Humilité. Pour moi, c’est le maître mot à connaître lorsqu’on immigre dans un autre pays, une autre culture. C’est le mot à garder en tête, lorsqu’on arrive au Québec, et que tout le monde parle comme nous, mais pas tout à fait. On est encore trop nombreux à arriver à Pierre-Elliott Trudeau avec notre Bescherelle et notre bon goût sous le bras, convaincus que l’on va sauver cette pauvre nation de sa vilaine orthographe et de son adoration pour les leggings.

./ Photo Mauricio Lima
Humilité donc. Nous sommes ici en terrain inconnu. La culture et l’histoire y sont bien différentes de la nôtre. Notre seul point commun, outre la francophonie, c’est que nous sommes des Occidentaux. Nous avons donc accès à des choses assez communes, un niveau de vie général relativement similaire, des études supérieures, principalement des métiers de service, etc. Mais notre géographie n’est pas la même, notre développement social non plus.
Cependant, quelle que soit notre volonté de rester humble, nous restons Français. Nous restons des étrangers, en fait. Nous avons grandi ailleurs, et nous aimons donc des choses différentes. Et ce qui passe pour de l’insolence ou de la condescendance parce qu’il est souvent mal présenté ou dit avec arrogance, n’est en fait que la résultante d’une enfance dans une autre culture. Démonstration.
L’anglais. Au Québec, de nombreux professionnels sont bilingues. Et beaucoup de gens utilisent des anglicismes, parfois sans le savoir. Tout comme en France. Sauf que souvent, ce ne sont pas les mêmes qu’en France. Par contre, on lutte pour maintenir le français. Dans les magasins, dans les services, dans les écoles, dans les conversations, sur les étiquetages, etc. En France, notre niveau d’anglais est terriblement bas. À ce jour, les méthodes d’enseignement restent encore assez inadaptées au besoin réel de la réalité internationale et du marché du travail. Alors, pour nous, l’anglais c’est presque exotique! C’est l’étranger, l’aventure, les vacances. On est jaloux de constater que beaucoup de gens sont bilingues. Bien sûr, il nous aurait suffit d’aller plus à l’Ouest pour tenter l’immersion totale, mais tsé, mets pas la charrue avant les bœufs cocotte, on n’a pas dit qu’on voulait parler seulement en anglais, parce que le français reste notre langue d’amour. Ce qui nous amène au point deux.
Le français. Récemment, un guide m’a dit que les Français étaient une chance pour le Québec car ils permettaient un maintien de la langue. Je me suis sentie appréciée et importante. Après il a dit qu’il ferait quand même volontairement du mal aux vertueux de la grammaire française qui rabattent le caquet des Québécois à la moindre expression qu’ils jugent mal orthographiée. Un vidéo, écouter un film, une trampoline, à toutes les heures de la semaine… Tout ça n’existe pas en France. De notre côté, on dit une vidéo, regarder un film, un trampoline et le à (mais que vient faire d’ailleurs ce à que les Québécois n’utilisent pas pour autant à l’écrit?) n’a pas droit de cité dans ce cas. On corrige, mais c’est un réflexe. Vous feriez de même si vous veniez en France et que vous entendiez parler d’une vidéo alors que vous l’aviez masculinisé toute votre vie. Vous pensez avoir mal entendu. Puis vous riez. Vous demandez si c’est une joke/une blague. Et s’ensuit alors le débat habituel France/Québec sur l’utilisation des déterminants. La bonne nouvelle, c’est que rapidement on se met à reprendre les autres Français. On cédule, on dîne à midi et on est choqué qu’ils dinent le soir et on se mord la langue en entendant parler d’un job (en tout cas moi car une partie des Québécois l’utilisent aussi). On s’acculture en fait, et on fait de votre chez vous notre chez nous (pis on pille vos maisons, vos femmes et on abreuve nos sillons comme dit notre charmante chanson).
La bouffe. Déjà, on ne dit pas bouffe en France. Du moins, pas dans le langage normal ou soutenu. C’est moche et un peu péjoratif. Je me souviens très bien de la première fois où je l’ai vu écrit au centre Desjardins pour indiquer le niveau des restos. Mais on apprend vite, la preuve! La bouffe québécoise, quand on en parle, c’est souvent pour parler de poutine, de barbecue et de crème molle. Voire de guédilles de homard, qui ne sont pas québécoises d’ailleurs il me semble. De repas arrosés de sirop d’érable, de blé d’inde beurré et grillé… Bien sûr que c’est bien plus que ça, que la nouvelle génération de chefs est inventive et extraordinaire. Mais croyez-vous vraiment que la cuisine française, ce sont seulement des escargots et du foie gras? Que l’on cuisine tous un carré d’agneau le dimanche midi? J’aimerais tellement vous montrer que c’est plus que ça, vous faire goûter les petites rates de mon grand-père, la ficelle picarde, le gâteau au chocolat simplissime du goûter le dimanche. Fait que, c’est correct si vous ne mangez pas tous du pâté chinois. Parce que je ne mange pas de blanquette de veau non plus.
Les États-Unis. États-Unis, yeaaah. Les premières années, on va plus souvent dans le Maine, à Boston et NY que dans la région de Charlevoix. Pas toujours mais quand même, beaucoup d’entre nous. Quand on est en France, on entend finalement peu parler du Québec. Sauf pour dire que vous avez de la poutine pis des caribous (*information sélective*). Par contre, les États (en France on dit USA, ou States, mais avec l’accent français) ça nous fait briller des étoiles dans les yeux. Pas pour y vivre mais pour voyager. Alors sitôt rendu à Montréal, on droppe nos valises et on saute dans une voiture louée, trois copains trop serrés sur les sièges arrières, et on file comme le vent entre les bois bien verts des Adirondacks. A l’approche de la Grosse Pomme, on se colle New-York d’Alicia Keys à fond les enceintes et on s’époumone dans la descente en découvrant les gratte-ciel. Et puis assez vite, l’intérêt s’épuise. On découvre la Mauricie, la région de Charlevoix, on pousse jusqu’au Saguenay, on rêve devant les photos de la Gaspésie. Et puis le temps d’une journée, on prend les sacs à dos et on part dans les Adirondacks, juste pour le fun de passer la frontière.
Et encore tout ça, c’est ma réalité, peut-être la moitié de celle de mes amis et pas du tout encore celle d’autres copains. Le propos du départ, c’est que nous ne sommes pas nés exactement sous le même ciel. Si on le dit humblement, c’est quand même correct qu’on vive les choses différemment, non?
Et vous, comment vous voyez le Québec/Canada à travers vos yeux de Français?
-Lexie Swing-