Dans cinq années de ça

Cet été, notre location de voiture touchait à sa fin, l’occasion pour nous de magasiner une nouvelle voiture. Nous avons finalement échangé notre Subaru Forester contre une Golf, renonçant à la capacité du coffre et des sièges arrières pour quelque chose de plus compact. Les voitures que l’on choisit sont à l’image de la vie que l’on mène. Elles doivent pouvoir embarquer le bon nombre d’enfants – sièges autos compris, les poussettes, le stock de couches, les courses pour 4 ou 5. Et puis, le temps aidant, les préoccupations se déplacent. Les sièges autos se font plus petits, les enfants s’attachent désormais seuls. On a abandonné la poussette au profit de la trottinette et relégué les biberons au rayon des regrets.

La durée des locations est aussi un miroir de la vie qui change. Lorsque nous avons souscrit notre premier contrat, il y a 4 ans, notre vieille auto tombait en ruine et nous avons alors opté pour une solution courante ici, la location, les six mois d’hiver ayant cette fâcheuse tendance à faire passer la moindre voiture neuve de vie à trépas en quelques mois.

Il y a 4 ans, j’étais enceinte de notre deuxième fille, à l’aube d’une vie dont je ne soupçonnais rien encore. Cette vie épuisante, mais pleine, entière. La Subaru fut la première voiture dans laquelle nous avons attaché le siège auto, c’est la voiture qui l’a ramenée à la maison. C’est celle qui nous a conduit jusqu’en Floride, et de l’autre côté, jusqu’au Nouveau-Brunswick. Elle a abrité bien des rires, bien des disputes, bien des siestes d’après-midi et des débuts de nuits. Elle reste marquée de l’empreinte des sièges autos et de celle, moins attendue, de la gourde de compote échappée dans un virage près de Fredericton.

Lorsque nous avons choisi notre nouvelle voiture, nous l’avons voulue rouge, et nous nous répétitions en boucle combien notre cadette serait contente, elle qui ne jure que par cette couleur. Elle qui allait justement fêter ses 4 ans, s’était débarrassée de ses couches et de ses babillages, pour devenir cette petite chose solide, bien campée sur ses deux pieds, qui a voulu monter derrière le volant dès qu’elle a vu la voiture arriver. Nous avons profité du changement de véhicule pour mettre à jour les sièges autos, B. étant désormais en âge et taille d’avoir un simple rehausseur et de s’attacher seule.

Je ne savais pas, il y a 4 ans, que je roulerais avec un enfant déchiffrant les messages de la console centrale par dessus mon épaule. Ni que nous laverions notre voiture au son de la chanson « Envoyez la mousse », scandée par la cadette tel un pilier de bar après la troisième tournée. J’ignorais que les voyages seraient ponctués de remarques fauniques ou ornithologiques, ou parfois scatologiques, les enfants tentant de deviner quel oiseau avait bien pu ainsi se répandre sur le toit vitré de notre nouvelle Golf.

Lorsque nous avons loué notre dernière voiture, les filles ont voulu savoir quand nous allions la rendre. Toujours un coup d’avance, les enfants. « 5 ans », on a dit. « 5 ans ça fait quoi? », a demandé Tempête. « Ça fait que tu auras 9 ans, et ta grande sœur 11 ». Et puis on a ajouté, pour nous mêmes : « Tu seras au milieu du primaire, et ta sœur à l’aube du secondaire ». Et c’était tout un monde qui se profilait. Un monde qui n’avait même pas encore commencé. B. n’avait pas encore mis les pieds au primaire, E. même pas encore à la maternelle. Dans 5 ans de ça, elles seraient des écolières bien avancées, dans des routines installées.

On ne réalise pas à quel point la vie passe, ce qui viendra demain, ce qui ne sera plus. Ce soir là j’ai ouvert le livre d’histoires en réalisant qu’un jour, je n’aurais plus à en lire. Comme j’ai un jour préparé un dernier biberon ou changé une dernière couche.

Mais nous serons aux prémices de nouvelles aventures, les dernières fois s’entremêlant au cœur de premières fois toutes neuves. Et à cet instant, refermant mon livre d’histoire, j’ai laissé glisser le flot ininterrompu de cette vie, et j’ai juste souhaité, de toutes mes forces, être là pour en témoigner.

-Lexie Swing-

Maman a la migraine

On dirait la fin abrupte d’un film réputé érotique. Maman a la migraine alors Papa peut aller se rhabiller. En vrai, la migraine parentale, c’est bien plus dérangeant que de siffler la fin de la partie de jeu. C’est être assis sur le banc des remplaçants, et assister, impuissant(e), au match en cours.

Je n’ai connu mes premières migraines qu’à l’âge avancé de 30 ans, mais j’ai grandi avec une mère pour qui la migraine a toujours été une partenaire de vie. Fêtes, week-ends, événements professionnels et jours fériés, la migraine ne connaissait aucun repos, et n’en laissait guère plus.

Il est souvent difficile d’en trouver la cause, et donc d’en faire un problème curable à long terme. Le quotidien devient donc un jeu de chat et de souris, où l’on tente, autant que faire se peut, de déjouer les pièges et d’échapper aux griffes. Car quand celles-ci se referment, le bal commence, avec des symptômes variés selon les participants. Certaines migraines s’annoncent par des nausées, d’autres attaquent sans préambule par de violents maux de tête. La plupart ne trouve du repos que dans des chambres plongées dans le noir et le silence du milieu de journée. Une gageure lorsque l’on héberge sous son toit des enfants de moins de dix ans.

Techniquement, être parent et migraineux c’est :

– Avoir un enfant qui passe la tête par la porte dix fois en demandant : « Ça y’est, tu vas mieux? »

– Avoir un autre enfant (ou le même) qui entre toutes les 5 minutes en disant : « Je ne te dérange pas longtemps c’est promis juste deux minutes je voulais te montrer le nouveau dessin / le dernier pas de danse / le jeu à la mode / ma liste au Père Noël »

– Entendre dans un demi-sommeil son conjoint chuchoter « chuuuuut tu vas réveiller maman »

– Se faire effectivement réveiller par « juste un bisou »

– Se lever en titubant, découvrir l’état du couloir et du salon et refermer la porte

– Se faire servir au lit

– Se sentir finalement mieux mais traîner encore un peu, parce que c’est pas si souvent qu’on a une bonne excuse pour rester au lit.

La course prend un handicap supplémentaire lorsque se retrouve seul(e) avec ses enfants et que personne ne peut intervenir en back-up. On légume (du verbe légumer, comme chacun sait) sur le canapé du salon, aussi flétrie qu’une aubergine d’automne oubliée sur le comptoir de la cuisine. La télé devient alors une gardienne fidèle et les bols de céréales la pitance quotidienne. « Oui oui je te regarde », dis-je cachée derrière mon bandeau de nuit. Les parents sont doués d’un don de vue exceptionnel.

Au bout d’un temps, certain ou incertain mais toujours d’une durée proportionnelle au nombre de jours de vacances en cours, durée calculée selon la loi de l’emmerdement maximum, la migraine disparaît. Elle laisse derrière elle son lot de pots de médicaments dégoupillés et de tâches inachevées. Jusqu’à la prochaine fois.

On oublie volontiers que nous sommes tous susceptibles de souffrir un jour ou l’autre de maux plus ou moins chroniques qui handicapent un quotidien déjà prenant et la maladie fait partie de ces aspects qu’on n’omet lorsqu’on se projette dans la parentalité, jusqu’à ce qu’ils nous rattrapent.

Et vous, souffrez-vous de maux qui handicapent parfois votre quotidien de parents ?

-Lexie Swing-

Photo Matthew Henry for Burst

Le goût de l’effort

Dimanche, il faisait encore nuit quand nous nous sommes levés. L’aube était sereine, comme seules les aubes savent l’être, alors que le jour porte encore des lueurs d’espoir. On s’est dit que c’était trop tôt, pour un dimanche. Un dimanche qui concluait une semaine riche en activités et faible en sommeil. On s’est dit qu’on aurait pas dû s’imposer ça, on aurait dû savoir que la reprise serait difficile et que l’automne nous grugerait notre énergie quotidienne. Mais il est des choses, bien des choses, qui se réservent à l’avance et se doivent d’être honorées, quoi qu’il en coûte. 

Leur inculquer le goût de l’effort et le respect des engagements a commencé ici, dans ce dimanche d’octobre ensommeillé. «On s’est inscrit, leur a-t-on rappelé. Tu étais d’accord, tu t’es engagée.» Après, quand on a 6 et 4 ans, l’engagement reste quand même une notion assez floue alors on a édulcoré : «Si tu passes la ligne d’arrivée, tu auras une médaille!»

Déjeuner avalé, vêtements de sport enfilés, on prend la route du semi-marathon de Granby et de ses courses multi-niveaux. Sur la route, la clarté du jour reste timide derrière les nuages. Pour réveiller la foule endormie, on propose le jeu du «partage la chanson que tu aimes». À tour de rôle, chacun choisit la chanson qu’il veut écouter. Ainsi défilent le John Butler Trio, Nick Cave, la chanson des Trolls, Goldman et puis Elsa Esnoult. À nos titres précis succèdent les appellations hésitantes : «la préférée de ma cousine»; «Celle qui dit que les étoiles brillent», «Un, deux, trois, Rock’n’Roll», «Celle que papa il jouait à la guitare quand j’étais bébé sur le canapé». Les meilleurs titres sont ceux des souvenirs.

Arrivée sur le site, stationnement lointain, pas hâtif pour rejoindre le stand de distribution des dossards. À la vue du sien, B. se plaint que le dossard de sa sœur a un chiffre plus grand qu’elle. Malgré l’argument de l’évidence : son nom a été enregistré en premier et son chiffre est donc plus haut sur la liste, rien n’y fait. Entre frère et sœur, la jalousie revêt parfois un costume inattendu.

Retour au parcours. L’amoureux enjambe les fils de sécurité pour rejoindre la foule du dix kilomètres, au son de sa cadette qui scande «Go, Papa, Go». À l’avant, des entraîneurs font monter l’excitation, enchainant course sur place et ronds de jambes sur une musique endiablée.

Départ de la course et quelques larmes. La sensibilité exacerbée de mon aînée lui fait oublier un instant le but de l’exercice. «Je ne voulais pas laisser Papa», balbutie-t-elle. Rassurée finalement de savoir que dix kilomètres et un tour de lac plus tard, son père sera de retour, elle part rejoindre sa sœur aux jeux, opportunément installés à proximité. Le parc est grand, bien aménagé, de quoi occuper des enfants une heure durant, malgré le froid saisissant de ce début d’automne.

50 minutes et un passage périlleux aux toilettes sèches, nous voilà de retour dans le public de l’arrivée, Tempête ayant retrouvé son refrain d’encouragement. Quelques foulées derrière le «lapin des 60 minutes» – je ne me lasse pas de l’appellation – l’amoureux apparaît, provoquant le bonheur des demoiselles et leurs applaudissements. La vue de la médaille paternelle fait monter leur enthousiasme et c’est en trépignant qu’elles prennent à leur tour le début de leur course, une heure plus tard.

1 kilomètre à peine, mais tout un kilomètre. C’est long lorsque l’on fait tout juste 1 mètre de haut. Tempête, qui a pris un départ lent, part à toutes jambes pour retrouver sa sœur qui l’attend devant (en l’engueulant). Après quelques réajustements chaotiques, leur père – qui les accompagne, s’ajoutant au passage un 11e kilomètre dans les jambes – parvient à rassembler son monde et à relancer la cadence. À l’arrivée, une animatrice de course annonce le nom des participants qui passent à sa hauteur. Un moment qui restera marqué dans l’esprit de ma toute-petite, qui le répétera à l’envi par la suite. N’est-ce pas la marque des grands champions que d’entendre son nom lancé dans les haut-parleurs?

Quelques photos et deux médailles : nous sommes prêts à prendre le chemin du retour. L’arrêt à la boulangerie Canaël est bienvenu et le brunch servi toujours délicieux. Dimanche nous offre encore tout un après-midi, mais l’on pourra d’ores et déjà dire que les enfants ont pris le frais!

-Lexie Swing-

Vent d’automne

feuilles mortesC’est officiel, l’automne est là. Nous l’avons appris à la dure hier, après avoir fait l’expérience parentale commune des trottoirs inondés, des baskets trempés, des cheveux dégoulinants et des cahiers mouillés dans les sacs mal imperméabilisés.

J’adore l’automne, plus belle saison selon moi (et la plupart des Québécois) mais force est de constater que je vivrais mieux sans la pluie torrentielle qui s’invite ces jours-ci. «Les plantes ont besoin d’eau», justifie-je à mes filles à tout bout de champ, alors que l’on se noie déjà dans les feuilles mortes. Le cycle de la nature a ses mystères et je suis bien trop occupée à écoper pour creuser.

Les températures matinales – 4 degrés au plus froid de la semaine dernière – nous ont forcé à tirer de leur sommeil mitaines, cache-cou, tuques et autres pulls épais. Ils sont sortis, mais guère portés, soucieux que nous sommes de ce je ne sais quoi qui nous freine. Ce même je ne sais quoi qui fait se geler les populations occidentales dans leurs maisons humides parce qu’on «ne va pas quand même pas allumer le chauffage en septembre!»

Septembre a d’ailleurs été clément avec nous, apportant avec lui températures douces et belle-maman, qui s’est chargée de la maison et des enfants, nous permettant ainsi un week-end (de mariage) en amoureux, le premier en 4 ans, et même un concert à Montréal. J’y ai posé une question au chanteur, en anglais, devant 2000 personnes. La fille qui restait derrière les portes aime ça sauter du grand plongeoir.

Sans surprise, septembre a amené avec lui la rentrée des classes, et notamment en première année (CP) pour ma grande, la petite débutant sa dernière année de garderie avec une transition effectuée dès le mois de juillet. Ce fut donc le retour du double dépôt, Numéro 8 (ma cadette) comme elle aime s’appeler elle-même, courant entre les grands enfants tandis que nous tentons un dépôt rapide de l’enfant anxieux de son nouveau statut d’enfant de primaire. Puis un deuxième dépôt d’une deuxième enfant passablement mouillée après avoir bu à tous les abreuvoirs de l’école tandis que les négociations s’annonçaient serrées avec sa grande sœur.

Les temps furent durs mais octobre semble avoir apaisé les velléités. Dépôt et ramassage se déroulent désormais avec plus d’apaisement. Sauf quand la pluie se mêle de partie et oblige tout le monde à courir sous l’eau ruisselante.

Ce fut aussi le retour des activités extra-scolaires pour lesquelles j’ai toujours plus d’idées que de temps. Je suis déjà dépassée par la perspective du double cours de tennis du samedi, et du cours de piscine le dimanche, et tandis que j’envisage le processus, je me rappelle que j’ai accepté de leur faire suivre un cours gratuit de karaté ce soir et que je les ai inscrites à une course à pied ce dimanche avec leur père. Achevez-moi.

Côté routine, les devoirs apportent leur lot de frustrations. Ceinturer Numéro 8 tandis que sa sœur déchiffre ses nouveaux mots relève souvent de la gageure. Le cahier de vacances à terminer semble pour le moment être une astuce appropriée pour ma petite qui a bien hâte d’être à l’école. Pour les repas, le batch-cooking nous sauve la vie depuis la rentrée. Aussitôt rentrés, aussitôt enfourné. Cela me laisse le temps de les envoyer au bain, faire une machine et d’abattre les devoirs, sans avoir à jongler avec une casserole de pâtes ou une soupe à mixer.

J’ai hâte désormais que le beau temps nous revienne, pour pouvoir apprécier les couleurs de l’automne dans mes lieux favoris. Si vous en avez à conseiller, n’hésitez pas! Nous sommes toujours preneurs de belles activités.

-Lexie Swing-

 

Crédit photo : Matthew Henry

Culpabilité (ta mère)

20h11, je finis de remplir le lave-vaisselle, remplis les boites-à-lunch, prépare une pâte à gâteau pour le lendemain. Je vérifie le linge, m’inquiète des vêtements que mes enfants porteront, évalue le nombre de culottes et de paires de chaussettes.

20h25, je dois partir, j’ai sport ce soir. Une dernière chose dans le lave-vaisselle, une miette sur la table à essuyer. Et sa voix qui dit, une fois encore «je m’en occupe, vas-y». Mon esprit qui s’obstine, qui s’entête, qui refuse. Partir seulement les tâches accomplies, pour profiter pleinement.

Je ne sais pas d’où certains (certaines) d’entre nous traînent cette culpabilité, comme une laisse accrochée aux pieds des enfants et à la poignée du four. Pourquoi si peu de femmes peuvent s’imaginer «tout plaquer» et quitter leur famille? D’où vient ce besoin impérieux de se faire passer seconde, troisième, tout plutôt que première?

Charge mentale livrée sur l’instagram de T’as pensé à; une femme commente «Quand je pars un week-end, je dois tout prévoir : le repas de mon conjoint, celui de la petite, leur repas du dimanche midi, et le souper suivant, car je viendrais juste de rentrer et je n’aurais pas le temps ». Le cas est extrême mais la perche est tendue. Le plaisir est conditionnel. Pour partir libre, on accomplit plus vite et plus tard, plutôt que de transférer.

Peur de ne pas pouvoir compter sur l’autre? Même pas, pas dans mon cas. Mon conjoint cuisine deux fois mieux que moi et il n’aurait pas besoin de moi pour gérer la maison et les enfants. Il est complet à titre individuel, mais j’ai le sacrifice chevillé au corps.

«Je préfère laisser les autres choisir et profiter, c’est plus facile de gérer ses propres déceptions que celles des autres» a dit un jour mon amie. Elle avait tout résumé. On a le sens de la formule et le contrôle tout-puissant. Refuser de lâcher prise, ne faire confiance qu’à soi, pour ne pas avoir à gérer les émotions des autres, quelles qu’elles soient. Et s’assurer, certainement, que l’on est nécessaire, utile, comme si le statut seul de mère ne suffisait pas. Il faut prouver qu’on le mérite, au quotidien, à coups de linge plié et de repas chauds.

Une fois parties, on garde l’œil sur le téléphone, guettant les messages éventuels. Les femmes ne s’offusquent pas de recevoir un texto de leur famille en plein cours de sport. Elles confirment avoir promené le chien ou nourri le bébé. Elles précisent avoir sorti le pyjama sur le rebord du lit, rappellent que la tétine est sous la couverture. Elles maternent, et pas seulement l’enfant.

Nous devrions être notre priorité. Comme on met un masque dans un avion en détresse sur soi en premier, on devrait se garantir notre propre oxygène. Car c’est ce que ça prend, pour pouvoir ensuite être présente pour les autres.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry (Burst)

Petites habitudes du Français de retour en mère patrie

Deux semaines que nous sommes rentrés de France. À tous, je réponds invariablement «c’était bien, on s’est reposés». Je pourrais leur dire la beauté de Toulouse, la nuit. J’aimerais raconter nos silences heureux face aux étoiles, au milieu des volcans. Je vanterais la beauté de la maison familiale, nichée dans la campagne moissagaise. Je tairais mes grasses matinées, le merveilleux massage délivré par des doigts de fée et le vin que nous avons savouré sept soirs par semaine.

Comme par un fait exprès, j’ai vu passer mille photos de France sur les réseaux sociaux. Comme si le tout Montréal immigré s’était rué sur les côtes hexagonales, niant la chaleur caniculaire qui y régnait alors. On s’est senti un peu chez nous, un peu d’ailleurs, on savait qu’on rentrait tous bientôt à la maison, alors on s’est autorisé à profiter. Florilège.

Aller au supermarché

Oh, des yogourts. Yaourts. C’est toi qui as dit yogourt, c’est pas moi. Oh des fromages. Oh du chocolat. Des pâtes feuilletées par milliers enroulées en cercles parfaits. Des desserts, tellement de desserts. À mon arrivée dans le Sud-Ouest, mon père m’a emmené au supermarché. Erreur monumentale. Il m’a perdue dix fois et retrouvée la bouche en cœur, enamourée devant des crêpes Marie au rayon des surgelés, l’enfant petit dansant la sarabande debout dans le caddy, armé de paquets de Choco et de kiris suremballés.

Manger du fromage

Beau-Papa habite le Cantal. Le fromage y est conservé jalousement sous une cloche en grillage, dans un recoin frais de la cuisine. Ne parlez pas de frigo, chut, le fromage ça ne se conserve pas au frigo. Mes petites loutres canadiennes ont ainsi découvert les saveurs ancestrales du Cantal vieilli, et du Saint-Nectaire fermier de la ferme à côté. Nos tablées, ce sont celles des fromages entiers et des plateaux sans fin. On n’a plus faim, mais on se garde une petite place, l’air de rien. Et de petite place en petite place, vous je ne sais pas, mais moi j’ai pris deux kilos.

Stocker des médicaments

Il y a toujours ces petites choses qu’on ne trouve pas ailleurs, ou trop chères. Le spasfon est ici inexistant, les granules homéopathiques se vendent à prix d’or, le shampooing de marque française que l’on affectionne fait le double du prix, taxes non incluses. C’est moins affaire de choix que d’habitude. 25 ans passées dans une contrée créent certaines accoutumances dont il est parfois difficile de se défaire, même après 6 ans. Alors on remplit nos valises et on stocke nos produits préférés, jusqu’à la prochaine livraison.

Acheter des vêtements

C’est là aussi question d’habitude, ou de mode française probablement. Après tout, les stars québécoises portent du Sézane pour des frais de livraison qui valent à eux seuls le tiers du produit, alors quand on a la chance d’y faire un tour dans la boutique pignon sur rue… J’ai renfloué ma garde à robe, vieille de plusieurs années, de quelques pièces de la Fée Maraboutée, et ça m’a donné un petit élan supplémentaire pour l’automne.

Ramener des bouquins

Je n’aime les livres qu’en poche, et il n’est pas rare que j’attende la sortie d’un livre dans ce format plutôt que de me précipiter à la sortie initiale. J’ai avidement parcouru les libraires (indépendantes, on ne se refait pas), j’ai échangé des livres rapportés dans ma valise contre les coups de cœur familiaux, avec la promesse de les rendre bientôt, et j’ai même fait voyager un livre (un Marc Levy, qui l’aurait cru) découvert dans une boite à livres du parc au coin de chez nous, dans laquelle il sera bientôt de retour.

Profiter de ses proches

Tout commence un peu par ça finalement. Du premier pas à l’aéroport au dernier, avant le passage de sécurité. Ce sont des embrassades, des «ça fait longtemps», du temps rattrapé, des conversations reprises comme si c’était hier, des souvenirs échangés, des petits derniers à présenter, des cadeaux ramenés, des mises à jour famille/santé/boulot (et d’innombrables «attends, rappelle-moi, tu fais quoi déjà?»), des photos que l’on regarde avec plus d’attention, des neveux qu’on n’a pas vu vraiment grandir, des villes qui changent peu et des rides qui se creusent. On part en se disant que c’est loin, on atterrit en se disant que c’est tout proche. On prévoit les prochains voyages, on lance en l’air les promesses de futures retrouvailles, et on quitte le cœur un peu lourd ce lieu sacré de notre enfance … le rayon desserts du supermarché.

-Lexie Swing-

Insubmersibles

On a 15 ans. La vie est une surprise. On court, on flirte, on danse, on boit souvent trop, on s’époumone, on brûle de l’intérieur d’une flamme vive et ardente. On s’épuise à vivre, piquant du nez dans les soupers de famille, narguant les petits déjeuners dominicaux, la tête enfouie sous les oreillers. Nous oscillons dans un monde à part, en dehors du temps routinier, faisant fi des obligations, fatigués par avance des distances.

On a 23 ans. On étudie. On travaille. On amasse. On brûle encore. On paie l’alcool par des maux de tête cuvés sur toutes les tables de ce monde. On se targue de tenir la cadence. On se couche à 2h pour se lever à 6. On rit et on recommence. Inconscients que ce temps passera.

On a 30, 35, 40 ans. On est des travailleurs, des parents. On tient une maison. On orchestre des vies. On se lève avec l’aube, on se couche à minuit. Les jours se ressemblent, la matinée se célèbre dès l’aurore. On tient bon, phare imprenable. Le lever se fait d’un saut, le déjeuner se dévore d’une traite. La douche est prise à la volée, le café à peine avalé. On habille, on débarbouille, on débarrasse, on rassure, on supporte, on soutient, on emporte, main dans la main. Et on pousse, vers d’autres portes, vers d’autres bras. On délaisse, pour d’autres responsabilités. Qu’on assume, le nez dans les dossiers, les doigts agiles, la verve haute. On lustre nos chapeaux en jonglant comme des pros. La route du retour, l’habit que l’on défait. Les enfants que l’on récupère, les récits qu’on écoute, qu’on questionne, parce qu’il faut s’intéresser, toujours. Ne pas perdre le fil, ni de ses enfants, ni de son ou sa conjoint(e), ni de soi. Chôyer, entourer, écouter, pour ne jamais devoir répondre qu’on ne savait pas. Et puis rentrer, nourrir, laver, changer, nettoyer, bercer, entourer. De nos bras, de nos mots, de nos sourires, de nos encouragements. S’oublier, s’oublier tant. Aspirer au silence, trouver son inspiration dans la nuit tardive. Épouser le crépuscule, comme un salut quotidien. Finir tard dans la nuit, s’effondrer dans son lit. Se relever pour des cauchemars, se blottir pour éloigner les monstres. Compter les heures, saluer les étoiles. Éteindre le réveil et recommencer encore.

On a 23 ans. On est inconscients. On se croit résistants. On est insubmersibles. On aura 30, 35, 40 ans, on battra à la course les jours et les nuits, tutoyant le soleil, implorant les étoiles. On sera debout. Plus forts que jamais.

– Lexie Swing-

Crédit photo : Matthew Henry

Apprendre la couture avec une formation vidéo gratuite

(Pas intéressé(e) par la couture? File au dernier paragraphe!)

J’ai beaucoup évolué dans mon rapport à la couture. Alors que mon amie A. et moi avions appris à coudre toutes jeunes, à tout juste 5 ans, grâce à notre fabuleuse nourrice couturière, j’ai complètement oublié par la suite. Lorsque j’ai repris la couture, j’avais 29 ans et j’ai alors souffert d’une incompétence qui m’est propre : mon incapacité à me projeter dans l’espace et dans les étapes d’un projet. Impossible pour moi de deviner comment un assemblage de deux ou trois morceaux avait pu conduire aux résultats que j’avais sous les yeux. Rien n’était instinctif, ni le choix des tissus, ni le placement des bobines, ni le découpage du patron.

J’ai procédé de manière incertaine. J’ai tenté de réaliser sans patron une tuque – sans succès. J’ai cousu une pochette et quelques bavoirs – réussis après de nombreux ratés. J’ai abandonné ma machine quelque temps, un peu lasse certainement des efforts fournis comparativement aux piètres résultats, et je l’ai oubliée.

À la faveur d’un emploi du temps plus clairsemé, j’ai replongé. Entre temps, une amie m’avait convertie à l’importance d’utiliser un patron de bonne qualité, donc souvent un patron payant. J’ai investi dans quelques-uns, en fonction de ce que je recherchais comme pièces à coudre, et j’ai mis le pied à la pédale. Des trois pantalons d’enfants réalisés, chacun était plus abouti que le précédent.

Cependant, des problèmes persistaient. Je passais de nombreuses heures à comprendre les subtilités des patrons, à googler les termes, à interroger des couturières plus aguerries pour savoir quel tissu acheter. À force de visionner des vidéos Youtube pour apprendre certaines techniques, j’ai fini par rechercher une formation de base.

Et c’est ici que je voulais en venir. Si je peux vous épargner mon cheminement – quoiqu’aucun cheminement, fusse-t-il un chemin de traverse, ne soit jamais vain – je vous dirais de commencer votre pérégrination dans la couture avec un cours de base. Juste après vous être intéressé un peu à votre machine. Juste après avoir fait un premier tour dans un magasin de tissus.

Et si, comme moi, vous manquez de possibilités pour vous déplacer physiquement et assister à un cours de couture, googlez Aude Couture.

J’avais lu son nom au moins 10 fois sur mon groupe Facebook de couture avant de commencer à m’y intéresser. Je savais d’avance qu’elle était plébiscitée. Je peux désormais me joindre à ses groupies.

Aude Couture, c’est un site internet qui propose des formations vidéos de couture. Un set de 10 leçons gratuites est offert après inscription (gratuite). Ces leçons sont le B.-A. BA de la couture : notions de base, machines à coudre, tissus, outils nécessaires, comment lire un patron, etc.

Et non seulement le cours est indispensable – je pèse le mot choisi ici – à tous ceux qui aimeraient se lancer dans la couture ou même qui cousent déjà mais n’ont jamais eu le loisir d’apprendre vraiment les termes et les techniques, mais Audrey s’y montre particulièrement pédagogue, tout en étant parfaitement naturelle et humaine, ce qui est généralement ce qu’on loue comme qualités chez un professeur.

Si les premiers cours vous donnent ensuite l’envie d’aller plus loin, des cours payants sont également disponibles, visionnables à l’infini…

Audrey est Québécoise et les formations se donnent en français. Elle possède également une chaine Youtube sur laquelle elle propose différents tutoriels. Elle propose aussi l’achat de blocs d’assistance/conseil de 15 ou 30 minutes durant lesquels elle se rend disponible pour vous aider pour un problème donné, par exemple un blocage lors de la réalisation d’un projet, un souci récurrent avec votre machine, etc.

Si vous essayez, revenez me dire ce que vous en avez pensé! Et si la couture n’est pas votre truc, c’est le moment de me dire ce que vous faites de votre temps libre, ce qui vous intéresse, ce qui vous émeut, et quel est le projet tangible, physique, que vous rêveriez de réaliser.

-Lexie Swing-

 

Et si on commençait par être des humains décents?

«It doesn’t take much to be a decent human», littéralement : ça ne prend pas grand chose pour être un humain décent. Voici ce qui légendait une vidéo visionnée il y a quelques jours. Dans celle-ci, un motard avise une vieille dame s’apprêtant à traverser au passage piéton. Après s’être arrêté, le motard met pied à terre, cale la moto sur sa béquille avant de tendre un coude bienvenu à ladite vieille dame et lui permettre ainsi de traverser avec aide, et en toute sécurité.

D’aucuns auraient parlé de héros ordinaire. «Tous les héros ne portent pas de cape», lancent volontiers les publicitaires à l’approche de la fête des mères – après nous avoir servi de la soupe sexiste durant les 364 jours précédents. Et s’il n’y avait pas d’héroïsme, dans les menus gestes du quotidien? Si c’était… de la simple décence, que de tenir une porte, adresser un merci ou porter secours?

Lors d’un cours, récemment, on m’a posé la question : «qu’est-ce qui t’énerve le plus chez les autres?» Vous savez, c’est cette question typique, à laquelle on répond généralement suivant notre humeur du moment, nos valeurs ou bien ce qu’on croit acceptable, et à la mode. On y évoque la bêtise, l’intolérance, l’orgueil. J’y ai souvent tu mon ressenti, moi qui détestais les gens «grande gueule» qui prennent la foule à parti et le monde en tenailles, dans un besoin de revanche qui s’indigne de tout, de la frite mal cuite au prix de l’essence, laissant de côté la faim dans le monde et le déclin des écosystèmes car on peut rire de tout mais s’indigner seulement de certaines choses.

Ceci dit, nous évoluons tous, en grandissant (même si rendu là, seul l’âge grandit) et l’agacement se disperse. Bloquant désormais les intempestifs râleurs par ce geste de parfaite désinvolture qu’est le fait de mettre ses écouteurs et de lancer Spotify fort fort fort, j’ai rabattu ma réponse vers mon nouvel ennemi : le pas-aidant. Au Québec, c’est un moyen facile de qualifier une situation négative : «pas fin» (bête), «pas vite» (bête) (mais pas bête dans le même sens, saisissez la nuance). Pas aidant donc, comme dans «je m’en câl…. que tu marches juste derrière moi, je ne tiendrais pas la porte pour tout l’or du monde même si tu me le demandais à genoux». Ou comme dans : «on vit dans la même rue depuis cinq ans et on débarque au même arrêt et à la même heure tous les jours de labeur que compte cette vie mais jamais ô grand jamais je ne t’adresserais plus qu’un simple regard distrait, nullement effrayé par tes bonjour joyeux ou tes remarques répétitives sur la météo qui nous étonne».

Le pas aidant est ma bête noire. Il a remplacé à ce titre le bien-pensant. Celui-là même qui sait mieux que toi comment élever ta fille et nourrir ton chat. Qui avertit plutôt qu’il ne conseille, et juge en posant le regard. Le bien-pensant n’a de prise que si on lui fait l’aumône de tendre l’oreille. Le bien-pensant a donc disparu de mon existence, remplacé par le pas-aidant.

Notez que l’on peut être bien-pensant et pas aidant tout à la fois, l’irrespect allant curieusement de pair avec une connaissance totalitaire quoique surfaite de la société et de ses besoins. Le pas-aidant m’insupporte, car outre les portes qu’il me jette dans les jambes, les regards qu’il fuit et les merci qu’il retient, il m’envahit l’esprit. Souvent, je m’interroge, je tambourine, répétant inlassablement : «Je ne comprends pas ces gens-là». Comment peut-on lâcher une porte sans jamais regarder derrière soi? Comment peut-on oublier de dire s’il vous plaît, ou merci, quand on est un adulte fonctionnel? Comment peut-on croiser quelqu’un, recevoir son bonjour, le dévisager sans mot dire, pour finalement tourner les talons sans avoir desserré les dents. Passionnée de psychologie, j’élabore des théories et excuse les incompris.

Mais je suis lasse d’excuser. Qu’on les maîtrise par l’éducation, qu’on les applique par respect de règle ou qu’on s’y adonne par empathie naturelle, on devrait tous être régi par les mêmes règles minimales d’entraide. On devrait se sortir le nez de nos téléphones, blottis dans nos nombrils, et reconnaître enfin le monde qui nous autour.

On devrait, si vous le voulez bien, se prêter à un exercice facile : se demander, à chaque personne croisée, ce qu’on pourrait apporter de positif à cet instant de sa journée. Que ce soit un simple sourire, un rire partagé, une porte retenue, un bonjour échangé, des paquets que l’on aide à porter, un compliment que l’on a adressé, une place dans le bus que l’on a laissée, une main sur l’épaule que l’on a déposée ou une conversation de politesse à laquelle on s’est pliée.

Cela fait du bien, de se tourner vers le monde, de sortir de soi. Parce qu’il vaut mieux être une personne décente au quotidien, qu’un héros, juste une fois.

-Lexie Swing-

Photo : Cherie Lee

Famille : sur qui pèse le zéro-déchet?

Alors que j’échangeais avec Maylis sur la préparation des déjeuners quotidiens, mentionnant mes levers aux aurores et les gâteaux que j’enfournais dans la maison endormie, elle m’a dit «c’est super mais après il faut faire attention à ce que le zéro-déchet ne soit pas une composante de plus dans la charge mentale des mères, mais bien une façon de vivre partagée avec le papa».

Elle a raison bien sûr. Mais son propos m’a fait réfléchir à toutes ces initiatives que l’on prend car elles nous semblent les bonnes, et que l’on assume parfois seul(e) parce que ce sont les nôtres, et que l’on se sent mal à l’aise de les faire porter par autrui. Qu’il en aille de l’éducation des enfants, du régime alimentaire, en passant par un mode de vie, un choix d’épargne, une conscientisation qui nous fait réfléchir à deux fois à notre façon de consommer.

Celui qui décide est souvent celui qui assume. Il n’est guère évident de prendre une décision commune avec engagements égaux lorsqu’on sait que bien des prises de conscience se font à titre individuel. On ne réagit pas tous de la même façon au visionnage de documentaires, aux reportages parcourus et aux histoires racontées, sinon on aurait tous changé de la même manière notre façon de consommer aujourd’hui.

En termes de zéro-déchet, la prise en charge du compostage par notre ville a été un bon démarrage sur le plan commun. Pas de prise de conscience à avoir, une simple liste à suivre. Les règles sont les règles, n’est-ce pas? Plutôt facile pour mettre le pied à l’étrier de toute la famille.

Reste tout ce qu’il y a autour et tous les efforts individuels que nous sommes censés faire pour contribuer à la survie de notre planète. Cuisiner «maison», acheter des produits locaux et biologiques, privilégier le vrac, réduire notre consommation d’eau, penser à utiliser des contenants réutilisables pour les achats courants : le pain, le café à emporter, le cookie du goûter… et savoir y renoncer lorsque l’on n’a pas le matériel approprié.

À ce niveau, c’est souvent sur l’initiateur que repose le poids du zéro-déchet. Car oui, le zéro-déchet est paradoxalement un poids. Il impose un changement d’habitudes, il prend un temps supplémentaire (faire la cuisine, parcourir plusieurs épiceries pour trouver le nécessaire, planifier ses menus et ses achats), il demande un investissement personnel dans une vie où l’on peine à trouver du temps pour souffler. C’est la conscience qui fait le travail et supporte l’effort soumis.

Or, encore une fois, la prise de conscience ne se fait pas de la même façon et au même moment pour tout le monde. Et l’on se retrouve à secouer ses proches avec l’impression qu’ils refusent d’ouvrir les yeux. On est celui qui fait les courses un peu partout, celui qui se plie aux contraintes de la planification des menus. On est celui qui sonne le rappel des contenants, des sacs à pain, des poches à collation. On est celui, aussi, auprès duquel on s’excuse d’un café acheté à la va-vite sous son couvercle non-recyclable, ou de détritus oubliés dans la poubelle des déchets. Comme on s’excusait hier auprès de sa mère d’avoir traîné à débarrasser «son» lave-vaisselle. Comme on s’enthousiasmait encore, auprès d’elle, en s’exclamant «tu as vu, je t’ai plié le linge». Je l’ai fait pour toi. Parce que je sais que ça te fait plaisir. Parce que c’est ta tâche, ton idée de comment la maison doit être rangée et la vie se dérouler.

Quand on est une famille, quand on est un couple, on doit savoir faire deux choses pour fonctionner. Lâcher prise et prendre l’ownership. Lâcher prise, c’est pour celui qui instigue, celui qui répète, celui qui s’émeut. Ce n’est pas toujours le même. Nos consciences ont des géométries variables et des préoccupations parfois divergentes. On note le désordre quand l’autre tique sur le ménage. On s’inquiète des repas quand l’autre planifie les travaux. On vit à court-terme quand l’autre se projette. On lâche prise et on accorde nos violons, c’est ainsi que l’on avance. Et on prend l’ownership. C’est quelque chose que j’entends souvent dans mon boulot – bilinguisme oblige – et qui me parle. Prendre l’ownership, donc la propriété de quelque chose, c’est intégrer le souhait, la décision de quelqu’un (le mandat donné, dans une job) et le prendre en charge comme si c’était notre décision, notre projet. Pas pour faire plaisir à l’autre mais au nom du bien commun. Parce que l’on est autonome, mature et conscient. Parce que refuser un projet, une décision, c’est possible et souhaitable si ce projet va à l’encontre de ses valeurs. Mais que l’on ne peut pas rester simplement passif, attendant que l’autre prenne en charge et que la vie se passe. On ne peut pas, dans une maison, faire juste pour l’autre, qu’il s’agisse de l’éducation des enfants, du ménage, des travaux, des papiers, et de la charge mentale en général. En devenant conjoint et peut-être parent, on accepte de faire partie d’une équipe, de travailler à efforts égaux à son bien commun, même si ce sont sur des aspects différents. Ce qui devrait être exclu, en tout temps, c’est la passivité.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry