Les rêver libres {Education}

On rêve son enfant astronaute, médecin, professeur. On l’imagine en couple, et puis parent. On le voit entouré. On le dessine heureux.

Quand on est parent, et pour peu que l’on ait un peu d’imagination, on s’invente volontiers toutes sortes d’histoires heureuses autour de nos enfants, des milliers de premières fois. On joue la scène à une seule voix, faute de connaître la leur, celle qu’ils auront plus tard, leur caractère, notre relation.

Elle sera la sportive, il sera l’artiste de la famille, elle aura toujours eu du goût pour la musique, il aura toujours aimé les sciences… On essaie de dresser un portrait, volontiers discordant. Qui sait ce que ce trublion en couche-culotte sera capable de faire avec deux chiffres et un crayon? Qui me dit que la finesse du trait de son bonhomme patate augure d’une artiste en devenir ? Que son goût pour la nourriture fera d’elle une cuisinière hors-pair?

Ce matin, les yeux mi-clos sous le soleil de printemps (une denrée rare ces jours-ci!) je les imaginais dans un des plus beaux rôles que la vie nous donne : celui de l’amoureux. Une porte qui s’ouvre, une main tendue, une autre qui s’agrippe à celle de ma fille. « Maman, je te présente… »

Il est brun, grande stature, sourire poli.

J’ouvre mon champ des possibles.

Elle est blonde, petite, yeux de biche.

Je tourne encore quelques clés.

Il est noir. Elle porte un voile.

J’ai poussé la porte. Je passe tout en revue. Il, elle, petit, grande, africain, asiatique, arabe, caucasien, religions diverses, origines diverses, gros, maigre, poilu, trapu, whatever.

Je me confronte aux possibles.

Je suis mauvaise en surprise. Les bonnes, comme les mauvaises. Je ne sais pas les accueillir. Je ne sais pas comment dealer avec. Je manque de spontanéité.

Mais il y a des situations où un « euh » et un regard fuyant ne passeront pas. Quand on a 15 ou 20 ans, qu’on a une belle relation avec ses parents, on veut l’approbation toute entière. Là tout de suite maintenant. Pas dans 5 ans, après des années de cris, de froid et d’hostilité. On veut lire la fierté, on veut lire l’amour, on veut l’absolution et la confirmation.

Je m’ouvre aux possibles car la grandeur de l’amour et les sentiments de mes filles sont les seules choses qui m’importent. Le visage de l’amour n’a aucune importance. Ou plutôt il en a mille: la grandeur de son sourire, le pétillant de ses yeux, la justesse de son humour, la bienveillance de ses propos. Je veux pouvoir m’attarder à mes essentiels, en faisant fi du superflu.

Alors pour ça comme pour le reste je me prépare, je réfléchis. Je ne veux pas mes belles paroles rester lettres mortes. Je ne veux pas du « partout mais pas chez moi ». Je veux que ce soit une possibilité. Des tas de possibilités. Je voudrais que dans leur bouche rien ne sonne comme une révélation, à notre égard. Je voudrais que ce soit une évidence. Que la simplicité prenne le pas sur la justification et sur les étiquettes. Qu’elles puissent me présenter leur « blonde » sans apposer d’étiquette à qui elles sont ou à leur relation. Qu’elles puissent me présenter un homme de confession musulmane sans s’excuser « il n’est pas pratiquant ». Je ne veux pas d’excuses. Je ne veux pas de cases, je déteste les cases. Elles seront et sont déjà bien trop plurielles pour être estampillées d’un label particulier et rangées dans une étagère. Au même titre qu’être artiste n’exclut pas d’être scientifique, qu’être littéraire n’empêche pas d’adorer les maths, qu’être une femme ne donne pas forcément l’envie d’être mère et qu’aucun homme ne vient au monde avec le petit manuel du bon plantage de clous.

Il n’y a que des préférences, des apprentissages et des expériences, ce sont les seules choses qui nous dessinent et nous définissent.

Mon point de résistance : l’âge. Un homme ou une femme (bien) plus âgé(e), plus proche de mon âge que du leur. Voilà un élément qui bloque dans mon imaginaire.

Qu’à cela ne tienne, j’ai dix ans pour travailler dessus !

-Lexie Swing-

Petit guide à l’usage de nos proches français

On s’en va bientôt visiter la France, son pain, son chocolat, son vin, son aligot, ses viennoiseries (j’ai faim, ça se voit non?) et son soleil (j’espère!). Avec moi j’emmène mes enfants (deux, un petit modèle, un grand modèle). Deux enfants qui ont grandi loin de la France. Avec tout ce que ça comporte comme avantages et inconvénients lorsqu’ils se retrouvent en Mère Patrie. Il se peut qu’il y ait des quiproquos. À ce titre, je vous propose donc à vous, mes amis et famille de France, un guide rapide et non exhaustif qui nous sauvera à tous bien des malentendus.

– La première fois qu’elles vont vous voir, elles vont crier et avoir la trouille. C’est que vous étiez derrière un écran d’ordinateur et maintenant vous êtes faits de chair et d’os. Laissez-leur un peu de temps pour s’habituer.

– Elles vont probablement confondre vos noms (mais rassurez-vous, la petite appelle aussi son père «Maman»).

– Elles ont l’accent du pays où elles vivent, surtout la grande. Elle dit «lô» pour là, elle dit «ça se peut-tu?», elle dit (souvent) «bas» pour «chaussette». Je sais que c’est tentant de la corriger mais sachez-le, ça ne va pas me plaire. Ça ne va pas lui plaire à elle non plus (elle a quatre ans et elle pense qu’elle a raison sur tout, imaginez quand elle a VRAIMENT raison). Et surtout, surtout, rire en criant «lô, t’entends elle dit lô!», ça ne fait rire que vous. Surtout pas moi. Regardez-moi bien, est-ce que je ris?

– La liste des mots qu’elles utilisent et qui ne sont pas les mêmes qu’en France est fort longue. Parmi ceux que vous avez le plus de chances d’entendre, vous noterez «abrier» (couvrir, avec une couverture par exemple), «la doudou» (la couverture), «le toutou» (le doudou), «yogourt» (yaourt), «chandail» (t-shirt), «tuque» (bonnet), «espadrilles» (baskets), «glissade» (toboggan), «suce» (la sucette, que la petite appelle «sussa»), «mitaines» (moufles), «cami» (débardeur), «kleenex» (mouchoir), «collation» (goûter, valable aussi le matin à 10h), «gars» (garçon), «allo» (coucou) (très courant, elle n’a pas été polluée par une certaine star de la téléréalité, rassure-toi), «s’enfarger» (se prendre les pieds dans quelque chose, comme dans «j’m’a enfargé dans la queue du chien, papa!»), «tu me niaises-tu?» (tu te moques de moi?). Un poupon est un bébé, un jeune enfant. Une poupée type nouveau-né est un bébé (je sais, je t’ai perdu).

– Elles sont en t-shirts par 15 degrés. Rappellez-vous que chez nous il faisait -15° il y a trois mois. Par 30 degrés de plus, toi aussi t’afficherais ton plus beau marcel.

– Elles mangent à 18h. Ça n’oblige personne à dîner à cette heure-là mais ça veut dire que dès 17h30 elles vont vous tanner sévère pour passer à table.

– «Tabarnak» est un très vilain mot. Je sais que ça peut paraître drôle comme ça, mais ne me donne pas l’envie d’apprendre «Putain de bordel de merde» à tes enfants, si tu vois ce que je veux dire.

– Au Québec, on dit les mots en anglais comme ils se prononcent… en anglais. Même si c’est une phrase en français. Si tu appelles «Spiderman», «Spidèremane», ne t’étonne pas qu’elles ne connaissent pas.

– «Les amis», ce sont les autres enfants. «Allez, va jouer avec les amis au parc» ne signifie pas qu’elles ont sympathisé avec tout le quartier mais juste qu’il y a un petit groupe d’enfants à l’air avenant apparemment du même âge. Au Québec, on est amical par essence et méfiant par exception.

– L’école commence à 5 ans. Elle n’est ni retardée ni déscolarisée. Elle va encore à la garderie puisqu’elle n’a pas l’âge requis pour commencer la maternelle.

– Le pain au chocolat est appelé chocolatine. Elle ne te «niaise» pas pour déclencher une bataille nord-sud pour qui a le bon terme.

Avec ça, nous devrions être au point pour passer de bonnes vacances! Quelqu’un peut me passer la crème solaire?

-Lexie Swing-

Une héroïne chaque soir {Good night stories for rebel girls}

«On lit l’histoire de la dame?» Une semaine que ça commence de même. Routine du soir. Histoire pour la petite sœur. Et le moment venu, B. choisit une histoire pour elle, ma grande de 4 ans. L’histoire de la dame, donc.

En vrai, ce n’est pas toujours la même dame. Elles s’appellent Ada, Alfonsina, ou même Amelia (on est encore dans les A!). Elles sont de toutes sortes, parfois nos contemporaines – l’une d’elle est née en 89! Plus jeune que maman! – et d’autres ont vécu il y a quelques siècles.

Les histoires commencent à peu près toutes de la même façon : «Once (upon a time)…», et puis le texte se déroule. Et sous nos yeux apparaissent des filles brillantes, des femmes fortes, des scientifiques, des littéraires, des sportives, des humanistes, des modèles… Et dans ses oreilles à elle, les idées pleuvent : on peut être handicapée, noire, originaire d’un pays pauvre, grande, malingre… On peut être femme, surtout. Et réussir.

Good Night Stories for Rebels Girls. Un livre superbe, le genre qu’on met en avant dans sa bibliothèque. Un petit ruban rouge pour marquer la page. Des textes en anglais que l’on traduit par passage – d’abord l’anglais, puis sa traduction résumée en français – parfois une ligne sur deux, en fonction de ce qu’elle est capable de comprendre dans la langue de Shakespeare.

Le petit coup de pouce «les femmes aussi sont fortes» restent finalement en arrière-plan, parce qu’elle a 4 ans, beaucoup de certitudes et encore peu de désillusions. D’autres détails l’émeuvent. Comme l’histoire de cette ballerine cubaine devenue aveugle. «Mais c’est quoi aveugle?» (écoutant attentivement l’explication) «Je ne veux pas qu’elle soit aveuble!». Certaines parties l’amusent, tant je mets d’emphase à ma lecture. «And there she met a grumpy old mathematician!» . «Maman, c’est quoi grumpy?» «C’est bougon, grincheux, comme ça … » Et moi de plisser les yeux, la bouche et le nez, imitant une face que je crois être celle d’un «grumpy old man». Et elle de refaire ça, le lendemain, à son éducatrice anglophone…

Le livre l’intéressera-t-elle encore longtemps? Impossible de savoir. Ce soir, peut-être, aura-t-elle temporairement tourner la page. Mais au-delà de l’histoire, je pense qu’elle aime le partage que j’en fais et le cœur que j’y mets. Et les parallèles surtout : cette fille-là, tu vois, elle préférait être seule qu’au milieu de plein de gens, et comme elle dit, c’est bien correct d’aimer être seule, ça n’empêche pas de devenir quelqu’un de bien. Comme B., quoi…

Souligner l’évidence, renforcer les bases, afin que le moment venu, celui de l’adolescence, celui de la fin de l’enfance, et même tout au long de sa vie, elle ne fasse pas peser dans la balance de ses décisions le poids de son genre.

C’est quoi exactement? Un recueil de biographies joliment racontées. Côté gauche, le texte, côté droit un dessin représentant la femme dont il est question. Toutes sortes de femmes qui ont marqué l’histoire y sont évoquées, comme les sœurs Brontë, Ada Lovelace, mathématicienne hors pair, l’aviatrice Amelia Earhart, Amna Al Haddad, championne de lever de poids…

Comment je le commande? Facile, il suffit d’aller sur https://www.rebelgirls.co/. On y trouve toutes les infos concernant les auteures du livre et la façon de les commander.

Combien il coûte? Ça dépend! Le livre seul coûte 35 dollars US et sa livraison est gratuite si vous habitez aux USA. Côté Canada et France, des frais de port s’imposent. De notre côté, avec quatre copines, nous avons décidé d’acheter de manière grouper cinq livres, ce qui a fait baisser nos frais de port. Il y a des frais de douane à payer à l’arrivée (11 dollars CAD pour 5 livres). L’envoi pour nous s’est fait rapidement, une dizaine de jours tout au plus. À noter que c’est Penguin qui distribue le livre dans les certains autres pays anglophones.

C’est pour quel public? Pour les filles et les garçons, à partir de 4 ans environ.

Est-ce qu’il est traduit dans d’autres langues ? L’information se trouve sur le site internet mais les distributeurs de certains pays, notamment en Europe, devraient proposer au courant de l’année des traductions en portugais, norvégien, allemand… Pour le moment la version francophone n’est pas mentionnée mais je garde l’œil ouvert (et le bon!).

-Lexie Swing-

Je suis devenue BoBo

Bourgeois-Bohème. J’aime l’idée d’être bohème. J’aime ce mot, poétique, et ce qu’il sous-entend : de la lenteur, de la contemplation, de la musique, des voyages, que sais-je encore. J’aime moins le mot bourgeois. La richesse qu’il suppose. La condescendance qu’il établit. Je n’ai pas les moyens de me croire bourgeoise, mais j’ai la sensation de le faire paraître.

BoBo. J’aime quand même l’idée qui y est associée. Cet esthétisme particulier, ce goût du beau et du choisi, du sélectif. T’es devenue BoBo. C’est l’amoureux qui se moque, quand je respire mieux parce que je suis au rayon du bio. Quand je ne comprends pas le sens d’une phrase parce que je me suis perdue dans la musique formée par les mots. Quand je m’extasie sur des tissus Liberty hors de prix. Quand je lui fais dessiner, appuyé sur son sac à dos, les plans de mon potager dans mon Bullet Journal.

Bien sûr que je suis tout ça. Que je suis quelque tendance, avec une incroyable lenteur. Que je peux perdre le fil d’une conversation, parce que je me suis égarée dans la contemplation d’un tableau, en arrière-plan. Que je me sens mal, au royaume des supermarchés super achalandés de montagne de bouffe transformée. Et que je me suis extasiée, la première fois qu’au Marché Jean-Talon j’ai aperçu tous les fruits et légumes joliment présentés, dans leur petit panier. Que j’applaudis à chaque initiative estampillée locale, à chaque nouveau café aux couleurs Pinterest, à chaque nouveau resto qui rivalise d’imagination pour proposer du fait-maison. Que j’adore mon vélo, un mélange de bicycle de ville et de vélo à vitesse, déguingandé et poétique.

Et alors, pourquoi pas? Je lui ai répondu. C’est mieux, d’acheter son gratin tout fait et ses pizzas congelées? C’est mal, d’avoir créé son potager et de laisser ses filles plonger les mains dans la terre en pensant que c’est une bonne chose, qu’elles découvrent d’où viennent les légumes tout coupés dans leur assiette? C’est déplacé, d’apprécier le beau, le joli, d’être la 100 001e personne à aimer le Liberty et les meubles suédois? C’est fou, peut-être, d’acheter du bio, de soutenir le local, de vouloir voir des gens, des vrais gens, m’expliquer ce qu’ils ont eux-mêmes construit, ou cuisiné, plutôt que de cliquer sur «Valider», et d’acheter en Chine, depuis mon écran d’ordinateur?

Ce n’est ni plus fou, ni plus mal, ni déplacé, ni moins bien. Ce n’est pas grave d’être «un de plus». Ça ne sert à rien d’avoir honte de vouloir mieux, de vouloir plus, de vouloir être comme les autres, de lire un article sur la nouvelle tendance écolo et de trouver que c’est une chouette idée.

C’est bien, je trouve, de vouloir évoluer, de vouloir s’améliorer, de s’attacher à donner le meilleur à ses enfants et à soi-même. Et c’est normal, aussi, de souffrir de paradoxes. De porter une jupe Zara et un pull du coin. De manger des frites décongelés et des burgers végé savamment préparés par vos soins.

Et puis toi aussi tiens, t’es devenu BoBo.

-Lexie Swing-

 

La complainte des leggings à étoiles


Quand Miss Swing était petite j’avais un goût très sûr pour ses vêtements. Je ne voulais pas de rose, je voulais des petits détails mignons, je voulais du mignon mais pas cucul. Je refusais le Disney et adulais Petit Bateau, mon maître du genre.

Combishorts fancy, marinière et petit chapeau, elle avait du style et je l’assumais.

Et puis un jour elle a eu trois ans, elle a vu une robe et elle a dit non. Après elle s’est roulée par terre, elle a dit que j’étais méchante et elle a sacré son camp vite vite pour que l’horrible robe ne la rattrape pas.

Ce fut la fin de ma toute puissance sur sa garde robe. Car Miss Swing ne porte pas de robes, peu de jeans et surtout pas de pantacourt, ces choses infâmes qui s’arrêtent à mi-mollet et qu’elle tente vainement de tirer vers le bas comme le pantalon qu’elles devraient être. Un chandail manches trois-quarts? L’avez-vous bien regardé ? On ne peut pas tenir les manches pour les glisser dans le pull, on a froid aux avant-bras… Une hérésie ces affaires- là!

Miss Swing, elle, elle porte des leggings. De beaux leggings. Avec des étoiles dessus. Des leggings qu’on appelait caleçons avant. Avec le même effet : des p’tites fesses moulées, des jambes graciles, et du pas beaucoup d’allure. C’est bien simple, ces pantalons n’auront jamais fait couler autant d’encre d’impression que ces dernières années, quand chaque journaliste mode qui se respecte y est allé de sa charte du bon usage des leggings, déclarant l’usage-comme-un-pantalon immonde et l’usage-comme-des-collants impropre. Restait donc l’usage avec tunique, mon préféré, mon pas-si-mal. Mais force est de constater que mon achat de tuniques, difficiles à trouver, n’a pas tenu la cadence face aux leggings 7 jours semaine.

Miss Swing porte des leggings. Tous les jours ou presque. Avec des chandails. Des chandails larges, des chandails mignons, des débardeurs. Souvent sans gilet, car cette fille-là est une vraie Québécoise et se découvre par 10 degrés. Toujours avec plaisir.

Et je m’en fiche, en fait. Tellement… Bien sûr, je me bats encore, certains matins, pour lui faire mettre des jeans. Sursaut de convenance parentale ? Pas du tout. Je me bats car les leggings sèchent en bas et qu’il y a douze paires de jeans dans le tiroir de sa commode. Qu’il est 7h17 et que le train n’attendra pas. Je me bats pour des choses qui valent la peine, et je lui laisse gagner ses propres batailles.

Je sais que j’en gagnerai d’autres. Comme samedi, quand j’ai dit « oh mais non tu ne devrais pas mettre cette robe que je t’ai achetée, ce n’est pas bien les robes hein? » et qu’elle l’a mise. Pour me montrer, que c’est elle qui décide. Et oui, elle était superbe.

La vie est faite de petites victoires silencieuses…

-Lexie Swing-

Mon pays d’immigrés

On rit en roumain, on s’énerve en espagnol, on s’émeut en arabe, on ironise en français et on fait des affaires… en anglais. On croise des jeunes qu’on devine asiatiques et l’on s’agace de ne pas reconnaître la spécificité de leur langue, par méconnaissance. On dit bonjour en arabe à la gardienne marocaine et l’on s’excuse d’un sourire de ne pas savoir en dire plus.

Les CV affichent les spécificités, des troisièmes langues venues d’autres contrées. Ici on parle français, anglais et souvent quelque chose de plus. Les familles continuent, avec raison, à chérir ces langues familiales, culturelles, traditionnelles. Garder ses racines pour en faire une force, une compétence supplémentaire.

La diversité nous rend riche. La diversité a rendu le Canada riche.

Nous la vivons au quotidien. Au travail, à l’épicerie, à la garderie. Beaucoup d’immigration. Juste pas toujours la même génération. Nous sommes l’immigration récente. La fille de notre première gardienne, Roumaine, a le même âge que moi. Mais c’est ici qu’elle a grandi. Les arrières-grands-parents de la blonde d’un ami, une Irlandaise, sont arrivés il y a fort longtemps et ont fait du Canada leur patrie.

Notre terreau c’est le monde mais les nouvelles racines font leur chemin dans cette terre-ci. On a transplanté nos semis dans ce pays qu’on a choisi. Et l’on ne tergiverse pas avec quelqu’un sur l’origine de son nom ou la couleur de sa peau. Car dans cette société là, celle qui se construit, nous sommes égaux. Il est mon coiffeur, elle est ma banquière, il est mon agent immobilier, elle est la caissière de mon épicerie, ils sont les amis de mes filles et de futures personnes indispensables au Québec de demain.

Cette diversité-là est physique, elle est de langue, elle est d’origine, elle est de religion, elle est de nuances de peau. Elle est visuelle, palpable, chantante. Elle est gourmande, tellement gourmande, quand elle se traduit par un potluck entre collègues et que chacun apporte un plat qu’il maîtrise. Elle est de mémoire, elle est un puzzle d’histoires, lorsque des événements surgissent, qui nous poussent à remonter le fil du temps et à comprendre le quotidien d’alors, au-delà de ce que nous ont appris nos livres d’histoire. Elle est de curiosité. Apprivoiser les habitudes des autres, plisser le nez devant des odeurs inconnues et s’amuser que tout le monde – ou presque – aime le pain.

Elle est nécessaire. Elle apporte tellement, en termes d’ouverture au monde, et de confrontation. Savoir qu’il n’existe pas une universalité mais un champ infini de possibilités.

Elle est secondaire, quand l’intérêt commun prime. Quand il faut venir en aide, quand il faut s’indigner, et quand il faut se réjouir.

Hier j’ai vu une jeune entrepreneure faire la promotion de ses nouvelles robes d’intérieur. L’une des photos principales met en scène deux magnifiques femmes. L’une blonde, aux cheveux longs et bouclés rejetés en arrière, la seconde aux yeux brillants superbes, avec un voile noué sur les cheveux. Les deux regardaient au loin, dans la même direction. Ça m’a émue, joyeusement émue, parce que c’est ça, c’est ce genre de monde auquel je crois. Une cohésion, un esprit d’équipe, une richesse faite de diversité et d’individus avec leur propre histoire, leur propre voix et leur propre visage.

On ne gagne rien à rester dans un entre-nous, mais l’on a tout à gagner à s’ouvrir au reste du monde, qui a tant à offrir.

-Lexie Swing-

Le Bullet Journal : ce bordel organisé

Je suis une as du rangement en pile : pile de «à trier», pile de «à ranger», pile de «c’est quoi déjà ce truc? Oh je vérifierai plus tard». Je connais également le rangement en montagne – quand je vide la panière de linge propre sur le lit pour y trouver une paire de chaussettes (minuscules, forcément) pour la petite dernière, et le rangement en tourelle : les bottes d’hiver à nettoyer, les bottes de pluie dernier cri et les baskets font des merveilles sur le tapis de l’entrée.

J’aime beaucoup lorsque quelqu’un justifie son bordel avec un «mais je sais où se trouve chaque chose», parce que ce n’est pas du tout mon cas. Multi-quotidiennement, je retourne la maison à l’affût de la chose manquante. Recherche qui commence désormais par un habituel : «Chérie, tu n’as pas vu le trucmuche de maman?». Miss Swing n’a pas son pareil pour se souvenir des endroits incongrus où je pose mes affaires.

Reste que, quand j’ai découvert le principe du Bullet Journal au détour d’un article de ma Qatari préférée, j’ai eu cette même petite excitation que lorsque je copiais le cahier super-propre-parfaitement-tenu de mes copines de classe. Écriture ronde, titres soulignés, points importants mis en exergue par un encadré avantageux ou une couleur attrayante. Mes propres notes, raturées à la va-vite sur une feuille partiellement froissée, faisaient triste mine à côté.

Les Bullet Journal sont un véritable orgasme ophtalmique : de jolies courbes, des traits bien droits, des pleins et des déliés, de belles calligraphies, des dégradés de couleurs… J’ai su aussi, tout de suite, que ce n’était pas pour moi. J’ai l’expérience de l’âge (31 longues années) et je me connais parfaitement : avec moi le Bullet Journal allait se transformer en un cahier de brouillon, malmené par la pluie et les tasses de café que je ne manquerais pas de poser sur lui.

J’ai commenté en disant «trop beau mais jamais chez moi, ah ah» et j’ai acheté un cahier le lendemain matin. Appelez-moi versatile. J’ai pris ma plus belle plume, mon crayon de papier, j’ai tiré la langue et je me suis appliquée comme jamais. «Journal» j’ai écrit. Le L cognait un peu à droite parce que j’avais mal calculé – as usual – mais l’ensemble était correct. J’ai repassé le tout au feutre et me suis lancée dans l’idée saugrenue de faire des dessins autour de mon titre.

De la part de la fille qui ne sait faire que de la peinture au numéro – quels beaux chevaux j’ai réalisés alors – l’initiative était mal engagé. Après quelques fleurs aux courbes callipyges, et un soleil surprenant, j’ai abandonné l’affaire avec la promesse – à voix haute, sinon elle ne compte pas – d’y revenir plus tard. Demain peut-être (ça fera 8 mois).


Je suis passée à l’index, à la table des matières, puis j’ai numéroté les premières pages. J’ai voulu faire un premier calendrier, mes lignes n’étaient pas droites, je suis donc passée aux choses sérieuses : j’ai affiché Pinterest et pris un modèle pour faire ma page Octobre, mois qui s’en venait.

Ensuite j’ai minutieusement écrit les chiffres de 1 à 30, j’ai coincé le 31 où j’ai pu (j’avais oublié, forcément)… Et puis j’ai écrit «liste d’octobre» sur la page suivante. J’ai reporté le nom de mes pages dans la table des matières. Je me suis ouvert une bière, on m’a appelé, j’ai dit à Journal «je reviens Journal», et je suis revenue. En avril donc.

Ce que j’ai vraiment fait

J’ai vite laissé tomber les calendriers annuels et les présentations en déliés. Je reste une incurable maladroite-aux-deux-mains-gauches et tenter de copier les talentueuses dessinatrices de Pinterest était pire que mieux. À la place, j’ai fait des pages de listes, des pages de projet, des pages de choses dont j’ai besoin souvent : taille de vêtements, tour de tête, identifiants pour la bibliothèque.

J’ai fait des pages de souhait, tracé (merci l’amoureux) un carré pour inscrire les plantes à planter dans le potager, inscrit des choses à faire pour des voyages à venir.

J’ai aussi inscrit des recettes que nous faisons souvent, et que nous sommes lassés de chercher sans cesse sur Internet.

Ce que je vous conseille

D’adopter Journal. Pas le mien hein, mais le vôtre. Allez dans la papeterie que vous aimez bien, faites fi des recommandations, choisissez le modèle qui vous correspond, avec une couverture plaisante, rassurante. Couverture souple, avec ou sans anneaux, lignes, petits carrés, whatever. Regardez quelques modèles, pour avoir une idée du principe, et ne prenez que ce qui vous intéresse. Vous vous trompez? On s’en fout! Vous pourrez toujours coller autre chose par-dessus.

Je ne sais pas si le Bullet Journal m’a permis d’être mieux organisée (en même temps, je partais de très bas, je creusais encore même), mais il a eu deux avantages considérables : il m’a aidé à synthétiser certaines idées, et il m’a permis de détenir tout au même endroit. Listes de choses à faire avant de partir en vacances, dimensions diverses et variées, idées cadeaux, plan du potager, j’en passe et des meilleurs. D’aucuns diront que c’est dangereux, pas de backup, rien.

Mais tsé, je suis née avant la dernière pluie. C’était le printemps, il neigeait et l’on croyait que les véhicules urbains de 2020 se téléporteraient. Fait que, lâche moi la page blanche pis attache ta tuque, le futur n’attend pas. Mais si tu me permets, moi je vais rester là, sur ma table en bois, avec mon café trop chaud et mon BIC bleu. Je vais me demander encore une fois si je plante des tomates cerises ou des Cœurs-de-bœuf, je vais griffonner, raturer. Je vais préparer la page que je collerai par-dessus parce que c’est rendu trop moche et puis je vais laisser mon regard se perdre par la fenêtre et accompagner les oiseaux. («s’ozio, s’ozio, r’gad s’ozio» qu’elle dit)…

-Lexie Swing-

20

CadetteDans quelques jours, Tempête aura 20 mois. 20 mois! C’est presque la maturité, pour un bébé!
Tempête… Elle a des joues de brioche, et toujours une couette sur le haut de la tête. Lorsqu’il pleut dehors, ses petits cheveux de derrière tressautent, insolents, et remontent en des anglaises qui s’étiolent en fonction du temps. Elle a des petits bras musclés, des cuisses rondes et deux pieds bien campés. Dans le bain, le soir, elle regarde attentivement et imite sa sœur. Elle croise maladroitement les bras pour laver ses toutes petites aisselles qui n’ont pas transpiré. Elle sort un pied, puis l’autre, pour les savonner. Elle frotte ses cheveux, elle frotte ses yeux, puis crie au supplice du shampooing-qui-pique et qui ne devrait pas. Tempête, et ses trois sucettes, qu’elle tient dans chaque poing, pour les échanger la nuit venue, en fonction de ses envies et du goût qu’elles n’ont plus. Sucettes qu’elle appelle « sussss » en faisant traîner la fin, à l’affût de ses précieuses dans toute la maison. Et tous ces mots qu’elle dit, ses petites phrases courtes. Ses « papa est pa’ti? » et « il est où Loulou? » La première fois qu’elle a appelé sa sœur, et mon émotion… La première fois qu’elle a répondu « C’est à mééé » quand j’ai voulu lui prendre son ourson…
Tempête mon inépuisable, parfois fatiguée mais jamais rassasiée. Qui court, grimpe, saute en comptant « un, deux ». Son impatience, sa gourmandise, son rire contagieux, son entêtement, ses cris rageurs et son désespoir quand on lui interdit quelque chose qu’elle souhaitait ardemment.

Mon bébé soubresaut, réveillé au moindre souffle, au moindre bruit. Mon bébé que j’ai veillé il y a quelques nuits, quand le sommeil refusait de venir, et qui a attrapé ma main à travers les barreaux du lit, pour y lover sa tête. Mon bébé d’émotion, si plein d’émotions, qui les alignent comme autant de billes dans son quotidien. Si l’amour était en accusation, Tempête serait ma preuve irréfutable qu’il existe. Il vit, il vibre, il crie à pleins poumons, rit à gorge déployée et pleure à chaudes larmes. Il a bientôt 20 mois et une couette sur la tête. Et il s’appelle Tempête.

-Lexie Swing-

Crédit photo : Lexie Swing

Cuisiner avec un enfant de dix-huit mois

Les premières années de B., ma grande fille, j’étais dévouée corps et âme à son développement. Je lui faisais faire des puzzles, je m’interrogeais sur la pertinence des légos, je lui faisais réaliser des collages et de la peinture… C’était un plein enthousiasme qui a malheureusement fondu avec l’arrivée de ma deuxième, débarquée en combo gratuit avec fatigue et surmenage.

Preuve en est, lorsque j’ai voulu lui offrir une petite chose pour sa fête (la Saint E.), je n’ai juste pas su quoi lui prendre. A mes yeux, elle a déjà tout, hérité des enfants avant elle, et je ne sais trop vers quoi l’orienter.

Mais voilà, Tempête la malicieuse est aussi bien souvent Tempête l’enfant malade. Et un enfant malade capable de retourner une maison avec 40° de fièvre et une toux à décorner un caribou. Deux jours – non consécutifs, malicieuse je vous dis – de maladie cette semaine m’ont obligée à ressortir mon enthousiasme et mes vieilles idées. Alors après avoir dessiné, collé des gommettes et plié (fait des boules avec) le linge, on est passé aux choses sérieuses.

Tempête est gourmande. Ses joues sont là pour le prouver. Quelques bananes en fin de vie étaient donc le prétexte idéal pour la faire passer en cuisine. Mais ça cuisine-tu vraiment un enfant de dix-huit mois? Impossible de me souvenir à ce stade.

Je l’ai plantée dans sa chaise haute, j’ai mesuré tous les ingrédients et j’ai lancé l’offensive. Je craignais les débordements et la pâte en mottons sur le plancher du salon, mais ma toute petite était bien trop absorbée par ce bol de nourriture odorant pour le pitcher par terre.

Elle a éternué dans la farine, crié quand j’ai voulu mélanger moi-même le beurre et a attaqué goûlument les bananes avec la fourchette destinée à les écraser. Chose étonnante : elle n’a pas voulu – de prime abord, tenez les chevaux, on parle de mon affamée cadette – goûter la pâte. Par contre elle a passé sa langue d’un côté à l’autre du moule fraîchement beurré. Normal. Bref, il n’a pas fallu longtemps pour la convaincre. A la faveur d’un index trempé dans la pâte enfin prête, Tempête a goûté au meilleur : le fond du bol du mélange à gâteau. Un peu plus, et elle y plongeait les deux mains et la tête avec. Je l’ai repêchée quelque temps après avoir enfourné le gâteau, occupée qu’elle était à nettoyer avec les dents la cuillère en bois.

Et vous savez quoi? Il était délicieux ce cake. Les éternuements et le moule fraîchement léché, sans doute (ah ah je perçois d’ici vos mines dégoûtées). La recette originelle, réalisée sans PLV, avec du beurre végé Becel et du lait d’amande. Il a cuit tellement longtemps que j’ai pu me faire un marathon de séries, pendant ce temps, mais le jeu en valait la chandelle!

Et puis avez-vous déjà eu votre maison embaumée par une odeur de pain aux bananes? Seriously?

-Lexie Swing-

Crédit photo : Lexie Swing