Anxiété de l’enfant : côté parent

La vie n’est un long fleuve tranquille pour personne, quoiqu’en dise Instagram. Derrière les sourires, les (bons) mots d’enfants et les balades main dans la main, il y a la réalité, la vie toute nue, sans fioritures. Les nuits trop courtes et les voix agressives. Les cris qu’on ne retient pas toujours. Les poings qu’on serre et les yeux qui brûlent.

Élever des enfants n’est guère une sinécure, et peut-être encore moins aujourd’hui, alors qu’on tente de naviguer entre la culpabilité, les prophéties («un mot de trop et il finira chez le psy»), et le besoin vital de prendre du temps pour soi.

Les choses se corsent face aux enfants les plus individualistes, à ceux qui s’opposent, à ceux qui s’inquiètent, à ceux qui s’époumonent. Ceux face auxquels on prend toujours une petite inspiration, avant d’affronter l’orage. Ceux qui, quel que soit leur âge, utilisent le «non» comme un refrain incessant. C’est non pour prendre la douche, non pour passer à table, non pour s’habiller, non pour aller à l’école. Ils disent non, même quand ils veulent dire oui. Nous accusent de méchanceté tout en se blottissant dans nos bras, et pointent sans vergogne le moindre faux pas.

Ils viennent chercher en nous les dernières miettes de patience, les dernières gouttes de sueur. Prêts à pousser dans leur retranchement les plus leaders d’entre nous. Des gens qui gèrent des équipes, qui connaissent toutes les étapes de la bonne communication, se retrouvent pris dans la tempête enfantine.

On ne peut pas passer une enfance ainsi.

Nous avons mis les choses à plat et les encadrants de notre côté. Tous, les éducateurs, les professeurs, les spécialistes. Nous avons investi la toile, cherchant des réponses. Lors du visionnage avide de vidéos de coaching parental, dans le cadre du Défi 10 jours de Leadership parental, lancé par la coach Nancy Doyon, et son conjoint, également coach, une mention m’a interpellée. «Prenez le temps de réfléchir à un moment de votre vie où vous contrôlez les choses, où vous les gérez, et observez comment vous vous sentez à ce moment-là. Puis transposez ces sentiments à un moment où vous avez besoin de faire preuve de leadership avec votre enfant.» Je résume ce que je pense avoir compris – et ceux qui ont vu la même vidéo pourront me corriger – mais j’ai eu le sentiment très net que le conseil avait fait mouche.

Je me suis revue, recevant un message urgent un matin, alors que mon train arrivait à peine en gare. Je suis sortie à grandes enjambées, sac à main sur l’épaule et téléphone à l’oreille. J’ai dit ces mots que l’on rêve tous de prononcer un jour : «Passez-moi la responsable, s’il vous plaît»*. J’ai fait preuve d’assurance, j’ai fait jouer mes contacts. En passant la porte du bureau, j’avais résolu le problème qui avait donné des sueurs froides à mon équipe dès potron-minet. J’ai senti le contrôle influer au bout de mes doigts, et un sentiment d’accomplissement me dénouer les épaules.

Face aux cris, je me suis accroupie et j’ai dit «Non». Et puis : «Nous ne ferons rien tant que tu n’auras pas retrouvé ton calme. Je suis là, je suis à côté de toi.» Elle a hurlé : «Siiiii, je veux» en se roulant par terre. J’ai dit «Non» encore, et j’ai attendu, debout dans la tempête.

Nous sommes des phares, nous sommes solides, et surtout, nous sommes capables. Nous abattons des kilomètres, relevons des défis, gérons des dossiers majeurs, des clients mécontents, des équipes réticentes et des classes survoltées. Nous pouvons garder le contrôle dans la sphère privée aussi. Nous sommes toujours nous-mêmes, avec les mêmes qualités, les mêmes compétences, les mêmes capacités.

Et si vous avez besoin ou envie de découvrir des astuces en termes de leadership parental, le Défi 10 jours est toujours en cours et les vidéos accessibles (je pense). L’inscription est gratuite, je ne suis pas sponsorisée, je ne suis même pas à jour dans les vidéos («vie quotidienne oblige»), mais j’y ai trouvé un accompagnement qui m’a fait un bien fou.

-Lexie Swing-

*Juste après «Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous»

Photo : Ryan Bruce

 

Itinéraire d’un enfant timide

Je prends soin de ne jamais mettre des enfants dans des cases, surtout lorsqu’il est question de timidité. Elles ne sont pas timides, mais intimidées, c’est presque pareil, mais c’est momentané.

Et surtout c’est vrai. Qu’importe l’anxiété de l’une d’elle ou la jeunesse de l’autre, elles ont toutes les deux des moments de timidité qui se dissipent à mesure que le temps passe et qu’elles font connaissance. Celle qui met trente minutes à participer dans une fête d’enfant peut deviser avec n’importe quel groupe d’adultes. Et celle qui refuse obstinément de dire bonjour aux nouvelles personnes peut passer n’importe quelle commande aux serveurs du restaurant.

Les cases peuvent devenir un vrai carcan. Je le sais, je suis un enfant timide. Pas intimidé, mais timide. De celle qui ne passait pas commande aux serveurs, qui n’osait guère réclamer le pain au boulanger, et qui préférait subir les injustices que de les dénoncer. On m’excusait de tout, au motif que j’étais «timide», et j’ai fini par en faire une armure parfaite même si le heaume me cachait les yeux.

Je suis restée timide jusqu’à un âge avancé de ma vie d’adulte, acceptant les erreurs dans mes commandes comme dans mes coupes de cheveux, par crainte de devoir interpeller les fautifs. Je suis restée derrière mille portes fermées, portes de salles de classes, portes d’amphithéâtres d’universités, et même portes d’amis en pleines festivités. J’ai réfléchi à mille stratagèmes pour me soustraire aux regards, j’ai perdu un temps fou à tourner autour du pot. J’ai préféré me faire porter pâle, prétexter des absences et des changements d’horaires, plutôt que de pousser la porte. Je suis devenue journaliste, j’ai dû décrocher le téléphone, parfois quand on attendait mon appel, mais souvent quand on ne m’attendait pas. J’ai dû affronter des refus, essuyé des commentaires acerbes, géré des remontrances et des prises à partie.

Je suis devenue mère de famille. Je suis devenue l’étrangère dans un pays lointain. Je suis devenue mère à nouveau. J’ai changé de carrière. J’ai inscrit mes enfants en garderie, et puis à l’école. J’ai dû montrer l’exemple, me battre pour d’autres que moi-même. J’ai dû pousser des portes, en traînant des enfants apeurés. Et décrocher mon téléphone pour dénoncer des injustices. J’ai dû assurer que tout se passerait bien, parce que je savais que ce serait le cas.

Je serai toujours l’enfant timide, celle qui prend une inspiration avant d’empoigner le téléphone et envisage quelques instants ce qui se passerait, si elle ne poussait pas la porte. Alors laissons-leur la chance d’être des enfants libres. Nous ne pouvons être définis par un seul trait de caractère, ni même par un trouble. Tout comme nous ne pouvons tout excuser non plus.

Laissons à demain la possibilité d’être différent d’aujourd’hui et à nos enfants l’opportunité de faire de leur mieux. Ils n’ont pas besoin de nous pour mettre des mots sur leur timidité, sur leur agressivité, sur leur manque d’attention. Ils ont besoin de nous pour effacer l’ardoise et y inscrire en lettres capitales : «Tout est possible, tu es capable». Alors ils pourront décider quelle version d’eux-mêmes ils ont envie d’être aujourd’hui.

-Lexie Swing-

Culpabilité (ta mère)

20h11, je finis de remplir le lave-vaisselle, remplis les boites-à-lunch, prépare une pâte à gâteau pour le lendemain. Je vérifie le linge, m’inquiète des vêtements que mes enfants porteront, évalue le nombre de culottes et de paires de chaussettes.

20h25, je dois partir, j’ai sport ce soir. Une dernière chose dans le lave-vaisselle, une miette sur la table à essuyer. Et sa voix qui dit, une fois encore «je m’en occupe, vas-y». Mon esprit qui s’obstine, qui s’entête, qui refuse. Partir seulement les tâches accomplies, pour profiter pleinement.

Je ne sais pas d’où certains (certaines) d’entre nous traînent cette culpabilité, comme une laisse accrochée aux pieds des enfants et à la poignée du four. Pourquoi si peu de femmes peuvent s’imaginer «tout plaquer» et quitter leur famille? D’où vient ce besoin impérieux de se faire passer seconde, troisième, tout plutôt que première?

Charge mentale livrée sur l’instagram de T’as pensé à; une femme commente «Quand je pars un week-end, je dois tout prévoir : le repas de mon conjoint, celui de la petite, leur repas du dimanche midi, et le souper suivant, car je viendrais juste de rentrer et je n’aurais pas le temps ». Le cas est extrême mais la perche est tendue. Le plaisir est conditionnel. Pour partir libre, on accomplit plus vite et plus tard, plutôt que de transférer.

Peur de ne pas pouvoir compter sur l’autre? Même pas, pas dans mon cas. Mon conjoint cuisine deux fois mieux que moi et il n’aurait pas besoin de moi pour gérer la maison et les enfants. Il est complet à titre individuel, mais j’ai le sacrifice chevillé au corps.

«Je préfère laisser les autres choisir et profiter, c’est plus facile de gérer ses propres déceptions que celles des autres» a dit un jour mon amie. Elle avait tout résumé. On a le sens de la formule et le contrôle tout-puissant. Refuser de lâcher prise, ne faire confiance qu’à soi, pour ne pas avoir à gérer les émotions des autres, quelles qu’elles soient. Et s’assurer, certainement, que l’on est nécessaire, utile, comme si le statut seul de mère ne suffisait pas. Il faut prouver qu’on le mérite, au quotidien, à coups de linge plié et de repas chauds.

Une fois parties, on garde l’œil sur le téléphone, guettant les messages éventuels. Les femmes ne s’offusquent pas de recevoir un texto de leur famille en plein cours de sport. Elles confirment avoir promené le chien ou nourri le bébé. Elles précisent avoir sorti le pyjama sur le rebord du lit, rappellent que la tétine est sous la couverture. Elles maternent, et pas seulement l’enfant.

Nous devrions être notre priorité. Comme on met un masque dans un avion en détresse sur soi en premier, on devrait se garantir notre propre oxygène. Car c’est ce que ça prend, pour pouvoir ensuite être présente pour les autres.

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry (Burst)

L’heure de la rentrée

Elle avait minutieusement étiquetté seule l’ensemble de ses fournitures, rangé le tout dans son sac et préparé ses vêtements neufs… Ce mardi (lundi ayant été férié), ma petite tête blondie au soleil d’été a rejoint ses camarades dans la grande cour d’école. Cette rentrée était celle de l’aventure. Plus de rentrée progressive, plus de parents pour accompagner dans les classes, on est désormais à la grande école, fondu dans la masse dont elle ne dépasse guère.

Sur le chemin de l’école, on a fourbi les armes face à l’anxiété latente. «Veux-tu écouter ta musique préférée?», ai-je murmurer à son oreille en sortant son casque de mon sac à dos. Devant son refus – j’avais espéré la couper ainsi du bruit ambiant d’une cour entière remplie d’enfants – j’ai tenté autre chose : «Chantons-la alors». Alors en coeur, et puis un peu à reculons, et même en faisant du calcul mental, on a rejoint le groupe qui attendait, et grossissait, et grossissait encore, à mesure que les familles arrivaient. 560 et quelques élèves, et moi qui demandais : «Et sinon combien ça fait 8+6?». Ne pas laisser le hamster entrer dans la roue, forcer l’esprit à la rationalité.

Elle a aperçu son amie et j’ai baissé les armes. Elles seraient ensemble face à la nouveauté, insubmersibles.

Les institutrices de maternelle sont passées dans les rangs, serrant dans leurs bras leur tout-petits devenus première année, cueillis à la sortie de la garderie et préparés avec soin pour la grande école. Elles avaient fait une bonne job, les visages fiers et les teints halés des vacances en étaient la preuve. Ils revenaient conquérants.

Lorsque les premières années ont été appelés – il n’y a pas de cloche dans notre école – elle a pris la main de son amie et elles sont parties. «Vous êtes les meilleures», leur ai-je glissé. On ne vit jamais trop de renforcement, quand on a 6 ans.

Il n’y a pas eu de pleurs, il n’y a pas eu de cris. Les incertitudes se sont noyées dans le flot des retrouvailles et dans l’impatience de la nouveauté.

Le plus dur sera la suite. Entre le commencement et l’habitude trône parfois l’incertitude. Connaître, mais pas tout à fait. Apprécier, mais sans aimer encore. Faire confiance à de nouveaux visages, se raccrocher aux personnes connues.

À la fatigue de son visage, le soir venu, a répondu la voix d’une éducatrice qui m’était inconnue. «C’était un peu difficile aujourd’hui, mais ça ira mieux demain», nous a-t-elle glissé sur le pas de la porte. «Je me suis perdue dans les couloirs», a finalement avoué ma belle aînée, d’une petite voix, retenant les sanglots qui épousent bien souvent les histoires tragiques. Que répond-on à la peur? J’ai hésité. J’ai gagné du temps en demandant des détails. J’ai rappelé qu’elle pouvait demander son chemin à n’importe qui. Mais je savais mes paroles vaines pour l’enfant intimidé par les enfants plus grands. On ne refait pas le monde avec des «tu aurais dû».

Et puis j’ai eu une idée. «Comment as-tu fait, finalement, pour retrouver ton chemin?» ai-je demandé. Alors elle a soufflé : «Et bien, j’ai couru, j’ai vu une porte qui allait vers la cour. Il y avait plein de grands et j’avais peur. Et puis j’ai aperçu mon éducatrice de l’an dernier, alors j’ai couru vers elle. Et j’ai croisé mon institutrice.»

«Alors tu as retrouvé ton chemin toute seule, finalement. Tu as trouvé la bonne porte, et puis tu t’es servie de ton sens de l’observation pour retrouver des personnes que tu connaissais. Grâce à ça, tu as pu retrouver ton institutrice, bravo!»

Alors voilà. Voilà comment le soir venu, alors que Papa passait la porte, elle s’est pressée pour lui raconter sa victoire. Et comment ce jour est devenu celui où B. a retrouvé son chemin, seule parmi les grands.

Ils sont tous les héros de l’histoire, parfois il suffit juste de trouver leur pouvoir.

-Lexie Swing-

6 années au Canada

Mon titre laisse peu de place au suspens : cela fait six années que j’ai validé mon visa de résidente permanente et traversé la porte automatique de l’aéroport. Ce souvenir vif, encore frais, que je vous ai déjà raconté mille fois, de mon arrivée très chargée, avec mon bébé et mon chien. Mon amoureux, bloqué par l’impossibilité de traverser la porte pour venir m’aider. Et finalement cet agent des douanes, grommelant mais foncièrement gentil, qui avait poussé mon deuxième chariot jusqu’à la fameuse porte.

Notre premier véritable appartement, dans le quartier anglophone de NDG, à Montréal. Et puis notre déménagement sur la Rive-Sud, un an et demi plus tard, alors que j’étais enceinte de notre deuxième fille.

Une thérapeute nous a récemment demandé comment nous nous sentions, à l’époque, à l’aube du grand départ. «Excités», ai-je répondu sans réfléchir. «Oui, enthousiastes», a appuyé mon conjoint. S’il y avait de l’inquiétude, de l’anxiété, de la tristesse, elles se sont dissoutes dans cette envie trépidante de partir vivre cette aventure.

Alors nous voilà, six ans plus tard. L’aventure a laissé la place au réel, au quotidien. Êtes-vous prêts à partir? Installés depuis peu? Peut-être vous êtes-vous déjà demandés comment et où vous seriez, cinq ou six ans plus tard. Notre réalité à nous, je dirais que c’est… :

  • Une vie recréée entièrement. Quand on quitte son pays, on vend souvent jusqu’à sa dernière petite cuillère. On fait venir quelques essentiels, des choses sentimentales ou particulièrement dispendieuses, mais on se débarrasse de l’utilitaire. On ne connaît jamais ça, dans le cheminement logique (si je puis dire) de la vie. On quitte ses parents, on s’installe, on récupère des choses de ci de là, on emménage avec quelqu’un, on assemble alors les morceaux de nos puzzles respectifs avant de faire quelques achats communs. Quand on immigre, on repart de zéro. Et par zéro, je veux dire : de la toute première cuillère. De cuillère en cuillère, on meuble sa maison, et puis on fait des achats moins utiles, enfermés dans les habitudes de consommation.
  • De nouvelles contrées à découvrir. C’est un changement complet de paysages et de perpectives que l’on fait en traversant l’Atlantique. Tout semble une aventure, à commencer par le quotidien. Le supermarché à lui seul devient une destination exotique. Bientôt, tout devient pourtant coutumier. Les week-ends et road-trips peuvent alors commencer, dans des régions que l’on n’aurait jamais – ou presque – eu la chance d’explorer.
  • Une bande d’amis. Entre les amis français, expats comme nous, et les amis parents rencontrés au gré des fêtes de la garderie et du quotidien de l’école, nous avons une solide bande d’amis, autant à Saint-Bruno que dans le reste du Québec. Quand on est immigré, les amis deviennent notre deuxième famille. Ils sont les contacts d’urgence, les gardiens d’un soir, nos week-ends et nos vacances. Ils sont ceux avec qui l’on partage les matins de Noël et les soupers d’anniversaire. Les coutumes familiales se confrontent alors à ce qu’il y a de plus beau : le partage. Et les traditions s’inventent au rythme où les amitiés se mêlent.
  • Une carrière qui a décollé. Il y a des histoires moins jolies que d’autres et des gens qui repartent faute d’avoir trouvé un travail qui leur correspondait ou une vie qui leur plaisait. Pour ceux qui parviennent à rester, le terme des 6 années reflète généralement une évolution, voire un aboutissement. Pour nous, le Canada a été synonyme de changement de carrière. Aujourd’hui, nous sommes épanouis dans nos domaines respectifs et soulagés de savoir que l’on aurait encore la possibilité d’évoluer.
  • Une famille. Arrivés avec une première fille, nous en avons eu une deuxième quelques années plus tard. Une petite Franco-Canadienne qui n’a de français que l’accent. Le temps passe, et je réalise que c’est dans cette culture qu’elle s’ancre, faisant fi de ses origines malgré elle. Ses expressions, ses références, ses préférences, reflètent son appartenance.
  • Un futur. L’avenir, c’est ici que nous le voyons. Nous qui avions tant déménagé avons su trouver ici une place pour nous, au point d’avoir même de la difficulté à m’imaginer dans une autre ville que la mienne. L’instable est devenue sédentaire… ça doit être le bon air canadien qui fait ça.

 

Et vous, quel bilan tirez-vous de ces six dernières années, où que vous soyez?

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

Le camp d’été

La rentrée se profile mais l’été joue les prolongations… avec cette dernière semaine de vacances que nous n’avions pas, et qui se résume à trouver de quoi occuper à nos bureaux respectifs notre fille aînée.

Le camp d’été s’est terminé la semaine dernière. Une aventure en soi, lorsqu’on est un expatrié. C’est un peu comme le centre aéré, mais pas tout à fait. Ça ressemble à la colo, mais pas vraiment non plus. C’est un camp d’été, un point c’est tout.

C’est surtout une institution, dans mon entourage. Tout le monde ou presque est passé par le camp d’été (avec plus ou moins de plaisir), tout le monde, à de rares exceptions, y a été moniteur. C’est la première job, juste après le babysitting. C’est comme du babysitting d’ailleurs, sauf que t’as dix enfants au lieu de 2, une semaine entière à tirer et un nom de code à porter. Oui, un nom d’emprunt, un surnom plutôt. Et c’est un véritable apprentissage parental que de formuler sans sourire la phrase : «Gaufrette, peux-tu me dire comment s’est passée la journée de mon enfant ?».

Lesdits noms – il faut que j’en parle encore, ça a fait mon été – sont parfois en rapport avec le thème du camp, comme Grenouille ou Héron, pour les animateurs du camp Nature, Samourai côté Arts Martiaux, ou Basilic et Ciboulette au camp Cuisine. Et ils collent à la peau de leurs propriétaires. «Tu ne changes pas de nom comme ça, m’a prévenu une amie passée par cette épreuve. Tu ne peux pas faire ça aux enfants, ça ne se fait pas…» Elle a laissé sa phrase en suspens et son regard s’est perdu vers le souvenir douloureux d’un ancien camarade dont on dit qu’il aurait disparu après avoir changé de nom…

Je plaisante. Les enfants ne sont pas si méchants quand même, n’est-ce pas? (Qui a répondu «Si»?). Thème me fait penser que… les camps sont à thèmes. Plus ou moins restreints, selon les organismes, mais volontairement orientés. Dans notre ville, il y avait des sujets vagues, comme le Multiactivités, et d’autres très précis, comme le camp Agility (oui, les petits parcours pour les petits chiens). Il y avait aussi les camps privés, comme celui du Mont-Saint-Bruno, où notre fille a passé une très belle semaine.

De manière générale, on trouve des camps dans tous les domaines, par tous les organismes, qu’ils soient publics ou privés. En vrac, j’avais repéré le camp du Musée des Beaux-Arts, le camp karaté du club que nous fréquentons, le camp immersion anglaise d’un organisme spécialisé dans les cours de langue, le camp Sciences à Polytechnique, etc. Les prix varient en fonction de l’organisme et du matériel utilisé. Certaines inscriptions se font longtemps à l’avance, comme aux Beaux-Arts où tout semblait complet dès le mois de mars.

C’était une première expérience pour nous, comme pour notre fille aînée. J’avais hâte de lui faire découvrir ça, moi qui partais tous les étés en camp équitation et passais toujours quelques semaines au centre aéré de l’entreprise qui employait mes parents. J’en garde un souvenir vif et heureux, et des paroles de chansons que je n’ai jamais pu oublier.

L’expérience a été incertaine pour notre fille, tantôt plaisante, tantôt difficile. Le camp du Mont-Saint-Bruno a eu sa préférence et il est certain que nous la réinscrirons là-bas l’an prochain. Les autres camps qu’elle fera seront à déterminer, et je les liste déjà!

-Lexie Swing-

Photo : Matthew Henry

 

Gérer les aléas de la petite vie enfantine

Il y a quelques jours, ma fille aînée – 6 ans et demi au compteur – est revenue du camp d’été pleine de désarroi. Le bracelet qu’elle portait au poignet, un élastique à cheveux en tortillon (c’est la mode par chez nous), avait été égaré par la susmentionnée puis retrouvé… au bras d’un autre enfant.

«Je lui ai demandé de me le rendre», a clamé la dépossédée.

       Et puis?

       Il a refusé et il est parti. Je lui ai couru après, mais il continuait à refuser. Moi je savais que c’était le mien, mais il a fait comme si c’était le sien.

Quand on n’a pas 7 ans, la perte d’un bracelet bleu en tortillon, ça vaut bien quelques larmes. Et comme c’était aussi un élastique à cheveux, j’aurais eu de quoi lui mettre la police scientifique aux fesses, à ce petit empêcheur de tourner en rond.

Sauf qu’on n’appelle pas la police scientifique pour une affaire d’élastique à cheveux volé. Même pas volé volé, mais pas rendu.

Alors on appelle qui? Facile : on appelle papa. C’est ce qu’a fait ma grande fille, après avoir constaté que les éducateurs faisaient peu de cas de sa requête (selon ses dires). Papa, gonflé de cette responsabilité toute enfantine, est donc allé réclamer le précieux bracelet à l’ami indélicat. Croyez-le ou non, mais il a dû insister, et le môme a fini par lui jeter aux pieds, avant de s’enfuir en courant.

(Là c’est le moment nostalgique où le monde soupire : «Décidément, les mômes d’aujourd’hui…»)

Reste que ma fille était peinée. Ce n’était pas une vraie victoire, de faire intervenir son papa. Elle se serait préférée autonome et capable de mener ses propres batailles. Mais que faire quand un camarade refuse ainsi de rendre un objet? Quelle position tenir lorsque la meilleure copine depuis toujours (depuis dix minutes donc) refuse de lui adresser la parole? Que conseiller, à celle ou celui qui se fait rejeter d’un groupe, qui est tenu à l’écart d’un secret, à qui on a chipé un crayon préféré?

La parentalité, c’est faire face aussi au désarroi de notre enfant et se trouver parfois en mal d’actions à mener. C’est devoir se mettre sur le côté et observer la débâcle, la culpabilité et l’impuissance décuplées. On serait prêts à prendre les armes, pour aller botter nous-mêmes les p’tits culs agaçants. On dévoilerait des merveilles de tact, pour faire accepter notre enfant. Mais on sait que cette bataille n’est pas la nôtre.

«Je fais quoi, moi, Maman, si un ami ne veut pas me rendre quelque chose?»

       Tu insistes, tu te fâches, tu demandes l’aide d’un adulte?

       Et si tout ça, ça ne marche pas?

Et là j’ai eu une révélation :

« Tu peux aussi décider que tu acceptes la situation.»

Et puis j’ai expliqué cette leçon apprise de l’expérience : «Tu ne peux pas contrôler toutes les choses mais tu peux décider de quelle manière tu veux y réagir. Tu peux choisir de ne penser qu’à ce garçon qui t’a pris ton bracelet, ou tu peux décider que tu acceptes de ne plus l’avoir en ta possession, et te concentrer sur autre chose. Ça ne veut pas dire que tu ne vas jamais récupérer ton bracelet, que tu ne saisiras pas l’opportunité de lui faire remarquer qu’il est à toi et qu’il doit te le rendre. Ça veut seulement dire que tu as pris note que ce garçon avait ton bracelet, et qu’il devra te le rendre, mais qu’en attendant tu vas profiter de ta belle soirée d’été pour faire des choses que tu aimes plutôt que de te concentrer sur ce problème-là.»

Ce choix, j’aurais aimé savoir que je l’avais à toutes les étapes de ma vie, de la plus insignifiante à la plus importante. J’aurais aimé me souvenir que toute galère deviendrait une histoire sympa à raconter devant un verre, que toute rupture serait source de leçons, que tout obstacle pouvait être synonyme d’opportunité. J’aurais agi, et quand je n’aurais plus pu en faire plus, j’aurais pris acte et je me serais consacrée à autre chose.

Il y a mille façons de faire cela : en écrivant, en se racontant les choses comme si l’on était le protagoniste d’une comédie dramatique, en faisant quelque chose d’improbable et nouveau, pour changer le cours de l’histoire, en se déconnectant, pour quelques heures.

Et j’espère que ma fille trouvera la sienne.

-Lexie Swing-

Petites habitudes du Français de retour en mère patrie

Deux semaines que nous sommes rentrés de France. À tous, je réponds invariablement «c’était bien, on s’est reposés». Je pourrais leur dire la beauté de Toulouse, la nuit. J’aimerais raconter nos silences heureux face aux étoiles, au milieu des volcans. Je vanterais la beauté de la maison familiale, nichée dans la campagne moissagaise. Je tairais mes grasses matinées, le merveilleux massage délivré par des doigts de fée et le vin que nous avons savouré sept soirs par semaine.

Comme par un fait exprès, j’ai vu passer mille photos de France sur les réseaux sociaux. Comme si le tout Montréal immigré s’était rué sur les côtes hexagonales, niant la chaleur caniculaire qui y régnait alors. On s’est senti un peu chez nous, un peu d’ailleurs, on savait qu’on rentrait tous bientôt à la maison, alors on s’est autorisé à profiter. Florilège.

Aller au supermarché

Oh, des yogourts. Yaourts. C’est toi qui as dit yogourt, c’est pas moi. Oh des fromages. Oh du chocolat. Des pâtes feuilletées par milliers enroulées en cercles parfaits. Des desserts, tellement de desserts. À mon arrivée dans le Sud-Ouest, mon père m’a emmené au supermarché. Erreur monumentale. Il m’a perdue dix fois et retrouvée la bouche en cœur, enamourée devant des crêpes Marie au rayon des surgelés, l’enfant petit dansant la sarabande debout dans le caddy, armé de paquets de Choco et de kiris suremballés.

Manger du fromage

Beau-Papa habite le Cantal. Le fromage y est conservé jalousement sous une cloche en grillage, dans un recoin frais de la cuisine. Ne parlez pas de frigo, chut, le fromage ça ne se conserve pas au frigo. Mes petites loutres canadiennes ont ainsi découvert les saveurs ancestrales du Cantal vieilli, et du Saint-Nectaire fermier de la ferme à côté. Nos tablées, ce sont celles des fromages entiers et des plateaux sans fin. On n’a plus faim, mais on se garde une petite place, l’air de rien. Et de petite place en petite place, vous je ne sais pas, mais moi j’ai pris deux kilos.

Stocker des médicaments

Il y a toujours ces petites choses qu’on ne trouve pas ailleurs, ou trop chères. Le spasfon est ici inexistant, les granules homéopathiques se vendent à prix d’or, le shampooing de marque française que l’on affectionne fait le double du prix, taxes non incluses. C’est moins affaire de choix que d’habitude. 25 ans passées dans une contrée créent certaines accoutumances dont il est parfois difficile de se défaire, même après 6 ans. Alors on remplit nos valises et on stocke nos produits préférés, jusqu’à la prochaine livraison.

Acheter des vêtements

C’est là aussi question d’habitude, ou de mode française probablement. Après tout, les stars québécoises portent du Sézane pour des frais de livraison qui valent à eux seuls le tiers du produit, alors quand on a la chance d’y faire un tour dans la boutique pignon sur rue… J’ai renfloué ma garde à robe, vieille de plusieurs années, de quelques pièces de la Fée Maraboutée, et ça m’a donné un petit élan supplémentaire pour l’automne.

Ramener des bouquins

Je n’aime les livres qu’en poche, et il n’est pas rare que j’attende la sortie d’un livre dans ce format plutôt que de me précipiter à la sortie initiale. J’ai avidement parcouru les libraires (indépendantes, on ne se refait pas), j’ai échangé des livres rapportés dans ma valise contre les coups de cœur familiaux, avec la promesse de les rendre bientôt, et j’ai même fait voyager un livre (un Marc Levy, qui l’aurait cru) découvert dans une boite à livres du parc au coin de chez nous, dans laquelle il sera bientôt de retour.

Profiter de ses proches

Tout commence un peu par ça finalement. Du premier pas à l’aéroport au dernier, avant le passage de sécurité. Ce sont des embrassades, des «ça fait longtemps», du temps rattrapé, des conversations reprises comme si c’était hier, des souvenirs échangés, des petits derniers à présenter, des cadeaux ramenés, des mises à jour famille/santé/boulot (et d’innombrables «attends, rappelle-moi, tu fais quoi déjà?»), des photos que l’on regarde avec plus d’attention, des neveux qu’on n’a pas vu vraiment grandir, des villes qui changent peu et des rides qui se creusent. On part en se disant que c’est loin, on atterrit en se disant que c’est tout proche. On prévoit les prochains voyages, on lance en l’air les promesses de futures retrouvailles, et on quitte le cœur un peu lourd ce lieu sacré de notre enfance … le rayon desserts du supermarché.

-Lexie Swing-

Deux semaines avec toi

Pour toujours une deuxième née, marquée au sceau d’un statut particulier. Tu n’as jamais été seule, tu n’as jamais été l’unique. Tu as dû composer avec des parents roués aux usages des nouveaux-nés, parfois dépassés par le nombre et les cris, souvent fatigués. Tu es arrivée sur une voie défrichée, et tu y as pris tes aises.

J’ai toujours été persuadée que les deuxièmes, et les suivants, prennent la place laissée par leurs aînés. Tantôt minuscule, tantôt grande ouverte, mais jamais facile. Ça demande de la flexibilité, d’être un deuxième-né. Épouser les possibilités offertes, s’étirer dans les coins. Aussi timides que leurs aînés sont exubérants, aussi impatients que les grands sont tranquilles.

Tu t’es développée en miroir de ta sœur, comme deux faces opposées d’une même pièce. Extravertie, impatiente, sans arrêt en mouvements. Tu t’affirmes, sans qu’il y ait jamais eu besoin de te pousser. Tu grimpes, sans qu’il y ait jamais eu besoin de te soutenir. Tu chantes et danses et parcours des livres entiers, le doigt pointé sur les mots que tu ignores encore.

Nous aurons passé deux semaines seuls avec toi, ma toute petite. Et c’est une redécouverte. Toi qui cours mais crie rarement. Qui t’enthousiasme pour tout et dont l’humeur sombre s’efface aussi vite que les nuages dans le vent d’automne.

Tu ne seras jamais notre fille unique, façonnée au fer brûlant des mouvances de ton aînée. Mais tu es une enfant unique. Je ne connais personne comme toi, et le monde est chanceux de t’avoir mon impétueuse.

J’espère revivre chaque année des moments rien qu’à nous, juste toi et nous, juste toi et moi. Sans cris, sans jalousie. Ne me partager avec personne d’autre que toi et prendre le temps de n’être que ta maman. Faire des puzzles à trois et des restos pizzas. Être ceux de la bande qui n’ont qu’un seul enfant. Courir à tes côtés, et pousser ton vélo dans les côtes. Bercer ton sommeil agité et apaiser tes rêves.

Te dire je t’aime et entendre ta petite voix conclure : «Mais maman, je t’aime moi aussi».

-Lexie Swing-

À lire : Le secret des abeilles/The secret life of bees, de Sue Monk Kidd

À différentes occasions, avec l’une de mes collègues, nous nous offrons des livres. Une tradition désormais établie qui nous force à puiser toujours plus dans nos souvenirs, et à mettre de côté précieusement les titres les plus appréciés. Vous savez ce que c’est, quand on lit beaucoup. On apprécie un certain nombre de titres mais il n’y a qu’une poignée d’entre eux qu’on s’imaginerait offrir. Et souvent, d’ailleurs, on finit par offrir les mêmes. La Couleur des Sentiments, de Kathryn Stockett. L’éducation d’une fée, de Didier van Cauwelaert. Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie. Du côté des enfants, je choisis souvent Maman Ours, de Ryan T. Higgins. Ou les aventures des P’tites Poules, de Christian Jolibois, pour les plus grands.

Le livre dont je vous parle aujourd’hui est un livre que j’ai reçu en cadeau. Ce genre de livre qui vient avec des anecdotes, une histoire, un souvenir. Un livre dont on ne se souvient parfois de rien, sinon du plaisir intense de l’avoir lu. The Secret Life of Bees, de Sue Monk Kidd, a été publié en 2001. L’âge de majorité, déjà, pour ce joli roman dont l’histoire se passe en Caroline du Sud en 1964. La jeune Lily Owens, 14 ans, a grandi avec le souvenir douloureux du décès soudain de sa mère, dans des circonstances qu’elle peine à reconstituer. Elle partage son quotidien entre un père rude et distant, et une nourrice, noire, qui prend soin de Lily tout en gardant elle-même une certaine distance, le tout sur fond de racisme et d’intolérance. Le jour où Rosaleen, la nourrice, jette aux visages des trois plus grands racistes des environs le contenu de sa bouteille et se fait aussitôt embarquée par la police, Lily choisit de prendre sa défense et de fuir avec elle pour son salut. C’est le début d’une fuite, d’une fugue, qui les mènera jusqu’à Tiburon, une ville des environs, dont le nom évoque à Lily une photo qu’elle a héritée de sa défunte mère.

Accueillie par trois soeurs noires qui élèvent des abeilles et produisent leur propre miel, Lily découvre une autre vie, où elle devient tout à la fois une soeur, une enfant, une confidente, et même une amoureuse. Elle y apprend l’art de l’apiculture, et le goût de l’existence, dans ce déroutant jeu de miroirs de l’enfant blanc élevé dans une sororité noire, au coeur d’une Amérique héritière d’un dur passé ségrégationniste. Elle découvrira, aussi, l’histoire de celle qui l’a mise au monde, et quittée finalement.

C’est un livre doux et dur et joyeux et nostalgique aussi. C’est un livre d’amour, un livre de promesses, un livre de sororité. Je vous le conseille, dans sa langue originelle, soit l’anglais, si vous en avez la possibilité. Le livre s’appelle alors The Secret life of bees. Sinon vous pouvez aussi le découvrir en français, sous le titre Le Secret des abeilles.

À noter que le livre a été adapté en film, sous le nom «Le secret de Lily Owens», avec Dakota Fanning, Queen Latifah, Jennifer Hudson, Sophie Okonedo ou encore Alicia Keys.

-Lexie Swing-