qu’il a réussi à attraper sur le plan de travail. Surtout ne pas crier. Un faux pas et c’est la chute. On récupère. On étreint. Mais on se dit toujours : « et si j’étais arrivé trop tard? ».

-Lexie Swing-

Son elle profond

Une autre petite louve./ Vinoth Chandar

Une autre petite louve./ Vinoth Chandar

Mr Swing a toujours refusé qu’on catalogue notre fille, et j’ai suivi son chemin. Nul besoin de lui coller des étiquettes, et il suffisait d’annoncer à quelqu’un que c’était la petite fille la plus sage et calme qui soit pour qu’elle fasse trois pirouettes sur le canapé avant de se rouler par terre pour avoir le dernier carreau de chocolat.

Depuis notre arrivée au Canada, elle a multiplié les rencontres, les visites. Elle a été gardée par plusieurs amis, voit régulièrement leurs enfants et est emmenée souvent au restaurant, dans les magasins ou encore au musée. Elle a commencé la garderie relativement tôt et a suivi des cours de piscine avec d’autres enfants depuis l’âge de 9 mois. Enfants timides, ou désignés comme tels, nous avons voulu lui épargner nos craintes et nos mésaventures en lui faisant découvrir le monde, et du monde. Sans succès.

J’ignore si elle est timide, mais elle est indubitablement méfiante. Elle se tient à distance, des adultes comme des enfants, en les observant de loin, si possible depuis la délimitation sécurisante de nos deux jambes. Certaines personnes, comme mes amies Mat ou Marie, sont devenues des individus de confiance dans son petit univers, et elle se tourne vers elles comme si elle les avait quittées le soir au coucher, qu’importe les semaines qui ont pu s’écouler. Mais elles se font rares dans son agenda personnel.

En l’inscrivant dans sa nouvelle garderie, nous avons refusé de lui accoler une mention négative. Après avoir quand même précisé qu’elle était “parfois méfiante”, on s’est entendu répondre “Comme tous ceux qui commencent ici!” Ils n’imaginaient pas à quel point…

Cela fait à peine une semaine. Il y en aura deux autres, et puis les vacances, et dès janvier la routine reprendra, difficile de même, mais peut-être plus rapidement agréable. Viendra le jour où l’on oubliera qu’elle pleurait matin et soir, et qu’elle restait coincée entre les genoux de son éducatrice désignée en regardant les autres jouer. Elle entrera en riant le matin, ne voudra plus repartir le soir. Et en attendant ce jour, son papa la dépose chaque matin, avec son immuable sourire et le coeur au fond des bottes à neige.

Qu’elle soit timide, méfiante ou peureuse, que ce soit temporaire ou définitif, sa nature est là, tout au fond d’elle. Elle la dominera, la dorlotera, l’oubliera parfois ou s’y appuiera, selon ce que la vie lui demandera. Avec toujours, ancrée au coeur, cette petite louve indubitablement sur ses gardes et incroyablement intelligente, comme le sont toutes les petites louves.

-Lexie Swing-

Une histoire de culottes

La photo intitulée "Ready on potty"./

La photo intitulée « Ready on potty »./

« Culotte » me dit-elle, en pointant du doigt le tissu rose pâle qui dépasse du tiroir. Elle aurait pu dire « couche ». Après tout elle sait le dire aussi. Mais voilà, ici c’est « couche dodo ». Pour le reste? Pour le reste, elle est propre!

A 21 mois, ma Miss Swing ne porte plus de couches. Les prémices de l’histoire date de ses 15 mois, quand nous, pauvres parents désœuvrés devant leur bambin qui ne voulait pas marcher, avons choisi pour s’occuper de la mettre sur le pot. C’était juste comme ça, pour voir. Et puis à 16 mois, le rendez-vous est devenu régulier, jusqu’à devenir un incontournable de l’après : après le repas, après la sieste, après la nuit, après les jeux… A 20 mois, l’ensemble était rodé, le poussin pouvait prendre son envol. Alors avec sa nounou, nous avons décidé, d’un commun accord avec l’intéressée qui y a vu la possibilité de porter enfin ces fameuses culottes qu’on lui faisait miroiter depuis l’été, de tout enlever.

Il y a eu une semaine de propreté stupéfiante, et puis des accidents. Quelques doutes de ma part, et le papa, la nounou, les amis parents, qui rassuraient en m’assurant « tu ne peux pas faire marche arrière ».

Et puis elle, elle n’avait pas envie de faire marche arrière. Elles étaient bien trop confortables ces culottes! C’était un lundi. Elle venait d’avoir 21 mois. Elle a demandé à faire pipi. Nous étions dans un café. J’avais oublié l’adaptateur de voyage, en sachant qu’elle ne pouvait pas faire sans. Je l’ai portée au-dessus des toilettes en soupirant. Elle m’a montré qu’en fait elle pouvait aussi faire sans.

Mais c’est quand, deux jours plus tard, elle a demandé une nouvelle fois les toilettes à un kilomètre de la maison que j’ai compris sa détermination. « Miss attend pipi », m’a-t-elle dit. Elle avait compris. Elle était devenue actrice à temps plein de cette propreté désormais acquise.

Elle aura bientôt 22 mois et le changement de garderie, s’il fut dur pour de multiples aspects, n’a entamé en rien la capacité de ma toute petite fille.

Elle nomme, elle dit, elle montre, elle réclame. Et l’on ne compte plus le nombre de fois où on l’attend crier « fini » alors que l’on ignorait même qu’elle se trouvait sur le pot. Heureusement que ses pantalons glissent facilement malgré les boutons parfois serrés! Bref, à de rares occasions, il arrive encore qu’elle s’oublie, son père en a fait la douce expérience il y a peu. Mais il suffit de la voir se précipiter sur le pot en tenant ses pantalons à deux mains pour comprendre que le plus dur de la propreté est acquise : la compréhension.

Ce que j’ai retenu et qui pourrait peut être servir à quelqu’un :

– La propreté à partir de 18 mois ne s’acquiert pas comme à deux ans et demi. Cela prend de nombreuses répétitions, des mises sur le pot aux deux heures, de l’habitude. Souvent, on demande « tu veux faire pipi? » et l’enfant répond non. Ce n’est pas parce qu’il n’a pas envie, c’est parce que « non » est le best word ever de son vocabulaire.

– « L’enfant est capable de se retenir lorsqu’il sait monter les escaliers », c’est certainement un très bon repère mais on peut faire sans. La preuve, la mienne ne marchait pas encore.

– En parlant de marcher, l’avantage de l’enfant qui ne marche pas, c’est qu’il ne se sauve pas en courant quand on essaye de le mettre sur le pot.

– Avoir un petit panier avec des livres dedans est un accessoire parfait pour occuper un bambin affairé sur le pot.

– Petit Ours Brun n’est pas une lecture fiable pour le pot : difficile de devoir expliquer ensuite que contrairement à ce foutu nounours, on ne mange pas sur le pot, on ne se lève pas les fesses à l’air pour aller chercher son train, et surtout, ON NE TRAVERSE PAS LA MOITIE DE LA MAISON EN PORTANT SON POT PLEIN!

– On peut être propre à 1 an (si si) comme à 3, il n’y aucune règle. Et oui, l’incitation peut venir du parent, par contre le déclic viendra de l’enfant. La tendance actuelle nous aurait plutôt conduit à attendre les deux ans et demi de la demoiselle, qui aurait d’ailleurs coincidé avec l’été, mais ses cousines avant elle avaient prouvé que plus tôt, c’est possible aussi. Autre argument favorable : notre génération semble avoir été majoritairement propre avant deux ans, et ça ne semble pas avoir causé de traumatisme majeur.

– Soignants et encadrants ont bien accueilli la nouvelle. Je m’attendais à des « c’est bien trop tôt » de la pédiatre, et à un refus total de collaborer de la nounou, nous avons plutôt eu droit à « c’est une bonne chose, au niveau hygiène il n’y a pas mieux », et à une nounou ravie d’avoir des couches en moins à changer, qui en a profité pour nous expliquer qu’en Roumanie, quand sa fille est née (en 85), tous les gamins devaient être propres à un an, le rideau de fer empêchant l’approvisionnement en couches jetables et augmentant le ras le bol parental passé la première année.

– Dernière et pas des moindres : la propreté, c’est stressant. Au début, tout est plus compliqué, à commencer par les sorties. Impossible d’aller sereinement se balader, on guette les moindres toilettes, stressé d’entendre un « pipi » plus pressant que les autres. Ma grande peur ? Qu’elle fasse pipi tandis que je la portais dans mon dos. Heureusement, très vite, les choses s’arrangent. Les temps d’attente se font plus longs et la capacité à faire pipi partout du moment que vous formez une cuvette de vos bras (on est peu de choses, hein…) se développe.

Et vous, la propreté, vous allez commencer ? Vous avez terminé ? Vous vous souvenez de ce rude apprentissage pour vous même ?

-Lexie Swing-

Et puis ce fut le dernier jour

Such a cutie./ Photo Travis Swan

Such a cutie./ Photo Travis Swan

Enfiler la tuque. Chausser les bottes de neige. Tenter de remonter les manches du manteau censé faire deux hivers. Échouer. Recommencer. Attraper les menottes. Y glisser les gants. Faire un bisou à bébé. Reposer bébé dans le lit. Avec la couverture sur les yeux sinon « bébé pas dodo ». Descendre jusqu’à la voiture. Saucissonner le petit corps tout chaud qui sort à peine du sommeil. Ne pas enlever le manteau car c’est-à-cinq-minutes. Se garer. L’attraper sous le bras. Faire glisser la poussette dans l’allée. Dire bonjour Gabi. Dire « Dis bonjour à Gabi ». Enlever le manteau avec les gants qui restent toujours accrochés au bout. Retirer la tuque. Jeter les chaussures. Enfin les « panfloufles ». Ajouter : « va vite rejoindre tes amis à la table ». Embrasser la scène du regard. T’observer serrer dans tes bras ton meilleur copain. Te chuchoter, alors que tu n’écoutes déjà plus, « à ce soir, passe une belle journée ». Voici la routine de la garderie. Celle que vit Mr Swing tous les matins. Celle que je vis plus rarement, parce que moi ce sont les soirs qui me sont dévolus.

Le rituel prend fin, et un autre commence. Les mêmes bottes, le même manteau, le même manège. Mais d’autres amis, d’autres lieux, une autre nounou. Surtout une autre nounou. Ce soir, nous irons chercher ensemble une toute dernière fois notre petite fille dans ce qui fut sa première garderie. Elle y a connu ses premières amitiés, réalisé ses premières créations et fait ses premiers pas. Et si c’est sans remords que nous quittons cet espace devenu trop étroit pour son esprit gourmand et son petit corps virevoltant, le pincement au coeur est là. La page qui se tourne est un peu plus lourde que les autres. C’est la fin d’un chapitre, et aussi d’une époque. Le bébé terriblement joufflu est devenu une petite fille toute fine, indépendante et drôle, qui bavarde, crie et s’obstine, pour se faire entendre.

Lundi, une autre histoire commence. « Lundi, tu rencontres tes nouveaux amis », lui ai-je dit ce matin. « D’accord », m’a-t-elle répondu, avant de repartir jouer. Elle ne réalise pas encore qu’aujourd’hui est une journée spéciale, une journée différente. Ou alors est-ce nous qui exagérons le poids de ces adieux. J’aurais voulu qu’elle sache, et puis j’ai réalisé : ne valait-il pas mieux écrire l’histoire de cette journée comme celle de n’importe quelle autre journée? Rire, pleurer, dormir, jouer, courir, se chamailler, ni plus, ni moins. Et y mettre un point, à la fin.

-Lexie Swing-

Mères et pairs

Tribu./

Tribu./

Chaque matin, je trace ma route sur le trottoir de l’avenue Monkland, après avoir embrassé conjoint et fille devant la maison. Sur mon chemin, je croise des habitudes similaires, des mères qui fendent la foule des écoliers de NDG pour aller prendre le métro, des pères qui remontent la rue en sens inverse, leur progéniture accrochée aux épaules, arrimée à la poussette ou tirée à l’arrière d’une bicyclette. Particularité du quartier? Peut-être. Dans le Monkland Village, les hommes convoient, les mères ramènent. Ou c’est mon imaginaire qui se satisfait de ce partage des affaires équitable.

J’aime cette idée que nous avons atteint un intérêt commun pour la vie que nous avons créée. Que ce ne soit plus seulement un problème de femmes. Je l’ai portée en moi mais il est le premier à l’avoir portée dans ses bras. Allongée sur moi pour notre premier peau à peau, c’était lui qu’elle regardait.

J’aime cette chorégraphie d’un père et d’une mère, de deux mères ou de deux pères, de deux individus qui s’accordent ensemble pour jouer la même mélodie. Elle rattrape l’enfant, il sort le mouchoir, elle essuie, il jette, elle pousse le carrosse, il transporte comme un baluchon leur petit dernier. Et son torse bombé n’est plus le synonyme d’une fierté de jeune premier mais le refuge de l’enfant qu’ils ont porté.

J’aime ce chemin que nous faisons désormais à deux, reliés par un, deux, trois enfants ou plus, encadrant et protégeant ensemble cette famille qui est la nôtre. L’égalité est là, pas dans le partage de l’aspirateur ou la capacité à faire un lit au carré, mais dans la possibilité d’être deux pour aimer, et s’entraider.

-Lexie Swing-

Répétition

21 mois./ Photo Glenn Gould

21 mois./ Photo Glenn Gould

« Viens souper » « Non, sans ton bébé », « On le pose là, Bébé te regarde », « Non tu ne peux pas avoir bébé”, “Inutile de demander une quinzième fois”, “Mange tes lentilles”, “Ne jette pas tes lentilles sur maman”, “Sur papa non plus”, “Non le chien ne veut pas de lentilles”, “Tu vas être punie”, “Tu vas être punie… encore”, “Ne dessine pas sur ton puzzle”, “Ne dessine pas sur la table”, “Ne monte pas sur tes livres”, “Pas sur la table du salon non plus”, “Qu’est-ce qu’elle a ta main?”, “Je l’ai essuyée, qu’est-ce qu’elle a encore?”, “Tu peux te laver, il n’y a plus de cheveu sur ta main”, “Je te jure qu’il n’y a rien”, “N’ouvre pas ce shampooing”, “Ferme ce gel douche”, “Ne jette pas ce savon sur le carrelage”, “Ne recommence pas”, “Si tu recommences je te mets au coin… de la baignoire”, “Pourquoi tu cries?”, “Pourquoi tu pleures?”, “Tu es tombée?”, “C’est ta tête?’, “C’est ton pied?”, “Je ne comprends pas”, “C’est quoi teuteu?”, “Tu veux faire pipi?”, “Pourquoi tu dis pipi alors?”, “Qui veut faire pipi?”, “Ah, c’est bébé qui veut faire pipi?”, “Pourquoi tu ne m’as dit que tu voulais faire pipi?”, “Pipi c’est pas dans la culotte!”, “C’est où qu’on fait pipi?”, “Bravo pour ton pipi!”, “Maman est très fière”, “Tu vois Maman dit bravo”, “Tu me fais un bisou?”, “Pas un bisou de loin, un vrai bisou”, “Encore un bisou?”, “Et Papa, il a droit à un bisou?”, “Tu sais qu’on t’aime très fort?”, “Enormément”, “Gros comme ça”, “Encore plus même, regarde, comme les bras de Papa”, “Comme le soleil”, “Comme la terre”, “Non la té – reuh”, “Je sais, tu ne sais pas ce que c’est la Terre…”

-Lexie Swing-

Ma toute petite fille

Une toute petite fille./ Photo Erkillian5

Une toute petite fille./ Photo Erkillian5

Je te fais face. Nous sommes à table. La chaise haute que tu as désertée a élu domicile pour la soirée contre le placard des céréales. Tes jambes se balancent sous le banc rouge sur lequel tu es juchée. Tu me fais face et tes 82 cm dépassent à peine au dessus de la table du souper. Tu nous dévisages, imperturbable, tandis que l’on échange des regards mi-amusés, mi-effarés, devant le verre d’eau que tu saisis avec plus ou moins de précaution, et le morceau de pizza qui tressaute au bout de ta fourchette. Et puis devant l’évidence. Notre grand bébé est devenue une toute petite fille. Une toute petite fille qui préfère l’inconfort d’un banc rouge au moelleux de sa chaise haute, les toilettes aux couches, la marche à la poussette. Une toute petite fille dont le carré est plus long que le mien et qui nécessite deux couettes et une barrette, chaque matin. Une toute petite fille qui sait mettre la table et ranger les vêtements. Une toute petite fille que la seule vue d’un sac de courses à déballer excite plus que le magasin de jouets. Une toute petite fille désormais capable de raconter ce qu’elle a vu, ce qu’elle a fait, même s’il faut décoder, deviner et moult questions poser. Une toute petite fille qui me rappelle que le chien n’a pas eu à manger et que ses mains ne sont pas lavées. Une toute petite fille qui ne dit pas les R. Une toute petite fille qui veut jouer sans moi mais être dans mes bras. Une toute petite fille dans les cheveux de laquelle mon nez s’attarde et mes doigts se plongent, pour retenir encore un peu, rien qu’un tout petit peu, le bébé joufflu qu’elle était, il y a un instant à peine, et que je discerne encore dans les éclats de rire qui ponctuent les chatouilles. Un bébé qui dit « mon bébé », en parlant d’un autre. Fait de plastique cette fois. Ma toute petite fille.

-Lexie Swing-

La posologie se relit toujours deux fois

Crying./ Photo Jack Fussell

Crying./ Photo Jack Fussell

Hier, je m’ennuyais ferme. L’évier débordait de vaisselle, j’avais un article à écrire et dormi 12 heures en trois jours. Pimpante et relaxée, nonchalamment assise au bord de la baignoire dans laquelle l’extension de moi-même jouait à m’éclabousser, j’ai finalement décidé d’appeler Mister Swing pour lui proposer une petite sortie originale.

« Allo chéri? Ça te dit qu’on aille à l’hôpital pour enfants? »

Bon ok, ça a plutôt donné « Chéri? T’es où? Les urgences, MAINT’NANT! » Et le ton était légèrement, très légèrement plus angoissé. Retour en arrière.

17h Miss Swing, supportant tant bien que mal l’antibio que le médecin lui a prescrit samedi pour une otite, otite qu’elle a potentiellement contractée en se rendant à sa visite de routine chez sa pédiatre trois jours plus tôt, réclame chaque soir à cor et à cri (à pleurs et à cris plutôt) les toilettes une heure chaque soir. Je fais donc un crochet par la pharmacie et furète au rayon enfants à la recherche d’un pansement gastrique.

17h30 Revenues à la maison, je lui donne le médicament. 2 cuillères à soupe selon la ligne 12+ sur la posologie.

17h35 Deux cuillères à soupe à un enfant de 20 mois, c’est dur à donner quand même, et puis des cuillères à soupe, pour des bébés? Je jette de nouveau un oeil à la posologie. Et là : horreur. Sur une ligne un peu plus haut, j’aperçois la mention « years ». 0-3-6-12, tel qu’indiqués, ne sont pas des mois, mais bien des années. De 0 à 3 ans? « Jamais sans l’avis d’un médecin ».

17h40 Je ne panique pas du tout et appelle donc Mister Swing qui peine à comprendre mes paroles tant mon calme est palpable. Nous choisissons de surveiller notre petite malade, qui est en train de vider l’intégralité de ses puzzles sur le plancher du salon.

18h C’est l’heure du bain, je plonge le homard dans l’eau tiède. Je crois avoir la berlue mais non : son dos et son ventre sont recouverts de plaques rouges.

18h02 Je rappelle Mister Swing avec le calme que l’on sait, il me conseille d’appeler les « infirmières machin chose ».

18h05 J’appelle les infirmières précitées au 811. Au Québec, ce service te permet d’obtenir des conseils de santé lorsque tu as un doute dans une situation non urgente. La petite musique d’attente est charmante, j’échange des textos amusés avec le papa pas du tout stressé, se relaxant dans les bouchons, et me demandant si j’ai quelques nouvelles concernant la situation. Finalement, une infirmière répond. Au vu du problème, elle me conseille d’appeler le pharmacien qui m’a vendu ce délicieux produit.

18h15 La pharmacienne décroche, et pas alarmiste le moins du monde, m’explique que « ce médicament est hautement toxique pour les enfants de moins de 3 ans et qu’il ne faut surtout pas lui donner ça ». « Et si je lui en ai déjà donné? », je lui réponds. « Et bien, il ne faut pas ». « OUI MAIS C’EST FAIT ET EN SURDOSE EN PLUS » Je hurle parce que je commence à penser que son téléphone capte mal. « Il faut aller voir un médecin d’urgence alors, on ne doit jamais… » Elle m’a sûrement donné encore quelques précieux conseils concernant ce médicament toxique pour les bébés en vente libre au rayon enfant de sa pharmacie, mais je n’ai guère eu le temps de les noter étant donné que je devais passer un appel urgent…

Alors que nous pensions attendre deux heures au Children’s nous avons été immédiatement pris en charge par les médecins, tous très sympas. Et cette fois-ci je ne rigole plus. Ils ont ausculté plusieurs fois la miss sans qu’elle ne râle – la force de l’habitude après trois passages dans la semaine chez le médecin – puis ont décidé d’appeler le centre anti-poison (ça fait toujours chic et pas du tout peur comme nom). Finalement, nous sommes ressortis avec la bénédiction du médecin, sans lavage d’estomac, sans sermon, après avoir discrètement rangé les flacons et pansements que Miss Swing avait vidés sur le sol. Le corps de la caille avait assimilé le produit, et les boutons commençaient à disparaître. Le médecin en a profité pour vérifier l’otite et confirmé que celle-ci avait disparu, et que l’on pouvait arrêter l’antibio plus vite que prévu.

Je pense que je vais faire de la soupe avec l’antibio qui reste. Histoire de mettre un peu de piment dans notre prochaine soirée.

-Lexie Swing-

Stop à la sexualisation des enfants!

2 ans./

2 ans./

Mardi, j’étais chez la pédiatre (avec qui j’ai eu cette sympathique conversation), et je m’ennuyais ferme en l’attendant. Son assistante m’avait déjà fait mettre Miss Swing en culotte pour pouvoir la peser et la mesurer, et celle-ci, insensible au petit courant d’air froid (ai-je déduit lorsqu’elle m’a jetée au visage la veste que j’avais osé poser sur ses épaules) buvait sa brique de lait à la paille assise sur le petit matelas réservé aux auscultations.

Je l’observais donc, et j’ai dégainé mon portable, toujours à l’affût d’une belle photo de ma progéniture. Ladite photo est parfaite de « mignonnité » : ma belle est perdue dans ses pensées, assise en culotte sur le matelas froid, les lèvres pincées autour de la petite paille de sa briquette. Sur son ventre, un filet de lait échappé de la bataille dégouline. J’ai envoyé cette photo à son papa. Et puis à ses grands-parents. J’ai pensé à sa tante, et puis à mon amie A. avec qui j’échange souvent des photos de nos bébés respectifs. Je l’ai aussi transmise à ma copine M., qui me demande parfois des photos choues de ma fille. Et puis la nounou m’a envoyé un message et je lui ai renvoyé la photo en lui disant « devine où on est?? » Je la trouvais tellement cool cette photo que je l’ai mise en fond d’écran de mon cellulaire.

Et puis ce matin je suis là, assise à la pharmacie. Je contemple d’un oeil des magazines en tête de gondole, tout en surveillant mon cellulaire. Machinalement j’appuie et ma fille apparaît. A mes côtés, une dame regarde aussi ma photo. Une seconde je suis fière, résistant à l’envie de lui glisser « C’est mon bébé, vous savez, la mienne, elle a eu 20 mois, et hier… », et puis la seconde d’après, mes yeux tombent sur un titre de magazine, un titre qui proclame « Des parents sommés d’habiller leur fillette de 2 ans qui courait sans t-shirt le long du bord de mer ». C’était aux USA, en Italie, en Espagne, je ne sais pas où. C’était au Canada. Ou ça aurait pu être au Canada. Après tout, cet été, une mère a été sommée de mettre un haut de maillot à sa fille de trois ans. Et qu’importe ce qu’on a dit de la réaction de la mère, le fait est là : on lui a demandé – et c’était le point de départ – de recouvrir les seins de sa fille. Les seins. A 3 ans.

Et puis très vite, j’ai repensé à cette maman américaine, qui s’est vue retirer ses enfants parce qu’elle avait publié des photos où ses trois enfants, en sous-vêtements, jouaient avec leur mère dans le lit de celle-ci. On a jugé les photos obscènes. C’est tellement stupéfiant qu’on a envie d’en rire. D’un rire niais, un peu emprunté, marqué d’un vague « je ne comprends pas ». Car c’est exactement ça. Je ne comprends pas comment on peut sexualiser le corps d’un enfant de deux ans. Si je coupe la photo de ma fille au niveau des épaules, on serait incapable de savoir qu’elle est une XX, sauf eut égard à cet attribut relativement « petit-féminin » que constitue… sa culotte à pois! Mais le ramdam est tel et les justiciers des moeurs tellement aux abois que pour la première fois, en regardant ma fille, je n’ai pas vu une petite fille de 20 mois. J’ai vu une poitrine nue, un filet de lait le long du ventre, une culotte à pois. J’ai vu l’artifice, j’ai sexualisé ma fille malgré moi, obnubilé par les bien-pensants et leur vindicte virtuelle implacable.

J’ai eu envie de vomir d’avoir vu ça.

Ma fille n’est qu’un bébé de 20 mois. Bientôt elle sera une enfant. Un jour, elle sera une ado, puis une adulte. Elle aura une poitrine, que la société lui recommandera de dissimuler, ce qu’elle fera dès qu’elle aura constaté l’apparition de ses seins naissants, parce que les jeunes filles sont ainsi et que la société, les copines, les amoureux, les conduisent par la main vers cette dissimulation, qui est aussi, le moment venu, une forme d’émancipation.

Mais laissez ma fille n’être qu’un bébé, qu’un enfant, sexuée par ses couettes et ses robes qui volettent, plutôt que par d’hypothétiques attributs, dont l’apparence ne peut se conjuguer qu’au futur.

-Lexie Swing-

PS She’s soooo cute, m’a finalement dit la femme à côté de moi. Forcément, je me suis sentie obligée de dire que, puisqu’elle m’en parlait, ma fille avait eu 20 mois et…