Deuxième enfant : de la théorie à l’usage

Jour de peinture./ Photo Thomas Hawk

Jour de peinture./ Photo Thomas Hawk

Le premier enfant, c’est l’apprentissage. A pas mesurés, on manipule le nouveau-né comme s’il était une bombe à désamorcer. Faux-pas sur le parquet, orteils écrasés, chapeau trop enfoncé et la sirène se met en branle avec une puissance qui pousse à fermer les fenêtres avec toujours, cette interrogation récurrente : « Les gens vont finir par penser qu’on lui fait du mal ».

Avec un premier enfant, tout est réfléchi, tout est inquiétant. Le pain, les prises, le sommeil, le nombre de biberons ou de tétées. Un enfant, c’est du bonheur et de l’insomnie. En gros.

Deux enfants, c’est du bonheur et je-dors-quand-je-peux-deux-heures-par-nuit. Fini l’insomnie, on n’a plus le temps. Deux enfants, ça apprend la relativité aussi. L’enfant arrivera à la prise à la vitesse de la lumière (je suis sûre qu’Enstein a tout pris de ses enfants). L’enfant a toujours envie de faire pipi lorsque le panneau « plus de station service avant 40 kilomètres » vient d’être dépassé. Et il est possible de trouver le même bonheur  aujourd’hui à faire l’épicerie en étant seul-sans-enfants, qu’hier, quand vous alliez clubber à la boîte du coin de Pétanche-les-Alouettes.

Quand arrive le deuxième enfant, on est devenu un vieux sage, et on sait donc que :

  •  Il est correct de donner du pain pour acheter la paix pendant les courses.
  •  Et de faire miroiter l’achat d’un Kinder surprise au passage à la caisse.
  •  Laver les cheveux une fois par semaine est suffisant.
  • On peut à peu près tout faire avec un enfant de dix mois à condition d’avoir le cœur bien accroché et un parquet qui ne craint pas, comme la peinture, la pâte à sel et jouer aux dominos.
  • Et oui, un bébé de dix mois ça lèche la peinture, ça mange la pâte à sel et ça jette les dominos.
  • La réponse à la question «mais comment tu fais pour ne pas qu’il se salisse» est «je garde les yeux fermés».
  • On peut redonner un gâteau pour bébé jeté par terre, il suffit d’enlever les quelques poils collés.
  • Occuper son bébé avec les clefs de la voiture est une mauvaise idée. Tout comme les mouchoirs en papier, le sopalin, le carton du sopalin, les sacs plastiques. Une bouteille d’eau presque vide fait un jeu idéal le temps d’occuper le bébé pendant qu’on appelle le mécanicien pour qu’il vienne crocheter la portière ou arrêter le mode «panique».
  • Un bébé n’aime pas les jeux de bébé. Un bébé aime les chaussures crottées, les poils de chien, les tiroirs, les placards, les toilettes, la baignoire, les prises, les sacs à main, les perles et autres petits accessoires microscopiques des jeux de ses aînés. Les bébés aiment les emballages mais pas le jeu dedans. Le jeu dedans, c’est juste pour le bonheur des parents.
  • Une pochette glissée dans le sac à dos remplie d’une couche, de lingettes et d’un biberon fait un sac à langer idéal.
  • Un body manches courtes est un bon pyjama d’été.
  • Les robes ne fittent pas avec la marche à quatre pattes.
  • Les robes ne fittent pas avec le bac à sable, les jeux d’escalade, la course, la bagarre et les pique-nique. En bas de 8 ans, les robes ne fittent pas, c’est tout. Mais on leur met quand même parce que c’est full cute.
  • Un bisou guérit un bobo. L’arnica guérit un bobo, surtout sous forme de petites granules sucrés.
  • Un enfant peut volontairement se cogner pour avoir de l’arnica.
  • Un bébé a besoin de sortir, même à trois mois. Pour le bien de tous : enfants, adultes, oreilles, patience, baladez-vous le plus souvent possible.
  • Un bébé confond volontiers caresse et morsure/pincement/griffure/tout ça en même temps. A petit bébé, gros animal donc, au risque sinon de voir votre chihuahua transformé en putching-ball pour nouveau-né. Contrairement à ce que croit le peuple, un gros chien est souvent plus calme et doux qu’un petit. Et il fait un excellent poney.
  • Du papier-bulle peut amuser un groupe d’anniversaire entier. Pendant une heure.
  • Inutile de commander un plat enfant au restaurant en bas de trois ans. Une assiette suffit. Avec des fruits dedans.
  • Il y a des habits pour la maison et des habits pour la garderie (l’école). Un t-shirt Mickey décoloré fait un excellent vêtement de garderie. Les vêtements que votre mère offre doivent être cantonnés au week-end.
  • Le blanc n’est pas une couleur. Toutes les cours d’école savent ça et se chargent d’en mettre sur les vêtements offerts par votre mère.
  • Les lessives ont inventé le «plus blanc que blanc», l’enfant a choisi le «plus gris que gris».
  • Lorsqu’un enfant dort, il ne faut pas privilégier les machines, la vaisselle ou le repas. Il faut privilégier le sommeil, la décompression ou le plaisir entre adultes consentants. Un enfant dort peu alors il faut agir vite.
  • Le moment où l’on ressent le plus d’amour pour son enfant est lorsqu’il dort à poings fermés. Le sommeil est donc vecteur d’amour. CQFD.

La liste est longue et non-exhaustive… Qu’ajouteriez-vous?

-Lexie Swing-

L’enfant intense

 

A l'affût de l'aspirateur./ Photo DR Lexie Swing

A l’affût de l’aspirateur./ Photo DR Lexie Swing

Tu connais le bébé intense? Pas comme dans besoins intenses (le BABI) mais comme dans « tu clignes de l’oeil, je suis à l’autre bout de la pièce en train de manger ton cordon d’ordinateur ». On a ce genre de bébé là nous. On ne connaissait pas. On avait le modèle « je te pose et je reviens dans une heure ». J’aurais pu cligner des yeux une nuit entière elle aurait été assise dans la même exacte position, concentrée sur un puzzle Djeco quatre pièces. Maintenant elle fait des 30 pièces et quelque et elle ne bouge pas beaucoup plus. Elle est juste dérangée de temps à autre par le diable de Tasmanie qui envoie voleter les bouts de ciel des petites pièces bien alignées et file s’essayer à une autre bêtise avant que sa soeur ait eu le temps de relever la tête.

Tu connais-tu ce genre d’enfant là? Tu peux le poser dans sa chambre 50 fois, quand tu reviens dans la cuisine, il t’a devancé et grimpe déjà dans le lave-vaisselle que t’essayes patiemment de remplir. C’est le Lucky Luke du déplacement à quatre pattes, et en plus il n’est jamais à court d’idées dangereuses.

B. dédaignait les prises, la javel et les trucs à escalader. Mettre ses doigts dans une prise est la première chose que E. a fait lorsqu’elle a su se déplacer d’un demi-centimètre sur les fesses. Ensuite elle a approché la mousse d’isolant toxique d’un mur encore nu de plâtre puis elle a  – de nouveau – mangé le fil de mon ordinateur.

C’est le genre d’enfant devant lequel t’oses pas fermer les yeux, au cas où il disparaitrait pendant que tu te reposes l’oeil droit. Le dimanche à 8H30, t’es déjà épuisé d’avoir dû le surveiller, lui qui vient de découvrir la dangerosité des commodes Ikea en même temps qu’Ikea lui-même, qui rappelle ses commodes « parce qu’elles sont tombées sur quelques enfants ». Rassurant.

Tempête avait de l’énergie, mais guère de techniques. Les genoux étaient fuyants et les pieds mal assurés. Un dimanche elle a réussi à glisser un genou sous son ventre, puis un deuxième. Le lendemain elle marchait à quatre pattes, et deux jours plus tard elle se mettait debout. Dix jours plus tard, elle pique mes pantoufles et s’enfuit avec, va rendre visite à son père qui clapote dans le bain et lui lance de l’eau, et puis repart, attirée par cette mousse toxique qui lui fait toujours de l’oeil.

Elle est infatigable… jusqu’à 19h. A 19h elle hurle comme une sirène, c’est le signal qu’il est temps de la coucher. Le lapin a besoin de recharger ses batteries. Elle hurle deux, trois fois dans la nuit, histoire d’être certaine que je ne dors pas trop profondément, et puis repart du bon pied, vers 6h05, avec l’énergie  de ceux pour qui le monde n’est jamais assez grand.

Et vous, vous avez un bébé du genre? DITES-MOI QUE ÇA CHANGE UN JOUR.

-Lexie, épuisée-

Grande soeur de rêve

Entre soeurs./ Photo DR Lexie Swing

Entre soeurs./ Photo DR Lexie Swing

Si  j’avais eu une grande soeur, j’aurais voulu que ce soit Miss Swing. Je ne connais personne d’aussi prévenant et d’aussi patient qu’elle. Le matin débarque, et avec lui son lot d’habitudes et de choses à faire. Elle crie « bonjour petite soeur! » à Tempête qui, bien souvent, s’est réveillée avant elle. La petite bat des mains et secoue ses genoux, tentant vainement d’imiter son aînée qui s’affale sur le sol, empêtrée dans ses propres pieds.

Elle voudrait l’emmener par la main mais l’âge du bébé le contraint à l’immobilité. Alors elle me presse : « Prends la maman », et puis « donne lui un gâteau elle a faim ». Le gâteau tombe de la chaise haute, Miss Swing se jette au bas de son banc, abandonnant tartines et conversations pour se saisir du gâteau et le reposer sur la tablette de sa cadette.

Il y a les chaussures qu’elle n’oublie jamais, le chapeau qu’elle enfile quelque peu brutalement sur sa tête et qui est souvent source de chicanes car Tempête n’aime guère que l’on mette un chapeau sur sa tête… Il y a la peluche, la sienne, qu’elle prête sur le chemin car sa soeur n’en a pas, et les baisers qu’elle revient faire par trois fois, avant de laisser sa soeur à son éducatrice et de rejoindre son groupe.

Il y a surtout ses conseils, ses expressions, son scepticisme. Ses « mais non, ma soeur n’aime pas ça » et ses « tu as oublié son gilet ». Il y a ces jouets dont elle l’ensevelit de peur que sa soeur s’ennuie et son air grave, lorsqu’elle se tient contre la chambranle d’une porte en déclarant « je reste là, comme ça elle me voit, sinon elle pleure quand elle ne me voit pas. Ici je peux parler avec toi maman, mais je n’avance pas sinon elle ne me verra plus ».

Il y a cet amour, incroyable, débordant. Ses affirmations « je l’aime ma soeur, pour toute la vie ». Ses raisonnements « Je suis sortie de ton ventre en premier, et elle en deuxième, c’est pour ça que je suis plus grande, j’étais un bébé, et puis j’ai grandi et maintenant c’est elle le bébé ». Elle ne se souvient pas comment c’était avant, elle ne sait plus qu’elle a été seule, enfant unique. Et elle ne veut pas se souvenir. Elle est une soeur, avant d’être une seule. La meilleure des soeurs.

-Lexie Swing-

Organisation : bon ok j’avoue tout

L'heure du bain./ Photo Allan Foster

L’heure du bain./ Photo Allan Foster

Lorsque s’est profilée la perspective d’un retour au boulot pour Mr Swing, j’ai eu peur. Genre, vraiment. Quelle tournure allait prendre la routine du soir, déjà difficile avec un parent à la maison? Comment gérer les repas? Et puis le ménage? J’ai lorgné du côté d’une aide-ménagère mais me suis résolue à économiser encore mes dollars quelques années, en attendant de cesser d’hypothéquer mes reins à chaque traite de la garderie. J’ai pris une grande inspiration et puis… on s’est lancé dans la bataille.

Et puis finalement? Et bien, on ne s’en est pas si mal sortis! J’ai le goût de me rouler en p’tite boule certains soirs devant l’implacable retour quotidien de la routine avec son lot de ménage – repas – bain – dents – pyjama – pipi – histoire du soir – dernier bisou – dix-neuf millième dernier bisou – pipi le retour… Mais dans l’ensemble, on gère.

J’ai dans mes brouillons un papier où je rédige au fur et à mesure mes meilleurs plans, histoire de partager avec vous mes astuces de fille-la-moins-organisée-du-monde. Mais en attendant de me la jouer Bree Van de Kamp alors que je suis plutôt Lynette Scavo, voici mes pires secrets et vraies astuces.

1. La semaine des petits pots

Tempête mange sans PLV, alors nous préparons encore ses repas pour la garderie. Souvent, on gère : légumes congelés et poignée de riz réduits en purée, ratatouille du souper mélangée à quelques graines de couscous… On a toujours une idée. Des idées donc, mais pas toujours l’envie. Les semaines où l’on se relaie pour la routine parce que l’on travaille alternativement jusqu’à 20h ou celles où le bébé ponctue ses poussées dentaires d’insomnies, on se la joue petits pots. Petits pots BIOS – sentez ici le relent de culpabilité parentale habilement camouflé. On les achète par 7 en alternant les goûts. On y écrase un peu de viande ou de poisson (j’ai horreur des petits pots avec déjà des protéines dedans je trouve que ça sent la pâtée pour animaux) et yahou radada, c’est parti le bon petit plat. Et oui, on s’est déjà fait toute une semaine de même.

2. Les cheveux? Bien attachés on y verra que du feu

Quand Miss Swing était plus petite, on s’escrimait à lui laver les cheveux au moins un jour sur deux. Mais elle les porte longs, elle gigote quand on les sèche, ils lui collent au visage durant le souper… Et puis maintenant, elles sont deux! J’ai découvert il y a quelques mois ce truc formidable : les cheveux de Miss Swing sont presque toujours propres! C’est merveilleux, il y a bien longtemps que je ne connais plus ça de mon côté (merci puberté) mais les siens sont une vraie pub pour shampooing. Alors à moins qu’elle ait jouée à l’autruche dans la cour sablonneuse de la garderie, les cheveux chez nous c’est souvent « mmmh ça fait un moment qu’on les a pas lavés non? Dis chéri, c’était quand? Y’a quatre jours non? Ok ça tiendra bien un jour de plus. »

3. Les bains à deux

Dans le bain, l’enfant peut se relaxer, prendre du temps pour lui… Sauf que, chez nous, le bain c’est 20 minutes avant le souper. Alors, pour plus de productivité, on y va par deux. Comme j’ai deux enfants, c’est vite bouclé. Il est bien sûr impératif de rester à proximité (les deux mains dans l’eau, en fait) de Tempête qui pense que la baignoire est un endroit idéal pour apprendre à se mettre debout. Mais dans l’ensemble, à quelques hurlements près (Tempête adoooore les cheveux de sa soeur, ce sont des lianes parfaites pour cette mini-Tarzan toujours motivée par une ascension rapide), le bain est bouclé en 20 minutes, couche et pyjamas compris.

4. La sécheuse est mon amie

Je sors de temps en temps la table à repasser… pour mes projets couture. Elle n’a jamais vu la couleur d’une chemise – le fabricant lui avait promis pourtant! – et encore moins d’un chandail ou d’un pantalon. Chez nous, on met à la sécheuse ce qui est capable de supporter la chaleur, et on secoue bien en sortant. Même les chemises y passent (elles sont fabriquées pour ça, on les a prises avec la mention «sécheuse» alors on ne se prive pas). Bon, régulièrement, elles gagnent le droit d’y refaire un tour, juste parce qu’on s’est endormis avant la fin du cycle et qu’une chemise qui a passé la nuit dans la sécheuse est difficilement portable en l’état (sauf le vendredi, ça peut faire une improvisation honorable de casual friday).

5. Des chaussettes deux jours de suite

Un bébé ça tâche tout plusieurs fois par jour. Ce qui survit généralement à la bave et aux tâches de purée, ce sont les chaussettes. Alors, chez nous, on les ressort deux jours de suite, souvent parce qu’on ne met plus la main sur une paire dans la sécheuse (c’est tellement petit!), et au besoin, on se la joue color block et on désunit la paire.

Des trucs du genre, j’en ai plein dans ma besace de bordélique assumée. Ça ne m’empêche pas de passer furieusement l’aspi dès la porte franchie ou de préparer les soupers la veille pour le lendemain. Mais ça fait du bien! Personne ne meurt d’un drap chiffonné (sauf ma mère en fait) ou d’une purée de magasin. Mais tout le monde gagne, par contre, à grappiller des minutes précieuses pour les consacrer à une demi-heure de running ou à la fin de ce fabuleux-bouquin-il-me-reste-83-pages-à-peine-et-après-j’éteins.

Et vous, c’est quoi vos astuces de parent pressé?

-Lexie Swing-

L’enfant, la dynamite du couple

N’importe qui vous le dira : les enfants détruisent le couple. Ça pourrait représenter un beau ciment, ce rôle de famille toute neuve, mais en vrai, c’est plutôt de la dynamite.

Si vous manquez de sujets d’engueulades, faites des enfants. Les rôles distribués sont bien souvent les mêmes: l’un des parents décide de devenir la mère de tout le monde, son chum ou sa blonde y compris, et de distribuer règles et reproches à tout ceux qui vivent sous son toit. C’est le parent qui gère l’épicerie, les habits et l’agenda scolaire. Ses phrases commencent par « il faudrait » et se termine par un soupir d’exaspération.

En face, on a l’autre, qui ne voit pas vraiment en quoi faire porter des chaussettes roses avec un pantalon rouge pourrait être une déclaration de guerre et se tient généralement devant le frigo aux alentours de 18h, l’enfant accroché à la jambe, en braillant « le p’tit a faim qu’est ce qu’on fait? ». « On le met à la cave et on attend qu’il apprenne à chasser le rat », crie en retour l’autre parent, fatigué de sa journée de boulot et excédé de la constance avec laquelle ladite question revient tous les soirs à 18 heures.

Selon le thème, les rôles s’inversent. Désintérêt devant l’achat de la voiture familiale ou souci différenciel, l’un des parents chantant les louanges d’un mini van 12 places avec possibilité de transformer l’arrière en parc de jeu pour enfants. L’autre parent déplorant la consommation essence et la faiblesse du moteur.

Et ça se répète à l’infini…

Et si l’enfant est de la dynamite, c’est l’absence de communication entre les parents qui bien souvent allume la mèche. « On n’est plus que des parents », finissent par souffler les concernés, épuisés au bout de quelques années par les engueulades récurrentes et le flou des souvenirs où ils étaient un couple avant d’être l’équipe chef d’une maisonnée en culottes courtes.

Difficile de passer du temps à deux, de se trouver du temps pour parler, pour échanger. Tout est susceptible d’être interrompu par un cri strident d’enfant, y compris le party de corps-tout-nus. Les repas sont une succession de phrases sans queue ni tête et d’histoires dont on ne connaît jamais la fin. Quant au restaurant, c’est bien simple: mieux vaut y aller avec une autre famille si l’on veut espérer avoir une conversation avec au moins un autre adulte.

Nous n’avions pas vraiment l’impression de ne plus nous parler – je veux dire, on s’appelait quinze fois par jour pour se parler de trucs essentiels, comme l’achat de lait en poudre ou le dernier courriel de la garderie – mais c’est un événement fortuit qui m’a fait prendre conscience de tout ce qui nous manquait.

On a pris le train ensemble.

Quand Mr Swing a repris le boulot, il s’est mis à reprendre le train. Le même train que moi je veux dire. Pas toujours car nous sommes tous deux susceptibles d’avoir des obligations professionnelles, mais deux à trois fois par semaine. Au début, on n’en revenait pas de se retrouver là, côté-à-côte. On se gardait une place si jamais l’un de nous était monté en premier, on se promenait main dans la main, traversant la ville jusqu’à ce coin, à l’angle de Peel, où je monte tout droit et où il continue sa route. Je me dis souvent, maintenant, que ceux qui posent le regard sur nous à ces instants doivent nous voir comme un jeune couple. Et, dans ma tête, si mes enfants m’apparaissent soudain en superposition, ils deviennent tout à coup un ciment, un ciment fort.

Un des luxes des parents est de pouvoir parler de ses enfants sans être interrompus par ceux-ci. Et de pouvoir parler d’autre chose, aussi… Beaucoup d’entre nous sont effrayés à l’idée de ne devenir qu’une mère, ou qu’un père. Mais quid de son couple plongé soudain dans cette chape de plomb que peut être la parentalité?

Je suis toujours étonnée d’entendre des discours du type «On ne m’avait pas prévenu» ou «Si on m’avait dit» que tous les bébés ne font pas leurs nuits à deux semaines / que l’enfant n’est pas livré avec le mode d’emploi / qu’être parent est rarement inné / qu’un toddler peut faire une crise du bacon en mi majeur au milieu d’une église à l’heure de la messe (rayez la mention inutile). Si on m’avait dit que… le couple pouvait battre de l’aile après l’arrivée d’un enfant… Mais pardi! Dans quel monde vis-tu? Le fameux «quelle idée d’avoir fait un petit troisième en espérant que ça allait améliorer les choses dans leur couple» est l’une des phrases les plus en vogue aujourd’hui, comment as-tu pu passer à côté de ça?

Non, la vraie raison, c’est que l’on sait, on entend mais on refuse d’y croire. Créer quelque chose ensemble – a fortiori un humain, devrait être une mission suffisante pour unir le couple le plus bancal. Ceci dit, dans l’idée, ça se tient. D’ailleurs le couple est généralement assez uni dans la réalisation de l’objectif, lorsque cela passe par des travaux pratiques de jambes en l’air.

Mais l’enfant est un formidable élément dans la vie humaine, capable de révéler le pire et le meilleur de ses parents. Suis-je la seule à m’être émerveillée, la nuit venue, d’avoir été capable de faire «ça», ce bel ange endormi, pour passer quelques heures plus tard, au dixième réveil à un état de nerfs incroyable, jurant mes grands dieux que la prochaine fois c’était ceinture, t’as-entendu-chéri-demain-matin-première-heure-je-prends-rdv-pour-ta-vasectomie.

Une dynamite, je vous dis.

Ce qu’on nous dit aussi, mais que l’on entend pas toujours, c’est qu’il faut se réserver des moments à deux, des soirées, des sorties. Des vacances, pour les plus chanceux. Et on essaie. Et souvent on savoure. Mais c’est toujours trop court et la réalité, le manque de temps et l’absence de communication reprennent vite le dessus.

C’est dans la régularité que j’ai trouvé mon salut.

Avoir chaque semaine un temps privilégié l’un avec l’autre, je trouve ça indispensable désormais. Ce qui est drôle, c’est que des choses qui nous paraissaient routinières, comme un trajet en voiture ou des courses à l’épicerie, deviennent soudain amusantes, et un peu spéciales, à l’image des premières courses réalisées ensemble pour remplir le frigo de notre premier appart. Mais ce sont des moments teintés de ce je-ne-sais-quoi de plus, cette aura particulière due au fait d’avoir tant partagé, dont deux bébés. Ce qui nous unit est bien plus fort que n’importe quel mariage, que n’importe quel commitment d’ailleurs…

Mais ça prend du temps seuls, pour le reconnaître.

-Lexie Swing-

Pick your battles

./ Photo DR Lexie Swing

./ Photo DR Lexie Swing

Mes filles, je les voulais gentilles, polies. Propres aussi. Intelligentes. Sûres d’elles. Je voulais les voir à l’aise sur un vélo, à l’aise avec les mots. Les chiffres aussi, mais si ce n’était pas le cas on aurait dit «regarde ta mère, elle ne sait pas compter et elle s’en est sortie», et ça aurait été bien correct de même.

J’avais toute une liste de commandements alors que mes bébés n’étaient pas encore nés. J’avais bien observé les autres, soupesé et décidé de ce qui était bien et de ce qui était mal. Dans ce calcul impeccable, le hasard n’existait pas.

Mais je vous ai dit que j’étais pas mal nulle en calcul hein?

Elles sont nées et il a fallu revoir quelque peu nos exigences. Comme tout parent, il y a des choses avec lesquelles on ne veut pas tergiverser. Des choses qui, d’ailleurs, ne sont pas les mêmes suivant les familles. On a tous un degré de tolérance, et il ne s’applique pas de la même façon suivant notre culture, notre éducation et notre caractère.

Mr Swing, par exemple, fait une syncope lorsque le bébé attaque une banane à pleines mains, distribuant généreusement à la chaise haute, au parquet, à ses cheveux et aux poils du chien des morceaux jaunâtres et baveux énergiquement écrasés. Alors que je suis la personne qui dit «tiens tu veux essayer la banane?», persuadée que le toucher est une excellente introduction au développement du goût et qu’un paquet de lingettes peut venir à bout de tout (ou la langue du chien).

Avec une threenager comme Miss Swing, les batailles sont denses, nombreuses et lassantes. Elles commencent le matin, à 6h17, lorsque l’enfant émerge du sommeil, et se termine vers 20h42, lorsque le même enfant accepte – après moults cris et gémissements – de sombrer dans les bras de Morphée.

«Assieds-toi», «On mange à table», «J’ai dit non, c’est un couteau de grand», «Repose ces sandales, il pleut dehors», «Redonne ce jouet à ta soeur», «Tu as déjà eu du chocolat», «Je compte jusqu’à trois», «Finis ton assiette», «On ne répond pas!», «Arrête de lui donner des ordres, ce n’est pas toi sa maman, ni son papa», « C’est l’heure du bain», «Tu veux aller en réflexion?», «C’est Papa qui t’aide à t’habiller, demain ce sera Maman»…

Tout est prétexte à contrecarrer nos plans. Elle veut quelque chose? Le lui donner équivaut à déclencher une salve de cris. Le lui refuser aussi. Pourquoi ? Aucune idée. Rien n’est plus lunatique qu’un gamin de trois ans.

Alors parfois, lorsqu’elle refuse de manger son maïs, de mettre les chaussettes bleues, d’aller prendre son bain, de partager un jouet ou d’aller lire l’histoire avec Papa, le ton monte. Le poumon s’emplit et la colère prend le dessus. On voudrait qu’elle suive la ligne que nous avons définie pour elle mais son envie d’indépendance renverse à grands coups de pieds rageurs les règles préétablies.

«Pick your battles»

C’est la petite phrase que l’on se lance, par dessus sa tête. Choisis tes batailles. Lâche l’affaire, ça ne vaut pas le coup, ça veut dire. Elle s’est excusée pour avoir arracher la main de sa soeur en reprenant son jouet, c’est correct si elle veut jouer encore un peu avec elle et repousser l’heure du bain.

Pick your battles. Elle a mangé ses légumes, tant pis si elle ne veut pas de la viande.

Pick your battles. Elle a été sage à l’épicerie, tant pis si elle veut jouer encore un peu dehors…

Pick your battles. Elle veut bien se laver maintenant, mais à condition que ce soit avec sa soeur.

Il y a des choses sur lesquelles on ne fait pas de compromis. On dit merci à la dame même si je dois bloquer la caisse à l’épicerie durant dix minutes. On mange à table. On ne court pas dans les restaurants. On goûte toujours, même si on laisse après. On s’excuse. On aide. On fait attention aux autres.

Il y a celles sur lesquelles on a lâché du leste : la nourriture, le chocolat, la propreté, le rangement, l’heure de sommeil… On tente seulement de maintenir un cap, une cohérence. Et de survivre, nous parents, en se gardant du temps pour nous.

Et de votre côté? Sur quoi avez-vous lâché? Et tenu?

-Lexie Swing-

 

Touché(e)(s)! (Et pas qu’un peu)

./ Photo Matt Preston

./ Photo Matt Preston

On m’aurait conté cette histoire, je n’aurais pas cru qu’elle fut (vraiment) possible. Déjà, avant d’avoir des enfants, la grippe et la gastro étaient des inconnues dont population et médias faisaient grand cas. Rester couché une semaine? À ne pas pouvoir se lever? C’est un truc de roman du XIXe ça non? Je veux dire, la médecine moderne est formidable. Elle nous requinque en deux coups de cuillères de doliprane, dosage fort si nécessaire.

En fait non. La médecine vraiment moderne ne requinque pas. Elle constate. Vous avez un rhume? Prenez un doliprane et reposez-vous. Vous avez une bronchite ? Prenez un doliprane et reposez-vous. Vous avez la grippe et vous êtes cloué au lit depuis 6 jours en état de mort végétative? Remballez votre sac à microbes et débarrassez le plancher plus vite que ça, vous allez contaminer tout le cabinet. Un doliprane suffira.

La gastro est arrivée chez nous par une porte inconnue. La garderie certainement. La garderie est un véritable repère pour les microbes en tout genre qui y copulent avec la légèreté joyeuse d’une bibitte élevée parmi les rires enfantins et les couches sales. Elle est arrivée sournoisement, elle a tiré à balles réelles, et personne n’en a réchappé. Pas même mes parents fraîchement débarqués de France pour les vacances.

Elle a touché tout le monde. On m’a vomi trois fois dessus. Y compris dans les cheveux. Je me suis douchée plusieurs fois dans une même journée, en portant encore mes vêtements et mes chaussures.

Le mardi, le virus a déclaré la guerre à mes parents. Je n’ai revu ma mère que trois jours plus tard. La veille, j’accompagnais Miss Swing à l’hôpital, faute de trouver une solution pour apaiser ses douleurs au ventre et sa fatigue intense durant depuis trois jours. Je tenais moi-même à peine debout tandis que ma fille passait de moment de grâce où elle murmurait de sa petite voix enfantine «il est où le médecin maman? Je veux encore de la glace» à l’état d’une larve neurasthénique et pleurnichante (je fais de l’ironie mais ça te fait un petit quelque chose en tant que mère de voir ton enfant roulé en boule, souffrance 10 000 et de rien pouvoir faire pour l’apaiser).

La durée ? De quelques heures pour Tempête (qui se trouvait déjà sous antibios pour une bronchite) et son père à 4 jours pour Miss Swing, dont des heures et des heures à dormir en gémissant.

Ce qui nous a sauvé ? Le popsicle de réhydratation proposé par le médecin de l’hôpital, goût bleuet.

Combien ça nous a coûté ? 17 dollars pour trouver d’urgence une place en clinique médicale pour Miss Swing, finalement annulée car son état légitimait un départ pour l’hôpital où j’ai payé 25 dollars de stationnement. Plus du tylenol, des anti-vomitifs et des popsicles.

Quand aimerais-je recommencer ? Jamais! Et si je trouve le bambin crasseux qui nous a refilé ça je le donne à manger aux loups! Notre semaine de vacances en famille est devenue une espèce de parenthèse semi-cauchemardesque où l’on a béni l’existence de nos DEUX salles de bains. Un «must-have» de la gastro…

Le bénéfice ? 2,5 kilos en moins sur la balance de mon côté. Pourquoi faire un régime lorsqu’on peut s’enquiller une bonne gastro ?

Enfin voilà, je suis de retour. Les mains lavées mille fois. J’ai désinfecté tout mon bureau, poignées de portes comprises. Lavé les peluches et les tétines. Frotté les jouets. Et prié Mère Nature. Un peu.

-Lexie Swing-

Happy mom day!

Mother and daugther./ Photo Zach Taiki

Mother and daugther./ Photo Zach Taiji

Aujourd’hui, pour la première fois, je vais recevoir des cadeaux en tant que maman. Première fois car aucune garderie ne s’était prêtée au jeu avant ça. Aujourd’hui, je suis chanceuse, les éducatrices m’ont fait de jolis dessins! B. m’apportera son sac en me décrivant à l’avance son contenu, puis se ravisera probablement quelques pas avant d’arriver à moi, déclarant que « non, c’est (son) cadeau » et qu’elle le garde. Sa soeur de 8 mois m’a écrit une carte. Si si, je l’ai entraperçue. J’ai hâte de découvrir la plume de sa nouvelle éducatrice et son talent de dessinatrice.

Je me moque un peu mais je suis touchée. C’est un joli honneur, une jolie fête. J’ai regardé il y a peu une vidéo de mes 8 ans dans laquelle je déclame d’une voix assurée le poème appris pour l’occasion. C’était toujours un beau moment, les fêtes des parents. On construisait des trucs improbables, des pots à crayons sertis de pinces à linge et des boites de camembert transformées en boite à bijoux, par la grâce d’une peinture hésitante, d’un beau noeud doré et d’une noisette (ne me demandez pas pourquoi – c’était la touche Tic et Tac sûrement).

Je suis fière d’être leur mère. C’est dans leur seul regard que je le suis devenue. Certaines se reconnaissent au premier mouvement du bébé qu’elles portent encore dans leur ventre, d’autres s’épanouissent au premier « maman » prononcé. Moi, c’est ce regard reconnaissant qui m’adoube en tant que mère. Ce regard qui dit « toi je te reconnais, tu as l’odeur de ma mère, tu as le goût de ma mère, tu es à moi ».

C’est une grande joie d’être mère. Une grande source de surprises aussi, et d’apprentissages. J’ai appris beaucoup de choses en étant mère, et découvert des facultés et des muscles jusqu’ici ignorés. Par exemple :

  • On peut porter un enfant et passer l’aspirateur, on peut porter deux enfants et pousser un caddy, on peut porter deux enfants et marcher dans 20 centimètres de neige. On porte un enfant beaucoup plus que 9 mois, finalement.
  • On peut se rendre compte un matin, fatiguée, que l’on a pas dormi plus de 6 heures d’affilée sans réveil depuis plusieurs années. Et se lever quand même.
  • On est parfois plus excitée que l’enfant lui-même en ouvrant les cadeaux qu’il a reçus. Et plus excitée que lui à l’idée de jouer au ballon, à la maison playmobil ou aux vieux polly pockets poussiéreux. D’ailleurs, souvent, on les accapare.
  • On s’émerveille d’un rien : une nuit sans réveil, un sourire, un pipi bien visé
  • 6h30 est une heure normale pour se lever. Même la fin de semaine.
  • Un enfant peut transformer en quelques secondes une pièce rangée en remake de l’ouragan Katrina
  • Un enfant chante faux. Souvent. Et il chante n’importe quoi.
  • On se retourne quand on entend « maman » dans la rue. Même quand on est seulement avec son bébé de quelques mois dont le seul mot courant est « dédé ».
  • Un parent a vraiment un humour naze. Mes nièces disaient « dédé », B. disait « dédé », E. dit « dédé », et invariablement l’un de nous dit « mais c’est qui ce Dédé? », et les autres s’esclaffent. Depuis 8 ans.
  • L’allégation qui veut que « tu abhorres la morve, sauf celle de ton enfant » est fausse. Tu abhorres la morve, c’est tout. Et tu poursuis dans toute la maison ton morveux hurlant parce que tu oses approcher un mouchoir de son nez.
  • Un parent peut hurler de façon hystérique, mais c’est généralement pour défouler l’énergie qu’il aurait volontiers mis dans une baffe.
  • On peut revenir 48 fois dans la même nuit vérifier si le bébé respire.
  • On ne soupçonne pas le nombre de fois où un enfant peut se cogner, jouer sa vie, ses doigts, ses dents, et sortir indemne.
  • On ne soupçonne pas non plus dans quelle situation périlleuse un enfant qui apprend à marcher est susceptible de se retrouver en quelques minutes.
  • On cherche toujours ses traits ou ses mimiques dans le visage de son enfant, ou ceux de son conjoint, et on est soulagé lorsqu’on les identifie, comme si on avait besoin de se dire « c’est bon, c’est bien le mien ».
  • On ne sait pas ce qu’on veut : on pousse notre enfant à s’asseoir, marcher, parler, compter et lorsqu’il déclame pour la première fois l’alphabet, on le dévisage les yeux embués en murmurant d’une voix misérable « mais où est passé mon bébé ».
  • Au restaurant, un enfant de deux ans mange les fruits et les frites. C’est tout.
  • « Encore » est probablement le mot qu’ils prononcent le plus, qu’il s’agisse de chocolat, de chatouilles ou de leur faire faire l’avion. Le nombre de « encore » est inversement proportionnelle à l’envie du parent de remettre ça.
  • Les enfants de deux à six ans ont des réflexions bien plus pertinentes que les grands enfants de 30 ans et plus.
  • Mettre au monde un enfant, c’est comme accoucher d’un morceau de son coeur. On le reconnaît, on ne veut plus le quitter, il nous devient indispensable. C’est à la fois incroyable et douloureux. Un bonheur indescriptible et des peurs à n’en plus finir. C’est comme si l’on naissait encore une fois, finalement.

-Lexie Swing-

Pousser ma fille à être quelqu’un d’autre?

Et puis ce sourire./ Photo DR Lexie Swing

La mienne, c’est la petite fille près de la porte. La petite fille près de la fenêtre. La petite fille dans le coin, là-bas. La petite fille qui dessine près du radiateur. La petite fille qui danse derrière la bibliothèque. La mienne, c’est la petite fille seule. C’est sa conclusion en ce moment. Avec qui as-tu joué, je lui demande chaque soir. Aujourd’hui, j’ai joué seule, chaque soir me répond-elle. Elle aime être à deux alors plutôt que de se mêler au groupe, elle s’isole, ignore les propositions amicales et fait fi de l’enthousiasme des éducatrices qui aimeraient créer une ronde plutôt qu’un duo.

Je suis la maman de la petite fille seule. C’est laquelle la vôtre? Celle qui est là-bas, cachée derrière son pouce et ses cheveux longs, qui regarde votre enfant jouer, pour aussitôt s’en détourner. Je suis sa maman et souvent je me demande : « est-ce bien d’être seule ? » J’essaye de déplacer mon aiguille de jugement dans le temps. Comment est-ce d’être seule à 6 ans? À 10 ans? Je fouille parmi les visages de mes anciens camarades. Qui étaient les solitaires ? Que sont-ils devenus ?

J’interroge l’intéressée. Es-tu bien toute seule ? Oui, me répond-elle, oui je suis bien, regarde j’ai dessiné, j’ai fait des roulades et mangé du chocolat. Il y avait des amis avec toi? Oui, oui il y avait les amis. T. jouait avec E. et les autres se disputaient. Je présume son regard observateur, ses questions impitoyables.

C’est une enfant fascinante. Qui assume sa solitude. Incapable de suivre, abandonnant le navire des enfants lorsque ceux-ci font quelque chose qui lui déplaît. Est-ce que je la voulais ainsi? Non je ne crois pas. Ça prend du recul pour admettre qu’on avait dessiné dans les grandes lignes le caractère de son enfant. Est-ce une mauvaise chose d’être solitaire? Ça m’a pris quelques insomnies et sueurs froides mais je dirais que non. Bien sûr, je l’aurais voulue entourée, pleine de bonne camaraderie, sportive et pleine d’adresse. Je l’aurais aussi voulu indépendante, non-influençable, polie et respectueuse. Aurais-je été inquiète qu’elle se plie en tous petits morceaux pour satisfaire aux volontés d’une amie capricieuse si elle avait été « trop bonne copine » et recherchant à tout prix l’amitié de ses pairs en culottes courtes? Oui, probablement aussi.

Je ne sais pas ce que je veux ? Mais si, voyons, je veux le meilleur pour mes enfants, comme nous tous. Reste que le calque que j’avais dessiné pour mon aînée ne joint pas avec l’épreuve définitive. Ça dépasse, ça déborde, ça me démange de gommer certains traits. Mais ce n’est pas un dessin que j’ai, en vrai. C’est une vie, un individu. Que j’ai mis au monde et qui mène sa vie sous mon contrôle, mais hors de mon pouvoir.

Ça m’a pris quelques insomnies, donc. Mais j’ai compris finalement que non, elle n’allait pas changer. Ou peut-être que si. Peu importe. L’important pour moi, désormais, c’est de trouver les bons tuteurs pour l’aider à grandir. Faire de son indépendance une force, de son goût pour la solitude une possibilité d’accomplissement. Louer son sens de l’observation et lui donner un petit coup de pouce par là où ça pêche : le côté moteur, la timidité.

Sa maladresse légendaire ? Non, ça on n’en fera rien. C’est génétique. Vous n’avez pas vu sa mère…

Et vous, que faites-vous pour accompagner vos tout-petits? Des astuces ? Des réussites?

-Lexie Swing-

En pilote automatique

Fleur en burn-out./ Photo HUS0

Fleur en burn-out./ Photo HUS0

{Attention : article dérangeant} Je détache un manteau, enlève un capuchon. Je pousse des bottes sur de tout petits pieds et embrasse sur le front un enfant, deux enfants. Sur ma hanche, le bébé gigote. Il a deux mois, trois mois, quatre mois. Je souris, j’encourage, je compatis.  Je m’enquière du programme de l’après-midi. Je remercie. Je souris. Je ne suis pas là. Je suis une mère en pilote automatique. Je joue mon rôle mais l’esprit est absent. Retranché derrière des sacs de désespoir. Je le vois bien, quand j’ose le regarder en face. Il a un petit fusil, un casque trop grand qui lui tombe sur les yeux et il appelle à l’aide. Je ne peux rien pour lui. C’est la vie. La mienne, la sienne. Et qu’elle le terrorise ne changera rien.

Je suis au foyer. Avant même que ne sonne le glas des journées travaillées, j’ai sauté à reculons. La vie à la maison? Non merci! Enceinte jusqu’au menton, j’ai hanté les magasins climatisés et les petits cafés pour échapper aux murs qui cloisonnaient mon existence. Qu’y a-t-il vraiment derrière les visages souriants des mères qui referment la porte au nez du facteur ou des colporteurs en début d’après-midi ?

J’ai donné naissance. J’ai biberonné. J’ai accompagné à la garderie ma première née, le bébé serré contre mon cœur. Je les ai aimées aussi fort que je détestais ces moments. Je voulais faire de leur vie un conte alors que la mienne devenait un cauchemar. Je me voulais une mère merveilleuse et je leur tournais le dos, avachie sur mon cellulaire, dès que les nuages s’amoncelaient.

Un jour j’ai pleuré dans la voiture. Sur le siège passager. Ce n’était pas la première fois. J’ai crié : « Sûrement que je fais une dépression et tu ne le vois même pas! » Il a dit si, je vois. Je vois que ça ne va pas. Mais non, je ne pense pas. Ce n’est pas que je ne veux pas voir. C’est juste que je ne crois pas. Tu n’as sombré dans rien, tu ne voulais déjà pas. Il a ajouté : « ton équilibre, c’est famille et travail. Tu n’as que la famille en ce moment, et oui ça ne va pas. Mais tu le savais, tu le sentais. A ton 4ème jour de congé maternité, avant même que le bébé naisse, tu disais déjà que tout ça, ça n’était pas pour toi. Pour moi, tu n’es pas en dépression, tu es juste dans le mauvais quotidien. Et bientôt il va changer. »

On allait partir en vacances et j’allais passer le relais. Trois semaines plus tard, le travail reprenait, charge à lui de devenir le parent au foyer. Il avait raison, cette vie-là n’était pas pour moi. Je n’avais pas eu le choix. J’avais espéré faire de mon mieux. J’avais espéré triompher. J’avais espéré pouvoir dire « ce n’était pas pour moi mais j’y suis parvenue ». Je n’y suis pas arrivée. Et j’ai choisi de ne pas me flageller. Je n’aime pas moins mes enfants parce que cela me rend malheureuse de ne me consacrer qu’à elles. Il y a des milliers de façons d’être mère, et ce n’est pas la mienne…

J’ai repris le travail. Et ma vie avec. J’ai jonglé. Appris à laisser mes préoccupations repartir avec le train qui file vers Mont-Saint-Hilaire tandis que je descends sur le quai. J’ai retrouvé ma fille tous les soirs à la garderie, et serré dans mes bras libres de tout bébé son petit corps chaud. J’ai souri devant chaque photo de ma cadette envoyée par son papa, en en réclamant encore plus, impatiente de glisser mon nez dans le creux de son petit cou. J’ai lu des histoires, fait des roulades et scandé paté-fais-toi-bien en tapant sur des seaux retournés. Et je me suis retrouvée.

Ce n’est pas toujours évident à admettre. Ce n’est pas toujours bien accepté. Il y a la connivence que je lis dans le regard de celles qui ont vécu la même désillusion. Et l’agacement de celles qui pensent qu’aimer ses enfants revient à s’en occuper à plein temps. Il y a ceux et celles qui pensent que le combo non-allaitement-maman-travaillant n’abrite en réalité qu’une femme dont les hormones ont tourné plus vite que l’horloge de la maturité et qu’elle s’est retrouvée pognée avec des mômes juste pour « faire comme tout le monde ». Il y a des tas de présomptions et pas beaucoup d’innocence. Mais ce n’est pas grave. Je défendrai toute ma vie le droit d’être un parent qui travaille, d’être un parent qui sort, d’être un parent qui vit, d’être un parent qui a le choix surtout.

On donne la vie à nos enfants, mais il n’est marqué nulle part qu’on doit donner la nôtre avec.

Mon petit soldat d’esprit a lâché son  fusil et retrouvé sa plume. Et il va mieux, merci.

-Lexie Swing-