Et qu’elle ferme la danse

Les petits pieds d'E./ Photo DR Lexie Swing

Les petits pieds d’E./ Photo DR Lexie Swing

L’image du sable qui s’écoule entre nos doigts pour symboliser le temps est belle, parce qu’elle est juste. Le temps est insaisissable, et il file par tous les bords sans que nous puissions accrocher le moindre morceau au passage. Parfois, un grain se loge sous l’un de nos ongles. Un peu de nostalgie. On peine à l’en déloger et c’est la mélancolie qui nous guette. On dit souvent que nos enfants finissent par nous échapper mais c’est le temps qui nous échappe.

Quand on est parent de deux, et qu’on ne souhaite a priori pas additionner d’autres chiffres à l’équation familiale, l’échappée belle du temps nous revient sans cesse en pleine figure. La grande agite ses couettes à la porte de la garderie, elle dit « bonjour les amis » en entrant. Elle connaît le nom d’au moins trente animaux et les petits de cinq d’entre eux. Elle dit qu’elle a vu un ours prendre son bain, et elle dit vrai. Elle a des couettes si longues qu’elles lui chatouillent la nuque. Elle me dit « non maman tu te trompes, regarde je vais te montrer ». Elle disserte et argumente. Elle grandit. Quand j’ai le cœur un peu gros de ranger ses vêtements de la saison passée, je me console en pensant à ma seconde, pour qui je ressortirais un jour ces pièces de coton choisies avec amour. Et puis la petite mandarine et ses sourires naissants font un pied de nez à ma mélancolie. Ma toute petite de 7 semaines qui gigote dans des pyjamas en trois mois qui la serrent déjà. Mon bébé qui grandit si vite que j’ai rangé une tenue sans même lui avoir enfilée, désolée de devoir la saucissonner dans des vêtements qui allaient pourtant facilement à sa sœur. Ma deuxième fille qui déjoue mes prévisions et piétine les courbes, affichant les centimètres et les grammes en plus au fil des semaines. Ma petite chevelue, si éveillée, si dynamique.

Jusqu’ici, chacun des vêtements portés par Miss Swing était soigneusement rangé dans une boîte en plastique. Elle en avait hérité, pour certains, de ses cousins, et ils attendaient désormais le jour prochain où ils seraient reportés. Le match parfait aurait été d’avoir une petite fille, née l’hiver. J’ai fait un sur deux, ce n’est pas si mal. Mais voilà que nous rangeons déjà le naissance, le un mois. Voilà que le trois mois commence à être juste. Il est temps de faire un choix. Quelles sont les pièces importantes, celles que j’aurais envie de ressortir parfois, pour y plonger mon nez, et ma mémoire? Qu’elles sont celles que j’aimerais transmettre? Ou celles, encore, qui devraient être vendues en prévision des prochaines tenues à acheter? Et pourquoi le temps file-t-il si vite?

L’une ouvre la danse et l’autre ferme la marche. Un jour je laisserai avec un pincement au cœur ma grande devant une porte d’école, et quelques minutes, peut être quelques secondes après, ma petite agitera à son tour la main devant un grand portail ou une double porte vitrée. Quelques grains de sable de plus que j’aurais laissé filer. Et qui s’envoleront dans un souffle, à peine.

-Lexie Swing-

Accoucher à Pierre Boucher (Longueuil) (Québec ;))

Dans son berceau de plexi./ Photo DR Lexie Swing

Dans son berceau de plexi./ Photo DR Lexie Swing

J’ai lu à l’instant le papier de Sophie sur le côté technique de son accouchement à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont. Cela m’a rappelé que je n’avais toujours rien écrit. Non pas sur mon accouchement sur lequel j’ai abordé douze points déjà, euh non treize pardon, mais sur l’hôpital lui-même. J’ai cherché à plusieurs reprises des témoignages sur l’hôpital, histoire de savoir où je mettais les pieds. Je n’en ai pas trouvé beaucoup, alors je me lance.

Pour Miss Swing, l’accouchement avait eu lieu en France, à l’hôpital Ducuing de Toulouse. C’est peu dire que nous avions apprécié l’expérience. Un accouchement tout en douceur, des sage-femmes (et uniquement des sage-femmes) qui chuchotaient dans la nuit, un suivi sans pression. Bref : le bonheur.

On appréhendait un peu notre accouchement à Pierre Boucher. L’hôpital est grand, les chambres sont, pour la plupart, partagées, je ne l’avais pas visité, etc. J’avais entendu de nombreux commentaires sur la pression que mettait le personnel aux mères non-allaitantes, et même aux allaitantes, pas spécialement à Pierre-Boucher mais partout au Québec. Je suis partie accoucher comme on part au combat : décidée à en finir vite et à tenir tête à quiconque tenterait de coller la bouche de mon bébé à mon sein, fût-il plein de lait.

J’ai eu tort. Genre, vraiment tort. Se fourrer plus le doigt dans l’oeil que ça, impossible. Le personnel de PB a été au top.

Au bout de deux heures de contractions, j’ai appelé la salle d’accouchement. On m’a posé quelques questions et proposé de venir pour un contrôle. J’ai fait une pause dans la salle d’attente du hall et dans celle des échographies, rapport aux contractions toutes les 5 minutes. On m’a dirigée vers une salle de triage avec des lits séparés par des rideaux. Ils m’ont monitorée allongée pendant trente minutes. Beaucoup de femmes détestent ça je crois mais pour moi c’est resté supportable. A ce stade ils ont vérifié le col. Ouvert à 5 il me semble, je suis donc partie en salle de naissance. Elle était propre et récente, même s’il lui manquait les jolis dessins de celle de Ducuing (note aux maternités : c’est quand même choupinou des jolis dessins pour enfants dans des salles d’accouchement, je vous jure, ça apporte quelque chose). Je me suis affalée dans un fauteuil ultra confortable et j’ai demandé à voir l’anesthésiste. Genre, maintenant. On ne me l’a fait pas, il aurait pu être occupé ailleurs, je voulais entrer dans son planning le plus tôt possible. En fait, l’interne en charge de lui faire son rapport passait dans le couloir. Il a dit « vous la voulez pour quand », j’ai répondu « maintenant » et l’anesthésiste est entré comme par magie. Contrairement à la première fois, ce n’est pas une sage-femme mais mon amoureux qui me tenait pendant la péridurale, qu’on appelle d’ailleurs épidurale au Québec. Je l’ai faite assise et non couchée sur le côté (mon amie E. m’ayant prévenue que, sinon, ma mauvaise expérience du « j’ai une jambe de bois côté gauche » se reproduirait). Je n’ai rien senti de douloureux, il s’y est repris pour être sûr d’être bien au milieu, et il a piqué. L’infirmière m’a prévenue que je sentirais la prochaine contraction, puis une seconde un peu diminuée, presque rien sur la troisième, et ensuite rien, si tout marchait bien. Elle avait raison.

Ils ont vérifié toutes les heures la dilatation. A 16 heures elle était complète et la petite engagée. Le médecin était occupé avec une autre patiente, le coeur de la petite mandarine était régulier, on m’a donc demandé de patienter. J’ai patienté une heure et demi, et j’ai trouvé le temps un peu long. Le médecin est arrivé, elle faisait partie de la team du centre de périnatalité qui m’avait suivi. L’infirmière a sorti un lot de bonnets tricotés à la main et nous en a fait choisir un. La doc a dit « vous pouvez y aller » et en deux poussées la petite a fait « pop » et lui est tombée dans les bras.

Ils l’ont pesée et mesurée à côté de nous, sans jamais sortir de la pièce. L’infirmière a demandé l’assistance du papa. Aucun pyjama n’était requis pour la salle d’accouchement – contrairement à la France – et pour cause : ils lui ont mis une couche et l’ont emmaillotée. C’était noté dans mon dossier que je voulais donner le biberon, ils lui en ont donc apporté un. Sans faire aucun commentaire.

Au bout de deux heures, on m’a descendue dans une chambre partagée. J’avais demandé la chambre seule mais je ne l’ai pas obtenue. J’étais côté fenêtre donc c’était très supportable. L’autre maman et moi étions séparées par un rideau. J’ai passé deux nuits sur place car j’ai accouché en fin d’après-midi. Mais en tout je ne suis restée que 36h. Au Québec, on reste généralement 48 heures pour un accouchement par voie basse pour un premier, et (à ce que j’ai entendu, je ne sais pas si c’est une règle) 36 heures pour un deuxième. La deuxième nuit j’étais seule dans la chambre partagée.

On nous a fait remplir un formulaire pour qu’on indique ce qu’on connaissait déjà (les biberons, le bain, le portage, le sommeil, etc). Une infirmière est venue nous expliquer, assez brièvement ceci dit, ce qu’on avait demandé à revoir. Les visites étaient régulières mais on nous a laissés tranquilles la majeure partie du temps. Le papa peut rester dormir et j’ai vu des lits pliants quelque part. Mr Swing est rentré dormir avec notre aînée pour qu’elle ne se sente pas trop perdue. Elle a pu venir voir la petite mandarine à 18h, heures des visites des frères et soeurs. Mes parents sont arrivés à 19h, heure de visite des amis et de la famille.

Lorsque nous désirions un biberon, nous sonnions et une infirmière en apportait un. Lorsqu’on lui rapportait, elle notait la quantité prise. Chaque fois que j’ai eu une question, l’équipe a cherché à y répondre, toujours en s’extasiant sur la bouille du bébé ou son prénom, ce qui est agréable vu le nombre de bébés qu’ils voient défiler toute la journée.

On m’a donné mon congé à 11 heures le deuxième matin, avec pour seule consigne d’installer le bébé dans le siège auto (cosy) et d’attendre qu’un membre du personnel vienne vérifier l’installation. Et ce fut tout! Le 22 août, nous prenions la route en sens inverse, avec un nouveau membre à bord :)

Et vous, comment c’était dans votre maternité? Bonne expérience? Mitigée?

-Lexie Swing-

Ce matin j’ai manqué me faire renverser

Une rue de Bucarest./ Photo Panoramas

Une rue de Bucarest./ Photo Panoramas

Ce matin j’ai manqué me faire renverser. C’était une journée ordinaire, et c’est sûrement parce qu’elle était ordinaire que le pire a bien failli arriver. Je rentrais tranquillement de la garderie. J’étais à pied car elle est au bout de la rue. La petite mandarine reposait, bien emmitoufflée, contre ma poitrine. Dans ma rue sans trottoir, je croise le camion-poubelle. C’est un jour ordinaire. Un jeudi ordinaire. Le jeudi des poubelles donc. Je suis face à lui. Ma maison se situe de l’autre côté. A trois pas. Je croise souvent le camion-poubelle. D’ailleurs, je salue le chauffeur d’un signe de la tête, histoire de… Un geste de sa main. Traverse, me fait-il signe. Le matin est paisible, le matin est bienveillant, c’est un matin ordinaire. Le camion-poubelle est toujours là à cette heure-ci. La rue est calme, au loin grouillent les voitures qui s’enfilent sur l’autoroute. Je souris et je traverse. Il y a ma maison juste là. Deux pas à peine.

Le silence de sa voiture hybride. La peur dans les yeux du chauffeur du camion-poubelle que je remerciais d’un sourire. Le souffle du métal qui frôle mes jambes. Le coup de volant. Le véhicule qui bringuebale et continue sa route. Le cri que je retiens. Ma fille que je serre fort, instinctivement. Ma maison, toujours là, face à moi. Le sol qui semble s’ouvrir sous mes pieds. L’éboueur qui montre un poing vengeur au chauffeur qui file. Le temps qui s’arrête.

Un soupir et c’est la vie qui reprend. Deux pas et je suis chez moi. Je laisse derrière deux types apeurés, qui ont soupesé un quart de seconde ce que ça aurait pu être « si… ».

Je suis une conductrice chevronnée, qui a longtemps préféré fouler l’asphalte que les trottoirs mal cimentés. Je sais ce que c’est d’être pressé, de ne pas toujours penser, de se croire seul sur la route. J’ai déjà failli renversé des gens. Parce que j’avais la tête ailleurs ou l’oeil sur l’horloge des retards. Mais cette fois-ci, ça aurait pu être moi. C’est une chose de se penser intouchable, immortel. Mais les autres ne le sont pas forcément. Surtout les cyclistes. Surtout les piétons. Surtout les bébés dans leurs véhicules de fortune.

Je portais ma fille en écharpe, elle était tout contre moi, son coeur contre mon coeur.

Mais elle aurait pu être dans sa poussette, loin devant moi. Loin devant moi. Sur sa route.

-Lexie Swing-

Une soirée pour nous

Maison du jazz./ Photo DR Lexie Swing

Maison du jazz./ Photo DR Lexie Swing

18h30 sonne. Un bisou, un autre bisou, des tonnes de recommandation. 150 pour le biberon, 37 degrés pour l’eau du bain et 20 heures maximum pour le coucher. Des bisous, encore. Des « je veux rester ce soir avec papa et maman », et puis la réponse, plusieurs fois répétée : « Ce soir, papa et maman passent une soirée tous les deux, car papa et maman ce sont aussi des amoureux ».

Dans la voiture on se retourne plusieurs fois. Il n’y a personne dans les sièges autos. Pas de sourire côté gauche, pas de bébé endormi dans le rétroviseur accroché côté droit. « C’est étrange quand même », murmure l’amoureux dans le silence paisible de la nuit qui tombe. Depuis combien de temps ne nous sommes nous pas retrouvés just on our own?

19h, nous poussons la porte de la maison du jazz. Le jazz, cette musique qui nous réunit. Dans le miroir de l’entrée, nous tentons un égoportrait, incrédules. Nous avons 20 ans, 23, 27, bientôt 30. Nous avons 14 ans et nous nous faisons face dans une salle de classe. Nous portons robe de soirée et chemise rentrée dans le pantalon, définitivement plus classes que nos tenues habituelles. Mais est-il vraiment facile de porter un bébé en écharpe en robe longue et talons hauts?

Le repas est correct, la musique est parfaite. L’endroit est improbable, une plongée dans les années folles qui nous déroute tout autant que notre soudaine solitude. J’observe les gens autour. Des amis, des collègues et quelques couples, comme nous. Qui sommes-nous pour eux? Comment nous voient-ils? Dans la salle de bains, j’observe mon reflet. Qui pourrait deviner que nous avons laissé deux filles à la maison? Que derrière ce fast se cache quelques nuits sans sommeil? Des rejets sur les vêtements, des machines qui n’en finissent plus de tourner? Qu’il y a pas mal de jours que nous n’avons pas réussi à nous parler sans être interrompus, et que la musique qui nous entoure est bien plus faite de pleurs et de cris que d’un ensemble jazzy?

Qui pourrait deviner combien nous sommes heureux?

-Lexie Swing-

PS Si vous avez la chance de pouvoir vous retrouver en tête-à-tête, saisissez-là! On oublie comme c’est bien de ne pas être que des parents…

 

Une belle âme

Old man./ Photo bkang83

Old man./ Photo bkang83

Ce matin, des copines débattaient. Les bébés voient-ils les esprits? Je suivais la conversation de loin. Force est de constater que, si je pense croire qu’il existe quelques esprits quelque part, le sujet ne me préoccupe guère. Tout au plus ai-je déclaré à haute voix un jour où j’entendais des bruits suspects « si c’est toi papi j’en suis très heureuse mais s’il te plaît reste bien caché ». Lol. Le courage n’est pas ma première vertu.
Quelqu’un, quelqu’une plutôt, a dit alors que, comme sa gamine souriait, ce devait être des êtres bienveillants. J’ai repensé à Papi. Il y a une dizaine d’années, quand je lisais un texte sirupeux hommage à un grand-parent décédé, j’avais des haut-le-cœur, rapport à ma grande sensibilité. Je comprenais qu’on puisse s’épancher ainsi sur la disparition d’un père ou d’une mère, alors parti trop tôt puisque nous avions 20 ans, mais un grand-parent, la douleur me paraissait suspecte. Dans mon esprit, c’était l’ordre des choses, et les gens en faisaient bien trop de cas. Et puis un jour de mars j’ai perdu Papi. Vu l’appellation, vous vous doutez qu’il ne s’agissait pas de mon labrador mais bien de mon grand père maternel. Qui aurait adoré se réincarner en labrador d’ailleurs.
A son enterrement, je souriais, persuadée qu’il aurait ironisé devant tout cet épanchement servi juste pour lui. Même si au fond il en aurait été ému. Papi était de ceux que l’on appelle une belle âme. Mes premiers souvenirs de lui remontent à des trajets en voiture où, collé aux fesses de la voiture de devant, il montrait un poing vengeur tout en injuriant le conducteur. Il avait les dents serrés et se frottait nerveusement l’arrière de la tête. Dans mes souvenirs suivants, j’ai dix ans et cet homme que je pensais bourru me sourit et m’appelle « ma chérie ». Aucun ma chérie n’a plus compté dans ma vie que celui-ci. Ce fut le début d’une valse que je danse désormais seule. Une valse à trois temps qu’il m’enseignait, entre la table de l’entrée et le radiateur, dans le hall de son appartement.
Il était énervée, facilement agacé, et je pense bagarreur. Il était entêté. Jeune, il avait la main leste et la gifle facile. En vieillissant, il est devenu celui qu’il était intimement. Une belle âme. Un homme sensé, ouvert, qui souffrait sans broncher, et aimait sans compter, à commencer par ma grand-mère dont il a servi le petit déjeuner durant toute leur vie. Et les autres repas aussi. Un homme dont la nervosité se devinait encore dans sa main qui grattait frénétiquement l’oreille de ses chiens mais qui avait remisé ses velléités au placard. Il était de ceux qui ont donné à l’expression « mais le silence est d’or » ses lettres de noblesse, s’agitant, les sourcils froncés mais le sourire aux lèvres derrière ses fourneaux pour nourrir les estomacs familiaux, qu’il voulait plein puisque c’était un gage de bonheur.
J’espère qu’il est parti apaisé, en se rendant compte que malgré ses échecs, il avait accompli de grandes choses. Il m’a montré ce que l’être humain a de meilleur : l’humilité et le recul sur sa propre vie. Je pense à lui ajourd’hui, devinant son sang bouillonnant dans les veines de ma petite mandarine, aussi nerveuse, aussi têtue, et aussi stoïque par moment. Capable de s’agripper avec l’énergie du désespoir, puis de relâcher toute pression minuit venu, pour se pelotonner dans les bras du sommeil.
Si j’ai la foi, ce serait en lui. Si je crois aux esprits, c’est le sien que je veux sentir par dessus mon épaule. Ce sera forcément un esprit bienveillant. Puisque son âme était belle.

Et vous, qui a changé votre vision de la vie?

-Lexie Swing-

Mauvaise rencontre

Autmone./ Photo Denis Collette

Autmone./ Photo Denis Collette

Arrêt sur image. Il est 22h. Je porte un vieux chandail, et une capuche sur la tête. A mes pieds, mes baskets de running vertes et roses. Flashdance mais en mieux. Elles sont trempées.
J’ai les pieds joints, les mains baladeuses. Tentative d’échappatoire, je sers encore plus les jambes. Mes bras sont pendus à son cou tandis que sa tête ruisselle. Il sent la mangue. Et l’orange aussi. Il sent le shampooing pour enfants dont on l’asperge depuis 30 minutes.
Je tremble. Il fait froid les nuits d’automne au Canada. Mes doigts se crispent sous mes gants Mapa tandis qu’il hume l’air, indifférent à la fraîcheur de l’eau qui coule dans ses yeux. Il aimerait me fausser compagnie mais je crains pour son regard. Cécité partielle possible. J’ai lu ça quelque part. « Encore un peu, encore un peu », je dis. A quel moment est-ce assez?
L’odeur est toujours là, entêtante. Encore une fois. Encore un bol. Encore un tour. Ne bouge pas, je le supplie. Il s’appuie contre moi, indolent, endormi par la nuit. Je frissonne malgré sa chaleur. C’est la deuxième fois, la troisième fois peut-être. La mousse recouvre encore une fois son crâne tandis que l’eau tiède du mélange creuse des sillons dans ses poils blancs.
Aucun changement, soupire l’amoureux, en tenant son nez à respectueuse distance du museau criminel.

Alors je perds mon self-control et abandonne le navire.

MAIS PUTAIN, je glapis, QUELLE IDÉE A EU CE CLEBS D’ALLER SENTIR LE CUL D’UNE MOUFETTE ?

Seul le vent de la nuit me répond, insolent, tandis qu’Eleven frotte avec volupté sa tête mouillée dans l’herbe fraîche du jardin.

-Lexie Swing-

Les nouvelles wonderwomen

Gants de soie./ Création Vanessa Lekpa

Gants de soie./ Création Vanessa Lekpa

Elle Québec publiait récemment un (bon) article intitulé « les nouvelles wonderwoman ». J’aurais mis women mais c’est un autre débat. Avant même de lire l’article, qui traitait en réalité de femmes ayant monté leur propre business afin de concilier vie de famille et vie professionnelle, je me suis demandée ce qu’était pour moi une wonderwoman. Pas celle des vieux comics en collant nylon mais nos héroïnes d’aujourd’hui. Quelle serait pour moi une femme +++, celle qui réunirait toutes les qualités possibles?

  • Elle serait drôle, façon ironico-cynique, avec une touche d’humour de bas niveau, genre maîtrise de la blague du muffin.
  • Elle serait brune, parce que les brunes, c’est mieux. Si. C’est une brune qui vous le dit, vous pouvez me croire.
  •  Elle serait travailleuse et passionnée. Elle pourrait être esthéticienne ou politicienne, elle pourrait même être mère au foyer, mais elle serait investie, avec des idées à mille à l’heure et des réalisations à couper le souffle. Je vous fais le maillot en sapin de noël pour les fêtes ? Pas de problème!
  • Elle serait humaine et humaniste. Elle aurait un passé dans l’humanitaire et une pensée pour le sans domicile fixe qui gîte en bas de son immeuble. Elle connaîtrait son prénom, son histoire et son gâteau préféré. Elle s’arrêterait le soir, juste pour lui demander comment il va, pas par politesse, mais parce qu’en vrai ça l’intéresse.
  • Elle serait écolo et amie des animaux. Elle trierait, économiserait, achèterait local et commerce équitable. Elle militerait pour les baleines et les orang-outans. Elle s’investirait de longue date et pas seulement quand le sang de milliers de dauphins salit l’eau d’une baie féerique.
  • Elle serait mère. Mère présente. Mère aimante. Mère amusante. Mère investie. Mère pas coupable, surtout. Elle serait de ses mères qui se fichent du qu’en dira-t-on. Qui suivent leur instinct. Qui font de leur mieux. Qui aiment sans étouffer. Qui épaulent sans porter. Qui soignent sans s’apitoyer.
  • Elle serait bien sapée. Elle porterait des tenues rétros et des robes bien coupées. Elle serait vêtue plus années 20 que 2010. Plus gants de dentelle que string ficelle.
  • Elle serait curieuse. Ouverte au monde, aux autres. A la culture, aux sciences, à l’éducation, aux religions. Elle connaîtrait les dates et les contextes. Toujours connaître les contextes.
  • Elle serait à l’écoute. Très. Et elle parlerait peu.
  • Elle serait brune. Comment ça je l’ai déjà dit?
  • Elle serait militante. Elle afficherait ses convictions. Elle se battrait pour un monde meilleur. Pour l’égalité. Pour le respect. En bas nylon et gants de soie.

Parce que les bobettes étoiles et les bottes rouge électrique, c’est un peu has been.

Et pour vous, elle ressemble à qui wonderwoman?

-Lexie Swing-

Parent : de l’indispensable « temps pour soi »

J’ai longtemps cru que la chose qui pouvait vraiment me faire dégoupiller, c’était le manque de sommeil. C’était certainement au temps où, petite étudiante, mon seul souci était de me préoccuper de mon petit nombril et où mes motifs de plainte étaient les lendemains de soirées trop arrosées après lesquelles je manquais de sommeil (et d’eau). A ce stade, je pouvais effectivement devenir fort désagréable.

Ma première fille n’a pas trop entamé cette perception. Nous étions deux à l’élever quasiment à plein temps. Lorsque je me lassais de la bercer, je passais la main et le bébé à son papa et partait disputer une partie du tennis ou répéter les lignes de mes pièces de théâtre (écrit comme ça je trouve que j’avais vraiment une vie trépidante, on dirait pas que je vivais au milieu des canards gavés et de l’herbe fraîche de mon Gers d’adoption). Je manquais parfois de sommeil mais rarement de temps.

Me voici désormais mum-of-two et le bus de la réalité vient de me rentrer dedans. Ce qui me manque le plus, ce n’est pas le sommeil, c’est le temps. Le temps pour moi. Le temps pour lire. Le temps pour écrire. Le temps pour placoter. Le temps pour clavarder. Le temps pour m’arrêter, un instant, et rêvasser.

Or ce temps est indispensable. Je m’en rends compte aujourd’hui. Je sors d’une journée marathon où j’ai dormi, mangé, conduit et respiré en gardant toujours un oeil sur mes oisillons, et sitôt Mr Swing revenu, je n’aspirais qu’à une chose : lui larguer notre progéniture pour prendre le large. Mais ce n’est pas toujours possible. Et la routine alors semble interminable : jeux, repas, bain… qu’est-ce qui vient après? As-tu vraiment envie d’une histoire ce soir? Comment ça tu veux faire pipi? Tu as déjà fait pipi… Dis-moi, E., cette suce, tu comptes la recracher encore longtemps? Non, plus de bisous. Tu te lèves encore, je ferme la porte. Attention, je compte jusqu’à trois. Oh et puis non, je ne compte pas, ras le bol. Et là, on atteint le point de dégoupillage. On se met à hurler, à rager. On tire l’amoureux du lit, « viens tout de suite, je vais perdre mon calme, comment ça je hurle déjà? »… Le moment pour soi devient le seul salut…

Il y a quelques jours, nous avons couché la miss, et tandis que sa petite soeur s’endormait dans les bras de son papa, j’ai attrapé les clés de la voiture, et je suis partie. Direction les magasins. Nous avons la chance au Canada qu’ils ferment à 21 heures en semaine… Dans ma voiture qui roulait dans la nuit, je chantais à tue-tête. J’ai erré dans les magasins déserts. J’ai acheté des trucs inutiles. J’ai posé des questions aux vendeurs esseulés qui n’attendaient que mon départ pour fermer. J’ai chanté encore sur le trajet du retour. J’ai imaginé comment j’aimerais me marier peut-être un jour. J’ai songé à nos prochaines vacances. Je me suis demandée quelle couleur de rouge à lèvres m’irait le mieux. Et interrogé sur les paroles de la chanson Rosie de Cabrel. Je l’ai braillée encore une fois, phares éteints, devant la maison. Et puis je suis rentrée. C’était calme, endormi. C’était doux. J’ai embrassé du bout des livres mes poupées. Et puis j’ai raconté à l’amoureux mon analyse psycho-cabrelistique sur fond de « si on se marie, j’aimerais que… », et il s’est foutu de moi.

C’était une belle soirée.

-Lexie Swing-

A toi ma grande

Prête pour la pluie./ Photo DR Lexie Swing

Prête pour la pluie./ Photo DR Lexie Swing

Qu’on l’affiche ouvertement ou qu’on le taise, on est parfois critique envers son enfant, même tout petit. On s’inquiète de sa motricité, on sourit de ses hésitations langagières, on s’apitoie devant sa solitude. On voudrait qu’il ait plus d’amis, plus d’idées, plus de vocabulaire. Devant son berceau de naissance, on se jure de ne jamais, jamais le comparer, et puis sitôt rentrés à la maison, on tape « combien un bébé de trois jours boit-il de lait en ml par biberon multiplié par son poids et divisé par mon nombre d’heures de sommeil? » et c’est la fin des haricots. Il n’est plus lui, unique, mais lui, comparable à tout un tas d’autres ptits culs plus ou moins bien desservis par la vie.

J’ai fait de même, depuis toujours avec ma grande. Même si je pense ne lui avoir mis aucune pression particulière, mon fort intérieur de mère bien (quoique) avisée aimerait parfois qu’elle soit plus ceci, et moins cela. Mais elle a bien des qualités, et je voulais lui rendre justice.

« Ma chérie, des fois, tu me rends chèvre à ranger les choses au carré, recommençant 100 fois jusqu’à ce que tout soit parfait. En vrai, j’envie ton calme, ta précision, ta volonté que toujours soit ordonné et rectiligne. Tu retrouves des choses que je croyais perdues, tu crées de l’ordre là où je ne mets que du foutoir. Tu as 2 ans, j’en ai bientôt 30, et en termes de rangement, tu as tout à m’apprendre. »

« Des fois, j’aimerais te pousser dans le dos pour que tu descendes enfin de la glissade, que tu t’avances vers ce groupe d’enfants ou que tu sautes avec eux au milieu du château gonflable.  En vrai, je suis soulagée de ta retenue. Tu ne te jettes jamais tête la première dans la mêlée. Tu prends le temps d’observer, qu’il s’agisse d’un obstacle ou d’un groupe qui t’attend. Et lorsque tu te lances enfin, tu n’as pas besoin de recommencer. Tu as su faire de suite, puisque tu t’y es préparée. »

« Des fois, j’aimerais que tu arrêtes de me demander et ça c’est quoi? ou stopper ta litanie lorsque tu répètes le nom des fleurs et des animaux qui se trouvent dans tes livres d’images. En vrai, j’admire ton incroyable mémoire, ta capacité à te souvenir du nom exact de fleurs dont je ne connaissais même pas l’existence jusqu’alors. »

« Des fois, j’aimerais te dire d’arrêter de minauder, de prendre des pauses et des intonations affectées. En vrai, ça m’émeut lorsque tu te penches vers ta petite sœur et que de ta voix de petite dame tu lui susurres ça va mon amour?, et que tu lui caresses la joue, doucement, très doucement. »

« Des fois, j’aimerais que tu arrêtes de piquer toutes les affaires de ta soeur, que tu cesses de me les ramener une à une en me demandant s’il faut prendre ça, ou ça, et que tu ne mettes plus tes doigts tout sales sur sa sucette. En vrai, je suis surprise lorsque tu me ramènes ses chaussons et sa tuque avant de partir en balade, lorsque tu me désignes les couches ou le sac que j’ai oubliés, et que ta soeur cesse enfin de pleurer car grâce à toi (et tes doigts sales) le chemin de sa bouche sa sucette a retrouvé. »

Des fois, tu me rends dingue, à en hurler. Et je hurle, parfois. Contre moi, contre toi. Contre mon impatience, contre ton insolence. En vrai, je t’aime plus que tout, ma grande-grande-toute-petite.

-Lexie Swing-

 

Tolérance combien?

Praying boy./ Photo Adi ALGhanem

Praying boy./ Photo Adi ALGhanem

J’ai été élevée dans la tolérance de l’autre. Quelle qu’ait été la différence, il était de coutume chez nous d’en faire fi pour faire de la place à l’autre.

Je l’ai peut être déjà dit, mais je suis athée. Ou agnostique, je ne sais pas vraiment. Je n’ai jamais cherché à pousser mon introspection personnelle pour définir les croyances qui m’habitent. Je n’en ai ni le besoin, ni l’envie, mais les déviances dont font l’objet la plupart des religions poussées dans leurs extrêmes me conduisent volontiers à m’afficher comme athée, pour barrer la route à toute volonté d’autrui de me rattacher à une quelconque religion existante. Je sais, c’est quand même dommage pour quelqu’un qui a le mot Dieu dans son nom.

J’essaye cependant de connaître et comprendre les religions. Car, si le sujet, je dois l’avouer, ne me passionne guère, il m’importe de le maîtriser pour le retransmettre le plus justement possible à mes filles.

Quelque tolérant que l’on soit, nous avons tous des pensées qui nous dépassent. Et si vous êtes comme moi, vous êtes du genre à vous flageller mentalement d’avoir jeté un oeil courroucé à une tenue particulière ou regardé avec dédain une coiffure spectaculaire. L’éducation ne fait pas tout. Il n’est pas si facile de faire taire ses démons, de museler ses propres penchants, parce que l’on est pour l’égalité, parce que l’on croit fort à une place de choix pour les femmes, parce que l’on souhaiterait voir le monde régit par la raison plutôt que par des passions idéologiques (théologiques?).
J’ai vécu il y a peu une situation faisant gronder en moi l’intolérance propre à ceux qui ne comprennent pas que l’on se place au dessus des autres au nom de sa religion. J’ignore comment le vivent les personnes qui sont d’une religion différente, mais lorsque l’on est athée, l’idée même qu’une religion particulière place des gens sur un piédestal est déconcertante.
La situation était commune. La personne en question a choisi de ne pas faire la file, doublant volontairement cinq autres parents, tout aussi chargés, inquiets et pressés. Elle s’est imposée à la réceptionniste qui n’a pas moufté. A laissé le temps s’étirer alors que nos propres enfants pleuraient. Son dédain était évident, son irrespect à la limite du supportable. Je sais aussi que son comportement n’était pas dû à une mauvaise éducation par l’explication même du staff de l’établissement, décrivant la situation comme typique, sinon normale, et m’expliquant avec quelques raccourcis pourquoi une telle confession préexistait sur ma propre situation d’attente-avec-un-enfant-d’un-mois-hors-de-lui-dans-les-bras.
J’ai tu mes pensées. Je les ai gardées pour plus tard. Je m’en suis délivrée auprès de l’amoureux le soir venu. La petite mandarine ayant été plus grande, l’aurais-je épargnée? L’aurais-je prise comme confidente de mes viles pensées? Que doit-on faire pour rendre ses enfants aussi tolérants que possible au monde qui nous entourent lorsque nous mêmes atteignons parfois nos limites? Est-ce que savoir que chaque être humain possède effectivement des limites les aidera à se construire? Dois-je leur dire qu’il est normal de ne pas tout accepter? À quel moment l’opinion, les idées et l’histoire personnelle prennent-elles le pas sur la tolérance? Et d’ailleurs, peut-on toujours être tolérant ?

Et vous, comment faites-vous ?

-Lexie Swing-