N’importe qui vous le dira : les enfants détruisent le couple. Ça pourrait représenter un beau ciment, ce rôle de famille toute neuve, mais en vrai, c’est plutôt de la dynamite.
Si vous manquez de sujets d’engueulades, faites des enfants. Les rôles distribués sont bien souvent les mêmes: l’un des parents décide de devenir la mère de tout le monde, son chum ou sa blonde y compris, et de distribuer règles et reproches à tout ceux qui vivent sous son toit. C’est le parent qui gère l’épicerie, les habits et l’agenda scolaire. Ses phrases commencent par « il faudrait » et se termine par un soupir d’exaspération.
En face, on a l’autre, qui ne voit pas vraiment en quoi faire porter des chaussettes roses avec un pantalon rouge pourrait être une déclaration de guerre et se tient généralement devant le frigo aux alentours de 18h, l’enfant accroché à la jambe, en braillant « le p’tit a faim qu’est ce qu’on fait? ». « On le met à la cave et on attend qu’il apprenne à chasser le rat », crie en retour l’autre parent, fatigué de sa journée de boulot et excédé de la constance avec laquelle ladite question revient tous les soirs à 18 heures.
Selon le thème, les rôles s’inversent. Désintérêt devant l’achat de la voiture familiale ou souci différenciel, l’un des parents chantant les louanges d’un mini van 12 places avec possibilité de transformer l’arrière en parc de jeu pour enfants. L’autre parent déplorant la consommation essence et la faiblesse du moteur.
Et ça se répète à l’infini…
Et si l’enfant est de la dynamite, c’est l’absence de communication entre les parents qui bien souvent allume la mèche. « On n’est plus que des parents », finissent par souffler les concernés, épuisés au bout de quelques années par les engueulades récurrentes et le flou des souvenirs où ils étaient un couple avant d’être l’équipe chef d’une maisonnée en culottes courtes.
Difficile de passer du temps à deux, de se trouver du temps pour parler, pour échanger. Tout est susceptible d’être interrompu par un cri strident d’enfant, y compris le party de corps-tout-nus. Les repas sont une succession de phrases sans queue ni tête et d’histoires dont on ne connaît jamais la fin. Quant au restaurant, c’est bien simple: mieux vaut y aller avec une autre famille si l’on veut espérer avoir une conversation avec au moins un autre adulte.
Nous n’avions pas vraiment l’impression de ne plus nous parler – je veux dire, on s’appelait quinze fois par jour pour se parler de trucs essentiels, comme l’achat de lait en poudre ou le dernier courriel de la garderie – mais c’est un événement fortuit qui m’a fait prendre conscience de tout ce qui nous manquait.
On a pris le train ensemble.
Quand Mr Swing a repris le boulot, il s’est mis à reprendre le train. Le même train que moi je veux dire. Pas toujours car nous sommes tous deux susceptibles d’avoir des obligations professionnelles, mais deux à trois fois par semaine. Au début, on n’en revenait pas de se retrouver là, côté-à-côte. On se gardait une place si jamais l’un de nous était monté en premier, on se promenait main dans la main, traversant la ville jusqu’à ce coin, à l’angle de Peel, où je monte tout droit et où il continue sa route. Je me dis souvent, maintenant, que ceux qui posent le regard sur nous à ces instants doivent nous voir comme un jeune couple. Et, dans ma tête, si mes enfants m’apparaissent soudain en superposition, ils deviennent tout à coup un ciment, un ciment fort.
Un des luxes des parents est de pouvoir parler de ses enfants sans être interrompus par ceux-ci. Et de pouvoir parler d’autre chose, aussi… Beaucoup d’entre nous sont effrayés à l’idée de ne devenir qu’une mère, ou qu’un père. Mais quid de son couple plongé soudain dans cette chape de plomb que peut être la parentalité?
Je suis toujours étonnée d’entendre des discours du type «On ne m’avait pas prévenu» ou «Si on m’avait dit» que tous les bébés ne font pas leurs nuits à deux semaines / que l’enfant n’est pas livré avec le mode d’emploi / qu’être parent est rarement inné / qu’un toddler peut faire une crise du bacon en mi majeur au milieu d’une église à l’heure de la messe (rayez la mention inutile). Si on m’avait dit que… le couple pouvait battre de l’aile après l’arrivée d’un enfant… Mais pardi! Dans quel monde vis-tu? Le fameux «quelle idée d’avoir fait un petit troisième en espérant que ça allait améliorer les choses dans leur couple» est l’une des phrases les plus en vogue aujourd’hui, comment as-tu pu passer à côté de ça?
Non, la vraie raison, c’est que l’on sait, on entend mais on refuse d’y croire. Créer quelque chose ensemble – a fortiori un humain, devrait être une mission suffisante pour unir le couple le plus bancal. Ceci dit, dans l’idée, ça se tient. D’ailleurs le couple est généralement assez uni dans la réalisation de l’objectif, lorsque cela passe par des travaux pratiques de jambes en l’air.
Mais l’enfant est un formidable élément dans la vie humaine, capable de révéler le pire et le meilleur de ses parents. Suis-je la seule à m’être émerveillée, la nuit venue, d’avoir été capable de faire «ça», ce bel ange endormi, pour passer quelques heures plus tard, au dixième réveil à un état de nerfs incroyable, jurant mes grands dieux que la prochaine fois c’était ceinture, t’as-entendu-chéri-demain-matin-première-heure-je-prends-rdv-pour-ta-vasectomie.
Une dynamite, je vous dis.
Ce qu’on nous dit aussi, mais que l’on entend pas toujours, c’est qu’il faut se réserver des moments à deux, des soirées, des sorties. Des vacances, pour les plus chanceux. Et on essaie. Et souvent on savoure. Mais c’est toujours trop court et la réalité, le manque de temps et l’absence de communication reprennent vite le dessus.
C’est dans la régularité que j’ai trouvé mon salut.
Avoir chaque semaine un temps privilégié l’un avec l’autre, je trouve ça indispensable désormais. Ce qui est drôle, c’est que des choses qui nous paraissaient routinières, comme un trajet en voiture ou des courses à l’épicerie, deviennent soudain amusantes, et un peu spéciales, à l’image des premières courses réalisées ensemble pour remplir le frigo de notre premier appart. Mais ce sont des moments teintés de ce je-ne-sais-quoi de plus, cette aura particulière due au fait d’avoir tant partagé, dont deux bébés. Ce qui nous unit est bien plus fort que n’importe quel mariage, que n’importe quel commitment d’ailleurs…
Mais ça prend du temps seuls, pour le reconnaître.
-Lexie Swing-