T’es-tu féministe?

féminismeA l’heure où j’écris ces lignes, Clinton est encore dans la course contre Trump, et ce même s’il a pas mal de grands électeurs d’avance. Les commentaires de Trump (actuels ou passés), la mobilisation des Islandaises pour un salaire plus juste, celle des Polonaises pour le maintien du droit à l’IVG… Partout les femmes font entendre leurs voix, pour faire valoir leurs droits.

Ces valeurs qu’elles défendent sont celles du féminisme. Preuve que les combats des femmes sont ceux du féminisme.

Ce n’est pas un gros mot, d’être féministe. Notre génération le dit encore du bout des lèvres, quand elle embrasse pourtant à bras ouverts le concept tout entier. Car qui, aujourd’hui, dans les femmes de 20-30-40 ans, ne souhaitent pas avoir le droit de travailler. Qui pense, en tant que femme, que son travail ne mérite pas un salaire juste? Et qui, en tant qu’homme, pense d’ailleurs qu’une personne mérite de moins gagner, avec pour seule justification le sexe dont elle est affublée? Quelle femme peut prétendre ne pas souhaiter le respect? Quelle femme ne voudrait pas vivre dans la paix? Quel homme ne souhaiterait pas voir sa compagne vivre en sérénité, en sécurité? Quel homme ne souhaiterait pas voir sa compagne gagner un salaire suffisant, pour que la conjugaison de leurs deux salaires leur permettent de vivre décemment?

Le féminisme n’est ni poilu, ni hargneux. Il n’a pas pour mission de détruire les hommes, de les réduire à l’esclavage le nez écrasé par le talon du bottillon. Le féminisme, c’est l’égalité. Et peut-être qu’en effet le terme mériterait d’être dépoussiéré, être appelé égalitarisme. Mais peut-être aussi que le temps n’est pas venu, que les écarts sont encore trop grands et le fossé trop large.

Rien est acquis. Les différences sont omniprésentes, les absences de respect encore trop flagrantes. Tant que vous aurez peur à la nuit tombée, tant que vous aurez l’impression d’être déconsidérée, tant que les écarts de salaires joueront avec le feu sur la grande échelle, tant que vous vous sentirez prisonnière, tant que vous n’aurez pas le choix, suffisamment de choix, tant que l’on vous reléguera au rang d’éternelles secondes…

Alors il faudra se battre. Même un tout petit peu. Se lever pour dire que l’on est pas d’accord. Cesser de sourire d’un air las aux patrons qui nous appellent «  mon petit ». Refuser qu’il y ait des choses inaccessibles aux femmes aux seuls prétextes que la tradition en a fait « des domaines d’homme ».

Il faudra, aussi, admettre que l’on est ni mieux, ni moins bien. Mais qu’on les vaut, les hommes. Que l’on est aussi fortes, aussi capables, aussi raisonnées, aussi ambitieuses, aussi tendres. Aussi libres. Ne pas chercher des excuses quand il n’y a pour argument qu’une coutume orale malmenée à force d’avoir été répétée. Une coutume qui voudrait que l’on soit les deuxièmes, la rature, la copie mal traduite.

Alors que nous sommes en réalité, plus qu’un chapitre, un bouquin entier. Différent, à part. Deux ouvrages, entourés de milliers d’autres, qui se tiennent serrés dans la grande bibliothèque.

-Lexie Swing-

 

PS À l’heure où je termine ces lignes, les choses sont comme mal engagées pour Clinton!

Pardonner aux autres ce qu’on s’autorise à soi-même

On est plus ou moins exigeant avec soi-même. Il y a ceux qui ne lâchent rien, et qui, à ce titre, en profitent pour faire vivre un enfer aux autres. Et ceux, moins regardants, qui s’autorisent volontiers un petit coup de mou de temps à autre. En cette période d’automne, qui chez nous s’est bien vite révélée synonyme de gastro, on s’est retrouvé à traîner la patte. Et pour cause ! Qui a du cœur à l’ouvrage avec la nausée en bandoulière, trois heures de sommeil dans les épaules et le cou qui n’est vaillant que légèrement penché vers la droite (vous noterez le caractère pratique pour taper à l’ordinateur)?
Alors on s’autorise à être plus lent, à repousser un rendez-vous, à faire la moue devant une sortie, à soupirer un peu au téléphone. On s’autorise à ne pas avoir envie. D’une rencontre, d’une discussion, d’un conflit ou d’un problème à régler.

angeEt puis le matin venu, on croise une éducatrice, on saisit la porte après le portier d’immeuble, on lance un regard à la maîtresse, et on s’étonne de ne rien recevoir en retour. Pas un sourire, pas un regard. Juste de la lassitude et un peu d’indifférence. Les réponses viennent un peu tard et elles n’ont comme pas rapport. On loue le temps qu’il fait et on nous répond que l’heure est à la collation.

Et on s’indigne, intérieurement, entre deux feux de croisement, extérieurement, à une collègue qui aime jaser. On se plaint, on argumente « c’est quand même fou ça », et puis « les gens n’ont plus d’éducation ».

Et puis on oublie, un peu trop volontiers, qu’il y a l’humain derrière les cernes, derrière le regard las, derrière la fatigue. Peut être la maladie, peut être la tristesse, et peut être juste un temps mal venu ou une nuit trop courte. Et on zappe l’indulgence. On cultive l’empathie, mais juste avec soi-même, alors que la gastro, c’est bien connu, toucherait n’importe qui.

Ça m’a pris un peu trop de temps à réaliser, hier matin, que l’une des éducatrices n’était pas indifférente à ma fille mais visiblement fatiguée, probablement malmenée par un quelconque virus. Le temps de trop. Celui qui m’a fait lui répondre par des sourcils froncés alors que j’aurais dû lui offrir un sourire de soutien.

Si en pareil cas vous pouviez être plus prompte à réaliser que moi je n’aurais pas tout à fait perdu ce temps pour rien.

-Lexie Swing-

Filles de ma génération

./ Photo proposée par Paul Townsend

./ Photo proposée par Paul Townsend

Anne-Marie. Julie-Justine. Alexandre-Charles. Ils ont 25. 30. 35 ans. Ce sont les « jeunes » de ma génération. Les trentenaires québécois. En France, nous nous appelons Sophie, Julien, Nicolas, quand nos grands frères et sœurs s’appelaient plutôt Delphine, Sabine, Sylvie ou Sébastien. Les prénoms composés n’avaient guère droit de cité, réservés à des générations plus anciennes et formés souvent sur le même mode : Jean tiret quelque chose. Marie tiret tout ce que tu veux. Pierre. Anne. Le choix était réduit et la fantaisie vue d’un mauvais œil. J’ai grandi entouré de mères ou grands-mères qui s’appelaient Marie-Pierre et de paternels prénommés Jean-Michel. Ou Pierre-Louis.
Les filles de ma génération sont plurielles et souvent composées. En France elles s’appelaient Julie. Ici, elles s’appellent souvent Véronique. Ce qui est plutôt drôle car Véronique s’est arrêtée aux frontières françaises des prénoms bien avant 1970.
Au Québec, les prénoms composés continuent d’affluer. Charles-Olivier. Sarah-May. Amy-Olivia. Louis-Maxime. La composition sonne parfois farfelue à mes oreilles habituées à de la tradition bien ancrée : Anne ou Jean sinon rien.
Souvent, je balbutie. « Charles-Alexandre »? « Euh non, Alexandre-Charles »… J’ai l’air stupide. Je souris. Je me repens. Rassure-toi, demain je confondrai encore.
Filles de ma génération, comment avez-vous vécu vos prénoms? Est-ce aisé de porter un prénom composé ? Le raccourcit-on? Récolte-t-on un surnom?

J’aime ces prénoms qui voguent, délimitant les générations, s’inscrivant dans les traditions. Ils sont mes repères, les balises de mon passé. Entre 80 et 90, tu t’appelleras Anne-Andrée.

Andrée-Anne, Lex, je t’ai dit que je m’appelais Andrée-Anne.

Mais ça ne s’écrit pas Andréanne?

Va dire ça à ma mère …

-Lexie Swing-

Tatoué(s)

Old man./ Photo Jess Cheng

Old man./ Photo Jess Cheng

Je suis tatouée. Longuement. Discrètement. Mon frère l’est aussi. En couleurs. En largeur. En tapageur.

Et qu’importe les motifs et le choix, ou non, de la discrétion, nous nous sommes l’un et l’autre souvent demandé à quoi nous ressemblerons dans plusieurs dizaines d’années. Quand notre peau sera non seulement tatouée, mais aussi amochée, ridée, constellée des taches improbables que le temps semble semer.

On voit parfois passer des diapos photos de personnes relativement agées arborant bagou et peaux tatouées. Mais qui sont-elles ces personnes? D’anciens musiciens, de vieilles célébrités. Pas plus vous ou moi que la vie n’est représentée par la télé-réalité. Quel regard portera-t-on sur moi dans 40 ans, si mon chandail échancré dévoile au passage une courbe de mon tatouage?

A l’épicerie (oui je passe ma vie à l’épicerie) (merci congé maternité), il y a ce gars qui aide à mettre les courses dans les sacs. Au Canada, ce n’est pas du bénévolat, c’est un emploi rétribué largement apprécié. Et attention, j’ai déjà essayé de mettre moi-même mes courses dans mon sac et essuyé un regard désapprobateur, tout autant à cause de mon manque de civisme (je piquais le boulot de quelqu’un) que de la manière déplorable dont je rangeais mes courses. Ben oui, ça prend une formation, et non le pain de mie ça ne se met pas sous le jus de fruits pis trois cannes de haricots. Mais bref (folle digression). Ce gars donc, je l’aime bien. Il est poli, bienveillant, affable. Il a l’âge où l’amertume a souvent pris le pas sur la bienséance au nom d’un je-m’en-foutisme bien commun chez ceux que la vie n’a pas toujours épargné et qui se disent que quitte à s’emmerder, autant le faire dans les grandes largeurs et si possible à voix haute. Pourtant, ce gars-là reste gentil. Il gazouille devant la petite mandarine, propose toujours de porter mes courses et range mes produits avec un soin particulier. Il a toujours un mot gentil pour le sourire du bébé, toujours une remarque drôle sur le temps qu’il fait. J’aurais le goût de l’appeler Papi, et pas parce qu’il est âgé. Juste parce qu’il a cet humour et cette bonne humeur que je chérissais chez le mien. Il porte des petites lunettes, des cheveux parfaitement blancs et une chemise à carreaux bien repassée.

Aujourd’hui, dans la chaleur de l’effort, il avait fait deux revers bien pliés sur ces bras de chemise. Il avait la peau tachée, la peau ridée, la peau bronzée, d’ailleurs, aussi.

Pis des ENORMES TATOOS. La couleur était un peu passée. Je n’étais pas sûre de discerner les contours. D’en comprendre les dessins. Mais j’ai deviné qu’il y avait une histoire derrière. Qu’elle soit triste ou stupide, drôle ou candide, que ce soit des tatouages de m’as-tu-vu ou des pensées bouddhistes, ils me sont apparus comme une photo d’époque, un clin d’oeil à ce qu’il avait été, comme s’il portait, tatouée sur sa peau, ses jeunes années. Et j’ai trouvé ça « hot », au sens québécois du terme. J’ai trouvé ça stylé. Gonflé. J’ai admiré.

Et je me suis dit que dans quarante ans, peut-être qu’une jeune femme comme moi, peut-être que l’un de mes petits enfants, apercevra mon tatouage à la faveur d’un pull flottant. Et qu’il sourira. Comme moi.

-Lexie Swing-

L’effet papillon du sourire (bis)

L'effet papillon./ Photo Steven Depolo

L’effet papillon./ Photo Steven Depolo

J’en ai déjà parlé parce que je l’avais étudié : une personne à qui l’on sourit, fait un compliment ou tend la main est beaucoup plus susceptible de recréer ce même comportement (sourire, compliment, aide) qu’une personne à qui l’on n’offre rien (et a fortiori encore plus si l’on agresse cette personne, l’insulte ou l’ignore alors qu’elle a besoin d’aide, l’effet papillon fonctionne également dans le sens négatif. Plus l’on est insulté, plus on est susceptible de le faire.).

J’essaye autant que faire se peut de me ranger à cette théorie et d’offrir le maximum aux gens qui m’entourent. C’est à la fois altruiste et assez égoïste car on se sent généralement assez en paix avec soi-même après avoir offert un sourire ou un coup de main. Mais aujourd’hui j’ai vécu la situation inversée, j’ai été celle qui a recueillie la bonne humeur transmise par quelqu’un d’autre. Explications.

Me voilà à la caisse. La dame devant prend tout son temps et le mien au passage. Je ne fulmine pas. Cela ne sert à rien. J’ai été caissière et les gens qui rouspètent et se plaignent attendent toujours deux fois plus que les autres. C’est le cercle de l’agacement (et c’est toujours la caissière qui gagne). Donc je me tais et pianote sur mon téléphone. La dame agite enfin sa carte bancaire sous le nez de la caissière. Celle-ci remercie poliment. Elle a le regard las. Je le remarque. Et je ne suis pas la seule. La dame devant moi l’interpelle (tout en retirant soudainement sa carte qu’elle n’a toujours pas mise dans le lecteur, on est multitâches ou on ne l’est pas) : « Vous paraissez fatiguée…? », « Oh oui, le petit ne fait pas ses nuits…(elle raconte) et donc, j’ai des cernes, c’est affreux non? », « Mais non… », « Mais si. », « Mais non, et d’ailleurs j’ai ce qu’il vous faut, regardez! ». Et la voilà qui brandit un tube neuf de ce qui doit être une crème correctrice de cernes. « C’est la meilleure. J’en sais quelque chose je la vends. Mais je vous la donne, vous en avez bien besoin. Je sais ce que c’est un petit qui ne dort pas la nuit. Je n’ai pas la solution pour lui, mais pour votre visage, oui! » (Notre coach beauté est visiblement une fétichiste de la rime :)).

La caissière sourit. Elle semble un peu gênée mais elle est probablement très touchée. Assez pour que, mon tour venu, elle prenne le temps de feuilleter le catalogue des rabais. « Je suis sûre qu’il y avait des réductions qui allaient avec vos produits ». Je n’ai rien vu, je ne feuillette pas souvent les circulaires (je m’en sers plutôt de protection quand Miss Swing repeint le monde). Je lui dis que ce n’est pas grave, je n’ai pas de bon. « Mais si, mais si, vous n’allez pas payer en plus. Regardez, je l’ai trouvé. 3 dollars sur votre produit. Réduction immédiate. Il suffit de découper le bon. » Et la voilà qui s’éloigne en trottinant, pour revenir armée de ciseaux. Aussitôt découpé, aussitôt scanné. Trois dollars en plus dans mes poches et son sourire qu’elle me tend comme une offrande. « Passez une très belle journée Madame, une très belle, et profitez de ce soleil surtout. » J’ai saisi mon sac et son sourire, et puis je suis partie. Je n’y ai pas réfléchi mais je suis sûre qu’en sortant, je le portais sur mon visage.

J’ai souri à une dame en passant, je lui ai tenu la porte même si elle avait le temps. Le papillon flottant.

-Lexie Swing-

Ce matin j’ai manqué me faire renverser

Une rue de Bucarest./ Photo Panoramas

Une rue de Bucarest./ Photo Panoramas

Ce matin j’ai manqué me faire renverser. C’était une journée ordinaire, et c’est sûrement parce qu’elle était ordinaire que le pire a bien failli arriver. Je rentrais tranquillement de la garderie. J’étais à pied car elle est au bout de la rue. La petite mandarine reposait, bien emmitoufflée, contre ma poitrine. Dans ma rue sans trottoir, je croise le camion-poubelle. C’est un jour ordinaire. Un jeudi ordinaire. Le jeudi des poubelles donc. Je suis face à lui. Ma maison se situe de l’autre côté. A trois pas. Je croise souvent le camion-poubelle. D’ailleurs, je salue le chauffeur d’un signe de la tête, histoire de… Un geste de sa main. Traverse, me fait-il signe. Le matin est paisible, le matin est bienveillant, c’est un matin ordinaire. Le camion-poubelle est toujours là à cette heure-ci. La rue est calme, au loin grouillent les voitures qui s’enfilent sur l’autoroute. Je souris et je traverse. Il y a ma maison juste là. Deux pas à peine.

Le silence de sa voiture hybride. La peur dans les yeux du chauffeur du camion-poubelle que je remerciais d’un sourire. Le souffle du métal qui frôle mes jambes. Le coup de volant. Le véhicule qui bringuebale et continue sa route. Le cri que je retiens. Ma fille que je serre fort, instinctivement. Ma maison, toujours là, face à moi. Le sol qui semble s’ouvrir sous mes pieds. L’éboueur qui montre un poing vengeur au chauffeur qui file. Le temps qui s’arrête.

Un soupir et c’est la vie qui reprend. Deux pas et je suis chez moi. Je laisse derrière deux types apeurés, qui ont soupesé un quart de seconde ce que ça aurait pu être « si… ».

Je suis une conductrice chevronnée, qui a longtemps préféré fouler l’asphalte que les trottoirs mal cimentés. Je sais ce que c’est d’être pressé, de ne pas toujours penser, de se croire seul sur la route. J’ai déjà failli renversé des gens. Parce que j’avais la tête ailleurs ou l’oeil sur l’horloge des retards. Mais cette fois-ci, ça aurait pu être moi. C’est une chose de se penser intouchable, immortel. Mais les autres ne le sont pas forcément. Surtout les cyclistes. Surtout les piétons. Surtout les bébés dans leurs véhicules de fortune.

Je portais ma fille en écharpe, elle était tout contre moi, son coeur contre mon coeur.

Mais elle aurait pu être dans sa poussette, loin devant moi. Loin devant moi. Sur sa route.

-Lexie Swing-

Tolérance combien?

Praying boy./ Photo Adi ALGhanem

Praying boy./ Photo Adi ALGhanem

J’ai été élevée dans la tolérance de l’autre. Quelle qu’ait été la différence, il était de coutume chez nous d’en faire fi pour faire de la place à l’autre.

Je l’ai peut être déjà dit, mais je suis athée. Ou agnostique, je ne sais pas vraiment. Je n’ai jamais cherché à pousser mon introspection personnelle pour définir les croyances qui m’habitent. Je n’en ai ni le besoin, ni l’envie, mais les déviances dont font l’objet la plupart des religions poussées dans leurs extrêmes me conduisent volontiers à m’afficher comme athée, pour barrer la route à toute volonté d’autrui de me rattacher à une quelconque religion existante. Je sais, c’est quand même dommage pour quelqu’un qui a le mot Dieu dans son nom.

J’essaye cependant de connaître et comprendre les religions. Car, si le sujet, je dois l’avouer, ne me passionne guère, il m’importe de le maîtriser pour le retransmettre le plus justement possible à mes filles.

Quelque tolérant que l’on soit, nous avons tous des pensées qui nous dépassent. Et si vous êtes comme moi, vous êtes du genre à vous flageller mentalement d’avoir jeté un oeil courroucé à une tenue particulière ou regardé avec dédain une coiffure spectaculaire. L’éducation ne fait pas tout. Il n’est pas si facile de faire taire ses démons, de museler ses propres penchants, parce que l’on est pour l’égalité, parce que l’on croit fort à une place de choix pour les femmes, parce que l’on souhaiterait voir le monde régit par la raison plutôt que par des passions idéologiques (théologiques?).
J’ai vécu il y a peu une situation faisant gronder en moi l’intolérance propre à ceux qui ne comprennent pas que l’on se place au dessus des autres au nom de sa religion. J’ignore comment le vivent les personnes qui sont d’une religion différente, mais lorsque l’on est athée, l’idée même qu’une religion particulière place des gens sur un piédestal est déconcertante.
La situation était commune. La personne en question a choisi de ne pas faire la file, doublant volontairement cinq autres parents, tout aussi chargés, inquiets et pressés. Elle s’est imposée à la réceptionniste qui n’a pas moufté. A laissé le temps s’étirer alors que nos propres enfants pleuraient. Son dédain était évident, son irrespect à la limite du supportable. Je sais aussi que son comportement n’était pas dû à une mauvaise éducation par l’explication même du staff de l’établissement, décrivant la situation comme typique, sinon normale, et m’expliquant avec quelques raccourcis pourquoi une telle confession préexistait sur ma propre situation d’attente-avec-un-enfant-d’un-mois-hors-de-lui-dans-les-bras.
J’ai tu mes pensées. Je les ai gardées pour plus tard. Je m’en suis délivrée auprès de l’amoureux le soir venu. La petite mandarine ayant été plus grande, l’aurais-je épargnée? L’aurais-je prise comme confidente de mes viles pensées? Que doit-on faire pour rendre ses enfants aussi tolérants que possible au monde qui nous entourent lorsque nous mêmes atteignons parfois nos limites? Est-ce que savoir que chaque être humain possède effectivement des limites les aidera à se construire? Dois-je leur dire qu’il est normal de ne pas tout accepter? À quel moment l’opinion, les idées et l’histoire personnelle prennent-elles le pas sur la tolérance? Et d’ailleurs, peut-on toujours être tolérant ?

Et vous, comment faites-vous ?

-Lexie Swing-

Entre deux wagons

Métro Berri./ Photo Michel Filion

Métro Berri./ Photo Michel Filion

Il m’a adressé la parole sur le quai du métro, plaisantant poliment sur l’information que je lisais avec tant d’attention. Je l’ai ignoré, feint la surdité. Ils sont tous les mêmes. Ils abordent avec des sourires et des ronds de jambe, demandent l’heure en estimant le monde au balcon. Ils te complimentent quand ils t’approchent et te conspuent quand ils sont forcés de te quitter, agacés parce qu’ignorés.

Enfin ça, c’était avant.

Il m’a adressé la parole sur le quai du métro, plaisantant poliment sur l’information que je lisais avec tant d’attention. Je ne savais pas vraiment ce que le texte disait. Je relisais pour la cinquième fois la même phrase, les yeux encore à moitié fermés par une nuit trop courte. Je me suis un peu raidie. J’ai relevé la tête et j’ai souri. Il avait 40 ans et des tresses africaines. J’ai dit que c’était une information de première main, quelque chose entre la météo glaciale et les retards de train. Il m’a demandé si j’étais Française, m’a avoué que j’avais été trahie par mon accent. M’a demandé d’où j’étais Française. La formulation m’a amusée. Il m’a dit qu’il connaissait Toulouse, m’a cité la brique, la violette et le Capitole. A ajouté que c’était beau le Capitole. Mais qu’il y avait trop de crottes de chien. Pourquoi les Français ne ramassent-il pas les crottes de chien ?, s’est-il exclamé. J’ai hoché la tête, reconnu l’urgence du problème. Dit que Toulouse c’était à peu près ça. La brique, la violette et les crottes de chien. Il a ri. Le métro est arrivé. Je me suis engouffrée pour trouver une place assise pour mon gros ventre et moi. Je n’ai pas relevé la tête. Je me suis replongée dans l’article. Je ne sais toujours pas de quoi il parlait.

Ce matin j’ai échangé 20 mots avec un parfait inconnu. Ce n’était ni bon, ni mauvais. Mais pour la première fois depuis des années, je ne me suis pas sentie oppressée, je ne me suis pas sentie comme une brebis piégée qui évalue les chances de s’éclipser avant d’être interpellée. Et le Canada, pour moi, c’est aussi ça.

-Lexie Swing-

(Trinquons) à nos erreurs

Erreur de cadrage./ Photo from Flikr

Erreur de cadrage./ Photo from Flikr

Nous répétons invariablement nos erreurs. Il nous a fallu trois semaines pour penser à mettre notre fille sur les toilettes avant de partir le matin. Pendant trois semaines, nous enfilions nos manteaux, elle apercevait son pot de bébé négligemment posé dans un coin et demandait : « pipi? ». Il fallait alors tout réenlever et remonter en courant dans la salle de bains, suant sous le manteau que nous, parents, avions gardé, affolés devant l’heure qui tournait et priant pour que le pipi vienne, vite.
Chaque soir, au moment de prendre le train je me demande : quel wagon? Seuls les huit premiers me permettent de descendre à ma gare. Mais sur ces huit premiers, seuls deux sont bien placés pour prendre directement le bus ensuite. Les autres m’obligent à une course effrénée le long du quai pour attraper l’autobus pressé. Je le sais. Chaque soir je m’interroge. Chaque soir je me retrouve à descendre à mi-quai, et à courir. Et chaque soir je me retrouve assise en sens inverse de la marche quand j’étais persuadée que le train partirait dans mon sens.
On n’apprend guère de ces erreurs. Ou du moins on met du temps. Une chute ne suffit pas, il en faut souvent plusieurs pour que la leçon rentre tout à fait. Et on ânonne nos leçons comme jadis nos conjugaisons. « J’arrêterai de succomber au charme de gars qui ne sont pas fait pour moi. Non l’indifférence n’est pas une parade amoureuse et les baffes ne sont pas une marque de sentiment. » Combien de copines, comme autant d’oiseaux blessés, ont répété à mes côtés cette leçon durement apprise. Pour aussitôt retomber en amour avec le premier connard venu.
Et puis arrive ce jour, où l’on pense enfin à l’arrêt pipi avant d’enfiler son manteau, et où l’on prend conscience, parfois à notre corps défendant, que ce gars là est pour une autre. Qu’à défaut de savoir ce que l’on veut, on sait ce que l’on ne veut plus. On a appris la leçon, on repose la craie au creux de son lit et la ferraille blanchie tinte pour marquer la fin du cours. Il y aura d’autres erreurs à commettre, d’autres verbes à ânonner avant de trouver comment bien les conjuguer, imparfaits et entêtés que nous sommes, jusqu’au bout.

Et qui sait, peut être un jour arrêterai je de courir le long du quai.

-Lexie Swing-

Hommes au volant

Tu seras un homme mon fils./ Photo  Christian Senger

Tu seras un homme mon fils./ Photo Christian Senger

7h17. Nous sommes en avance à la gare. L’occasion d’attendre quelques minutes au chaud et d’observer le ballet incessant des voitures qui déposent leurs passagers. Mr Swing attire mon attention : “Regarde, encore un gars qui ne veut pas que sa femme le conduise” En effet, devant nous, un cinquantenaire bedonnant s’extirpe du siège conducteur, avant de saisir son attaché-case à l’arrière. A l’intérieur, une femme se contorsionne depuis le siège passager pour glisser ses jambes sous le volant. “Je trouve ça fou, je lui dis. Que ce gars est vieux jeu! Heureusement, plus beaucoup de gens sont comme ça aujourd’hui.” Mon amoureux s’esclaffe, me dit qu’il en voit plein, chaque matin, réaliser cette gymnastique. Abandon du volant pour l’homme, contorsion intérieure pour la femme.

Ça me laisse pantoise. La plupart des gens qui se présentent à la gare sont des habitants du village. 5 minutes en voiture pour tout le monde. Mais pour ces 5 minutes, ces si ridicules 5 minutes, au moins 10 hommes des environs, chaque matin, empoignent leurs clés de voiture pour ne pas laisser leur chère et tendre conduire.

Pourquoi ? Je ne sais pas. Dans un couple, il y a souvent cette règle implicite qui veut que l’un des deux prenne plus facilement le volant. C’est un automatisme, un confort qui se créé à mesure que les années passent et que des habitudes s’installent.

Il y a aussi les conjoints qui ne conduisent pas, ou plus. Mais on est bien d’accord qu’on ne joue pas ici dans la même catégorie. Ici, dans la douce ville qui est la mienne, des femmes conduisent… tant que leur chum n’est pas dans l’habitacle. Sinon elles lui laissent le volant. Même pour 200 mètres.

Ça m’outre.  On me dira que les gens font ce qu’ils veulent dans leur chaumière. Et dans leur voiture. Et que si Monsieur se plaît à être un fier macho, c’est son droit le plus strict. C’est vrai. Mais ça m’outre quand même.

Il y a quelques temps, la nièce d’une amie lui a tapé sur l’épaule, alors qu’elle s’installait au volant, en disant “Ben Tatie, les femmes ça conduit pas…” La glotte de ma copine a joué au ping-pong contre ses mâchoires serrées et puis elle a demandé : “Ben pourquoi tu dis ça chérie ?” avec toute la bienveillance dont est capable une fille de 27 ans qui passe sa vie sur les routes. Facile : maman ne conduit pas, mamie ne conduit pas, mamie-de-l’autre-côté ne conduit pas, les femmes ne conduisent pas. CQFD. Il y a plein de raisons pour lesquelles certaines personnes ne conduisent pas. Par peur, par paresse, parce que c’est plus facile de se faire transporter. Le problème, c’est lorsque cela devient une opposition de sexe. Papa est là donc Maman ne conduit pas. Les femmes ne conduisent pas quand les hommes sont là, c’est quand même simple comme principe non ? Ma nièce, la mienne à moi, m’avait fait pareil avec la bière. Sa maman et sa grand-mère n’en boivent pas. Ce sont des femmes d’élégance vous noterez et c’est, quelque part, une qualité que de ne pas boire de la bière. Mais il est facile dans l’esprit d’un enfant de sauter des faits au conclusion.

C’est pour ça que je bois de la bière.

 

-Lexie Swing-

 

PS Un jour je vous raconterai mon aversion pour cette douce phrase qui est : « Mmmmh je pense qu’on va avoir besoin d’un homme ».