Mauvaise rencontre

Autmone./ Photo Denis Collette

Autmone./ Photo Denis Collette

Arrêt sur image. Il est 22h. Je porte un vieux chandail, et une capuche sur la tête. A mes pieds, mes baskets de running vertes et roses. Flashdance mais en mieux. Elles sont trempées.
J’ai les pieds joints, les mains baladeuses. Tentative d’échappatoire, je sers encore plus les jambes. Mes bras sont pendus à son cou tandis que sa tête ruisselle. Il sent la mangue. Et l’orange aussi. Il sent le shampooing pour enfants dont on l’asperge depuis 30 minutes.
Je tremble. Il fait froid les nuits d’automne au Canada. Mes doigts se crispent sous mes gants Mapa tandis qu’il hume l’air, indifférent à la fraîcheur de l’eau qui coule dans ses yeux. Il aimerait me fausser compagnie mais je crains pour son regard. Cécité partielle possible. J’ai lu ça quelque part. « Encore un peu, encore un peu », je dis. A quel moment est-ce assez?
L’odeur est toujours là, entêtante. Encore une fois. Encore un bol. Encore un tour. Ne bouge pas, je le supplie. Il s’appuie contre moi, indolent, endormi par la nuit. Je frissonne malgré sa chaleur. C’est la deuxième fois, la troisième fois peut-être. La mousse recouvre encore une fois son crâne tandis que l’eau tiède du mélange creuse des sillons dans ses poils blancs.
Aucun changement, soupire l’amoureux, en tenant son nez à respectueuse distance du museau criminel.

Alors je perds mon self-control et abandonne le navire.

MAIS PUTAIN, je glapis, QUELLE IDÉE A EU CE CLEBS D’ALLER SENTIR LE CUL D’UNE MOUFETTE ?

Seul le vent de la nuit me répond, insolent, tandis qu’Eleven frotte avec volupté sa tête mouillée dans l’herbe fraîche du jardin.

-Lexie Swing-

Les nouvelles wonderwomen

Gants de soie./ Création Vanessa Lekpa

Gants de soie./ Création Vanessa Lekpa

Elle Québec publiait récemment un (bon) article intitulé « les nouvelles wonderwoman ». J’aurais mis women mais c’est un autre débat. Avant même de lire l’article, qui traitait en réalité de femmes ayant monté leur propre business afin de concilier vie de famille et vie professionnelle, je me suis demandée ce qu’était pour moi une wonderwoman. Pas celle des vieux comics en collant nylon mais nos héroïnes d’aujourd’hui. Quelle serait pour moi une femme +++, celle qui réunirait toutes les qualités possibles?

  • Elle serait drôle, façon ironico-cynique, avec une touche d’humour de bas niveau, genre maîtrise de la blague du muffin.
  • Elle serait brune, parce que les brunes, c’est mieux. Si. C’est une brune qui vous le dit, vous pouvez me croire.
  •  Elle serait travailleuse et passionnée. Elle pourrait être esthéticienne ou politicienne, elle pourrait même être mère au foyer, mais elle serait investie, avec des idées à mille à l’heure et des réalisations à couper le souffle. Je vous fais le maillot en sapin de noël pour les fêtes ? Pas de problème!
  • Elle serait humaine et humaniste. Elle aurait un passé dans l’humanitaire et une pensée pour le sans domicile fixe qui gîte en bas de son immeuble. Elle connaîtrait son prénom, son histoire et son gâteau préféré. Elle s’arrêterait le soir, juste pour lui demander comment il va, pas par politesse, mais parce qu’en vrai ça l’intéresse.
  • Elle serait écolo et amie des animaux. Elle trierait, économiserait, achèterait local et commerce équitable. Elle militerait pour les baleines et les orang-outans. Elle s’investirait de longue date et pas seulement quand le sang de milliers de dauphins salit l’eau d’une baie féerique.
  • Elle serait mère. Mère présente. Mère aimante. Mère amusante. Mère investie. Mère pas coupable, surtout. Elle serait de ses mères qui se fichent du qu’en dira-t-on. Qui suivent leur instinct. Qui font de leur mieux. Qui aiment sans étouffer. Qui épaulent sans porter. Qui soignent sans s’apitoyer.
  • Elle serait bien sapée. Elle porterait des tenues rétros et des robes bien coupées. Elle serait vêtue plus années 20 que 2010. Plus gants de dentelle que string ficelle.
  • Elle serait curieuse. Ouverte au monde, aux autres. A la culture, aux sciences, à l’éducation, aux religions. Elle connaîtrait les dates et les contextes. Toujours connaître les contextes.
  • Elle serait à l’écoute. Très. Et elle parlerait peu.
  • Elle serait brune. Comment ça je l’ai déjà dit?
  • Elle serait militante. Elle afficherait ses convictions. Elle se battrait pour un monde meilleur. Pour l’égalité. Pour le respect. En bas nylon et gants de soie.

Parce que les bobettes étoiles et les bottes rouge électrique, c’est un peu has been.

Et pour vous, elle ressemble à qui wonderwoman?

-Lexie Swing-

Parent : de l’indispensable « temps pour soi »

J’ai longtemps cru que la chose qui pouvait vraiment me faire dégoupiller, c’était le manque de sommeil. C’était certainement au temps où, petite étudiante, mon seul souci était de me préoccuper de mon petit nombril et où mes motifs de plainte étaient les lendemains de soirées trop arrosées après lesquelles je manquais de sommeil (et d’eau). A ce stade, je pouvais effectivement devenir fort désagréable.

Ma première fille n’a pas trop entamé cette perception. Nous étions deux à l’élever quasiment à plein temps. Lorsque je me lassais de la bercer, je passais la main et le bébé à son papa et partait disputer une partie du tennis ou répéter les lignes de mes pièces de théâtre (écrit comme ça je trouve que j’avais vraiment une vie trépidante, on dirait pas que je vivais au milieu des canards gavés et de l’herbe fraîche de mon Gers d’adoption). Je manquais parfois de sommeil mais rarement de temps.

Me voici désormais mum-of-two et le bus de la réalité vient de me rentrer dedans. Ce qui me manque le plus, ce n’est pas le sommeil, c’est le temps. Le temps pour moi. Le temps pour lire. Le temps pour écrire. Le temps pour placoter. Le temps pour clavarder. Le temps pour m’arrêter, un instant, et rêvasser.

Or ce temps est indispensable. Je m’en rends compte aujourd’hui. Je sors d’une journée marathon où j’ai dormi, mangé, conduit et respiré en gardant toujours un oeil sur mes oisillons, et sitôt Mr Swing revenu, je n’aspirais qu’à une chose : lui larguer notre progéniture pour prendre le large. Mais ce n’est pas toujours possible. Et la routine alors semble interminable : jeux, repas, bain… qu’est-ce qui vient après? As-tu vraiment envie d’une histoire ce soir? Comment ça tu veux faire pipi? Tu as déjà fait pipi… Dis-moi, E., cette suce, tu comptes la recracher encore longtemps? Non, plus de bisous. Tu te lèves encore, je ferme la porte. Attention, je compte jusqu’à trois. Oh et puis non, je ne compte pas, ras le bol. Et là, on atteint le point de dégoupillage. On se met à hurler, à rager. On tire l’amoureux du lit, « viens tout de suite, je vais perdre mon calme, comment ça je hurle déjà? »… Le moment pour soi devient le seul salut…

Il y a quelques jours, nous avons couché la miss, et tandis que sa petite soeur s’endormait dans les bras de son papa, j’ai attrapé les clés de la voiture, et je suis partie. Direction les magasins. Nous avons la chance au Canada qu’ils ferment à 21 heures en semaine… Dans ma voiture qui roulait dans la nuit, je chantais à tue-tête. J’ai erré dans les magasins déserts. J’ai acheté des trucs inutiles. J’ai posé des questions aux vendeurs esseulés qui n’attendaient que mon départ pour fermer. J’ai chanté encore sur le trajet du retour. J’ai imaginé comment j’aimerais me marier peut-être un jour. J’ai songé à nos prochaines vacances. Je me suis demandée quelle couleur de rouge à lèvres m’irait le mieux. Et interrogé sur les paroles de la chanson Rosie de Cabrel. Je l’ai braillée encore une fois, phares éteints, devant la maison. Et puis je suis rentrée. C’était calme, endormi. C’était doux. J’ai embrassé du bout des livres mes poupées. Et puis j’ai raconté à l’amoureux mon analyse psycho-cabrelistique sur fond de « si on se marie, j’aimerais que… », et il s’est foutu de moi.

C’était une belle soirée.

-Lexie Swing-

A toi ma grande

Prête pour la pluie./ Photo DR Lexie Swing

Prête pour la pluie./ Photo DR Lexie Swing

Qu’on l’affiche ouvertement ou qu’on le taise, on est parfois critique envers son enfant, même tout petit. On s’inquiète de sa motricité, on sourit de ses hésitations langagières, on s’apitoie devant sa solitude. On voudrait qu’il ait plus d’amis, plus d’idées, plus de vocabulaire. Devant son berceau de naissance, on se jure de ne jamais, jamais le comparer, et puis sitôt rentrés à la maison, on tape « combien un bébé de trois jours boit-il de lait en ml par biberon multiplié par son poids et divisé par mon nombre d’heures de sommeil? » et c’est la fin des haricots. Il n’est plus lui, unique, mais lui, comparable à tout un tas d’autres ptits culs plus ou moins bien desservis par la vie.

J’ai fait de même, depuis toujours avec ma grande. Même si je pense ne lui avoir mis aucune pression particulière, mon fort intérieur de mère bien (quoique) avisée aimerait parfois qu’elle soit plus ceci, et moins cela. Mais elle a bien des qualités, et je voulais lui rendre justice.

« Ma chérie, des fois, tu me rends chèvre à ranger les choses au carré, recommençant 100 fois jusqu’à ce que tout soit parfait. En vrai, j’envie ton calme, ta précision, ta volonté que toujours soit ordonné et rectiligne. Tu retrouves des choses que je croyais perdues, tu crées de l’ordre là où je ne mets que du foutoir. Tu as 2 ans, j’en ai bientôt 30, et en termes de rangement, tu as tout à m’apprendre. »

« Des fois, j’aimerais te pousser dans le dos pour que tu descendes enfin de la glissade, que tu t’avances vers ce groupe d’enfants ou que tu sautes avec eux au milieu du château gonflable.  En vrai, je suis soulagée de ta retenue. Tu ne te jettes jamais tête la première dans la mêlée. Tu prends le temps d’observer, qu’il s’agisse d’un obstacle ou d’un groupe qui t’attend. Et lorsque tu te lances enfin, tu n’as pas besoin de recommencer. Tu as su faire de suite, puisque tu t’y es préparée. »

« Des fois, j’aimerais que tu arrêtes de me demander et ça c’est quoi? ou stopper ta litanie lorsque tu répètes le nom des fleurs et des animaux qui se trouvent dans tes livres d’images. En vrai, j’admire ton incroyable mémoire, ta capacité à te souvenir du nom exact de fleurs dont je ne connaissais même pas l’existence jusqu’alors. »

« Des fois, j’aimerais te dire d’arrêter de minauder, de prendre des pauses et des intonations affectées. En vrai, ça m’émeut lorsque tu te penches vers ta petite sœur et que de ta voix de petite dame tu lui susurres ça va mon amour?, et que tu lui caresses la joue, doucement, très doucement. »

« Des fois, j’aimerais que tu arrêtes de piquer toutes les affaires de ta soeur, que tu cesses de me les ramener une à une en me demandant s’il faut prendre ça, ou ça, et que tu ne mettes plus tes doigts tout sales sur sa sucette. En vrai, je suis surprise lorsque tu me ramènes ses chaussons et sa tuque avant de partir en balade, lorsque tu me désignes les couches ou le sac que j’ai oubliés, et que ta soeur cesse enfin de pleurer car grâce à toi (et tes doigts sales) le chemin de sa bouche sa sucette a retrouvé. »

Des fois, tu me rends dingue, à en hurler. Et je hurle, parfois. Contre moi, contre toi. Contre mon impatience, contre ton insolence. En vrai, je t’aime plus que tout, ma grande-grande-toute-petite.

-Lexie Swing-

 

Tolérance combien?

Praying boy./ Photo Adi ALGhanem

Praying boy./ Photo Adi ALGhanem

J’ai été élevée dans la tolérance de l’autre. Quelle qu’ait été la différence, il était de coutume chez nous d’en faire fi pour faire de la place à l’autre.

Je l’ai peut être déjà dit, mais je suis athée. Ou agnostique, je ne sais pas vraiment. Je n’ai jamais cherché à pousser mon introspection personnelle pour définir les croyances qui m’habitent. Je n’en ai ni le besoin, ni l’envie, mais les déviances dont font l’objet la plupart des religions poussées dans leurs extrêmes me conduisent volontiers à m’afficher comme athée, pour barrer la route à toute volonté d’autrui de me rattacher à une quelconque religion existante. Je sais, c’est quand même dommage pour quelqu’un qui a le mot Dieu dans son nom.

J’essaye cependant de connaître et comprendre les religions. Car, si le sujet, je dois l’avouer, ne me passionne guère, il m’importe de le maîtriser pour le retransmettre le plus justement possible à mes filles.

Quelque tolérant que l’on soit, nous avons tous des pensées qui nous dépassent. Et si vous êtes comme moi, vous êtes du genre à vous flageller mentalement d’avoir jeté un oeil courroucé à une tenue particulière ou regardé avec dédain une coiffure spectaculaire. L’éducation ne fait pas tout. Il n’est pas si facile de faire taire ses démons, de museler ses propres penchants, parce que l’on est pour l’égalité, parce que l’on croit fort à une place de choix pour les femmes, parce que l’on souhaiterait voir le monde régit par la raison plutôt que par des passions idéologiques (théologiques?).
J’ai vécu il y a peu une situation faisant gronder en moi l’intolérance propre à ceux qui ne comprennent pas que l’on se place au dessus des autres au nom de sa religion. J’ignore comment le vivent les personnes qui sont d’une religion différente, mais lorsque l’on est athée, l’idée même qu’une religion particulière place des gens sur un piédestal est déconcertante.
La situation était commune. La personne en question a choisi de ne pas faire la file, doublant volontairement cinq autres parents, tout aussi chargés, inquiets et pressés. Elle s’est imposée à la réceptionniste qui n’a pas moufté. A laissé le temps s’étirer alors que nos propres enfants pleuraient. Son dédain était évident, son irrespect à la limite du supportable. Je sais aussi que son comportement n’était pas dû à une mauvaise éducation par l’explication même du staff de l’établissement, décrivant la situation comme typique, sinon normale, et m’expliquant avec quelques raccourcis pourquoi une telle confession préexistait sur ma propre situation d’attente-avec-un-enfant-d’un-mois-hors-de-lui-dans-les-bras.
J’ai tu mes pensées. Je les ai gardées pour plus tard. Je m’en suis délivrée auprès de l’amoureux le soir venu. La petite mandarine ayant été plus grande, l’aurais-je épargnée? L’aurais-je prise comme confidente de mes viles pensées? Que doit-on faire pour rendre ses enfants aussi tolérants que possible au monde qui nous entourent lorsque nous mêmes atteignons parfois nos limites? Est-ce que savoir que chaque être humain possède effectivement des limites les aidera à se construire? Dois-je leur dire qu’il est normal de ne pas tout accepter? À quel moment l’opinion, les idées et l’histoire personnelle prennent-elles le pas sur la tolérance? Et d’ailleurs, peut-on toujours être tolérant ?

Et vous, comment faites-vous ?

-Lexie Swing-

Wonder parent

Parent of 2./ Photo Michieru

Parent of 2./ Photo Michieru

Être parent de deux demande des ressources inexploitées jusqu’ici. Comme le don d’ubiquité. Il est 23h et le bébé finit de digérer dans mes bras. Dans la chambre à côté, la miss tousse à grands renforts de souffle rauque, début de laryngite oblige. Ses pleurs m’obligent à coucher plus vite que prévu la petite mandarine pour aller porter assistance à ma grande-toute-petite. Miss Swing est recouchée mais sa sœur cuve toujours sa fin de biberon avec un hoquet persistant. Il est temps d’aller « chercher le gros rot, Minou, il est où le gros rot? ». On est débiles quand on est parent. Mais à une heure du matin, vous n’imaginez même pas…
Être multiparent, ça prend aussi de nombreux bras, comme Shiva. Comme lorsqu’il faut attacher le bavoir de la poupée tout en donnant le biberon. Ou aider à enfiler une culotte tout en berçant un petit démon qui ne dort que d’un oeil. Ou encore sortir un gâteau du four tout en s’assurant que la grande ne tente pas de couvrir la tête du bébé (« mais si la lumière la gêne pour dormir ») ou que le chien n’a pas l’idée de lécher le petit visage de nouveau-né à sa portée.
Ça prend de la patience digne d’une statue grecque, des yeux derrière la tête, une résistance au sommeil à l’épreuve des pires hurlements, un odorat pas trop exigeant, un déni pour le ménage et le rangement. Ça prend des kilos d’amour. Il en faut, parfois. Ça fait passer les migraines. Les jours de pluie. Les yeux bouffis. Ça apaise, tandis que l’on observe son tout-petit s’appliquer à bien digérer son biberon de la nuit. Pendant deux heures parfois. En passant deux-trois pyjamas. Vous reprendrez bien un peu d’amour, non?

-Lexie Swing-

D’où viens-je…

Chacun son histoire./ Photo Steve C

Chacun son histoire./ Photo Steve C

J’ai lu l’autre jour le témoignage d’une mère de famille dont l’aînée est malade. Une leucémie. Si sa fille rechutait, une greffe de moelle osseuse serait nécessaire. Sa maman s’interrogeait alors : « devraient-ils avoir un autre enfant dont la compatibilité avec sa sœur serait testée au moment même de sa conception, assurant ainsi à cette dernière de pouvoir un jour, peut-être, bénéficier de la greffe de moelle nécessaire à sa survie? »
Les commentaires étaient chaleureux mais les interrogations inévitables. Comment cet enfant vivrait-il son statut de « bébé médicament », comme on les appelle souvent? Je rappelle pour la forme que le bébé en lui même n’est pas affecté par la greffe car le prélèvement se fait au niveau des cellules du cordon.

Il sera né dans l’unique but de sauver sa sœur, écrivait quelqu’un, l’air visiblement soucieux d’une telle destinée. Moi je trouve ça assez ambitieux comme raison de vivre. Nous n’avons pas tous l’étoffe d’un super-héros mais certains d’entre nous naissent déjà avec un destin de sauveur donc. Même JC n’a pas fait mieux.

Non sans rire. « Vous ne l’aurez pas vraiment désiré ». Comme si l’amour qu’on porte à un enfant se mesurait à la grandeur de l’envie qu’on a eu de l’avoir.

Que dire alors…
De ceux qui ont été conçus « par accident », à cause d’un oubli de pilule ou d’une soirée trop arrosée?
De ceux que la mère désirait ardemment et le père un peu moins, ce-dernier ayant profité du séjour à la maternité pour s’éclipser ?
De ceux conçus vite vite après la disparition d’un frère ou d’une sœur aîné(e)?
De ceux pour lesquels il a fallu l’intervention d’une tierce personne, donneur de gamettes ou mère porteuse ?
De ceux, ces petits derniers, conçus pour stabiliser un couple qui n’en finissait plus de se séparer (et finit souvent par divorcer quand même)?
De ceux qu’on attendait pour apporter « l’autre sexe » à une famille dont la fratrie n’était que d’un seul genre… Et qui se retrouvent à avoir encore une fille, ou encore un garçon ?

Nous sommes tous nés pour des raisons qui n’appartiennent qu’à nos parents. Pour des actes manqués. Parce la vie l’avait décidé. Nous ne sommes pas toujours acteurs de la conception mais nous seuls prenons la décision de garder ou non cet enfant, et c’est à cet instant précis que le désir d’avoir cet enfant intervient. Il ne se mesure pas, ne s’évalue pas, et ne peut guère se juger.

On craint qu’un bébé médicament vive avec un fardeau, mais c’est nous, ses parents, son entourage, ses amis, la société, qui choisissons d’en faire un fardeau. Et nous avons aussi le choix d’en faire une réalité acceptable. Une conception comme une autre. En tant qu’individu, nous ne nous résumons pas à la raison pour laquelle nous avons été conçus, ni à la manière dont nous l’avons été. Ce n’est qu’une infime partie de qui nous sommes.

Ce qui importe, à mes yeux, c’est la vérité. Asseoir l’invraisemblable. Accepter de mettre à nu son histoire et parfois ses erreurs pour laisser son enfant grandir libre. Ce qui entrave une vie, ce n’est pas la raison d’une conception, c’est le secret qui l’entoure. Le fardeau, c’est le secret.

-Lexie Swing-

Premier jour de garderie

En bottes pour l'automne./ Photo DR Lexie Swing

En bottes pour l’automne./ Photo DR Lexie Swing

Il y a deux mois, alors que nous nous roulions en direction d’une garderie du coin pour y inscrire Miss Swing, la garderie de nos rêves nous a rappelés pour nous proposer une place pour septembre. #perfecttiming

Quelques-uns autour de nous se sont interrogés. La changer de garderie ? Encore ?

Oui, encore. Mais cette fois-ci, c’est un choix assumé. La précédente garderie avait été trouvée à la va-vite. Nous déménagions sur la rive sud et il était tout bonnement impossible de continuer à emmener Miss Swing chez sa gardienne chérie à NDG. Nous avons donc choisi un grand complexe, proche du travail de son papa. Les premières semaines ont été difficiles. Les suivantes ont été bien meilleures mais Miss Swing n’a jamais vraiment retrouvé l’excitation de sa première garderie où elle se rendait ravie et dont elle refusait de partir le soir.

En juillet, les « vacances » ont commencé. Plus de programme journalier mais un morne « jeux libres » écrit quotidiennement dans le cahier de liaison. Très vite, Miss Swing n’a plus voulu y aller. Les pleurs ont repris, les promesses du week-end à venir étaient notre salut. Quand la jolie garderie du bout de notre rue nous a appelés un soir d’été nous étions soulagés.

Une petite garderie de 8 enfants par « classe », avec activités multiples, apprentissage quotidien et anglais dès deux ans. A deux minutes à pied de la maison donc.

Ce matin, c’était son premier jour. Elle a pleuré. Beaucoup pleuré. C’était difficile. Mais je suis repartie le cœur léger, parce que cette fois-ci, je suis convaincue. Je la change oui, mais pour mieux.

-Lexie Swing-

PS On a profité du fait que la petite mandarine était gardée par ses grands-parents pour prendre un café en tête-à-tête. Pis c’était doux.

PPS La première journée c’est finalement bien déroulée. Elle a joué, câliné sa nouvelle éducatrice et est repartie sans hésitation l’embrasser pour lui dire au revoir, alors même que nous nous tenions dans l’encadrement de la porte. Affaire à suivre!

Fous d’amour

Sieste./ Photo DR Lexie Swing

Sieste./ Photo DR Lexie Swing

Aimer le deuxième autant que le premier ? La question est naïve, mais la crainte est bien réelle : comment peut-on aimer une inconnue de la même façon que la petite fille que l’on chérit depuis deux ans et demi ? Ses yeux verts vs ses yeux sombres, son sourire face à son air terriblement sérieux, nos conversations contre son silence, à peine ponctué de quelques cris et petits grognements. « Quand tu la verras… ». Je l’ai vue et l’électrochoc n’a pas eu lieu. C’était un joli bébé, venu on ne peut plus facilement, qui m’observait de son air tendre. Je lui souriais, faisais lentement danser mes doigts sur ses cheveux tout doux, mais la vague d’amour me submergeait-elle? Pas exactement.
J’ai eu une petite appréhension… Et si ce n’était jamais aussi fort que pour sa grande sœur ?

Je ne sais pas vraiment à quel moment le vent a tourné. Aux premiers pleurs ? Au premier demi-sourire poli offert au creux d’une nuit agitée? Lorsqu’elle s’est endormie couchée en chien de fusil, face à moi, sur le lit d’hôpital, après s’être accrochée à mes bras toute la nuit durant ?
Je sais qu’à un moment, j’ai pensé à elle, et ce n’était plus pareil. Lorsque ses yeux ont plongé dans les miens, mon cœur s’est gonflé d’amour. Et lorsque sa sœur nous a rejoint, j’ai bercé dans mes bras mes deux filles, avec un amour sans doute différent, mais aussi fort l’un que l’autre.

J’ai encore de la peine à réaliser que la petite mandarine est ma fille, mon enfant à moi. Les grands yeux verts aux cils démesurés, le sourire coquin aux dents écartées, et les cheveux presque blonds, je les reconnais comme tels, même s’ils semblent finalement peu de moi. La petite mandarine, avec ses cheveux et sa peau sombre, me sont tout à la fois beaucoup plus ressemblants et beaucoup plus étrangers. En attendant qu’un matin je réalise qu’elle est mienne, tout autant que je suis sienne. Des gènes communs, et beaucoup de ressemblance. Et de l’amour, à en perdre la tête.

-Lexie Swing-

 

PS Et vous, le deuxième? L’amour au premier regard ou quelque temps plus tard?

Et de deux!

Aéroport de Montréal./ Photo abdallahh

Aéroport de Montréal./ Photo abdallahh

Deux ans. Le 25 août 2013, chargée comme une mule de trois bagages, d’un bébé et d’un chien, je passais les portes de l’aéroport de Montréal. Derrière celles-ci m’attendait mon amoureux, prêt à commencer cette nouvelle vie ensemble, de l’autre côté de l’Atlantique.

Deux ans plus tard, nous avons encore migré. De l’ouest de l’île de Montréal, où nous louions notre premier condo, nous avons déménagé sur la rive-sud, et sommes devenus du même fait propriétaires. En même temps que l’immigration, c’est notre vie d’adultes que nous avons entamée. Nous avons laissé derrière nous les études, les jobines, les appartements croches de la région toulousaine, les cautions parentales, l’insouciance de la vie à deux; pour entrer à toute allure dans le tunnel  des responsabilités parentales, des vrais boulots qualifiés, des prêts avec intérêts modérés et des soucis de propriétaires.

En deux ans, nous avons…

  • Changé de voiture, deux fois, toujours pour une Subaru Forester.
  • Loué un condo
  • Acheté une maison
  • Eté trois fois aux USA
  • Fait l’aller retour une fois pour la France
  • Trouvé trois garderies pour Miss Swing
  • Trouvé un boulot, pour moi
  • Trouvé un boulot, puis un autre, pour mon amoureux
  • Eu un deuxième enfant, in extremis pour être comptabilisé dans nos deux années de vie canadienne.

Et encore, ce n’est rien quand on pense à toute cette vie que l’on reconstruit, aux mille démarches administratives, aux aller-retours chez Ikea car on n’a rien de rien, pas même une cuillère pour manger son yogourt, aux amitiés à reconstruire, aux jobs à trouver, aux enfants à confier, à la routine à réinventer, aux produits que l’on cherche désespérément dans les rayons des supermarchés, aux habitudes locales que l’on ne comprend pas toujours, au coeur que l’on met à défendre sa nouvelle patrie, qui n’est pas si américaine, pas si « pleine d’obèses », pas si en retard, pas si libérale, pas si pro-OGM, pas si dévastatrice de l’écologie. On en vante les mérites, on en reprend les expressions, on dit « nous » en parlant d’ici, et souvent « nous » aussi, en parlant de là-bas, on se félicite de notre choix d’être partis, même s’il est parfois difficile d’accepter la distance. On se reconstruit, on s’impressionne nous-mêmes du chemin parcouru, de cette incroyable capacité à tout recommencer.

Deux ans donc, et certainement de nombreuses années encore.

-Lexie Swing-