17h30

Souper en famille./ Photo USDA

Souper en famille./ Photo USDA

17h30. Nous sommes sur le perron devant chez nous. Le chien trépigne derrière la porte que je tarde à ouvrir. Miss Swing caresse d’une main tendre les fleurs de l’allée déjà fanées. 17h30, c’est l’heure où, dans une autre vie, je partais m’acheter un goûter avant de faire les relectures, de réaliser une dernière interview et d’envoyer les bons à tirer. 17h30, ça a été l’heure où je sortais du lycée, où je sortais du cours de piano ou de l’heure de danse.

17h30, c’est l’heure où désormais je rentre à la maison. 17h30, c’est l’heure où parfois nous soupons. Oui, tu as bien lu. Nous sommes tombés du côté obscur. Du côté des anglo-saxons dont on se moquait volontiers jadis au motif qu’ils mangeaient comme les poules, ou comme les vieux. Et l’on se trouvait terriblement cools, je crois, de dîner au coucher du soleil. A 19 ou 20h, pour ceux dont les parents finissaient un peu tard.

On a résisté quelques semaines. 17h30, qui a faim à 17h30? Et puis doucement, tout doucement, l’heure du repas a pris ses aises à la place du goûter. La collation de la miss était aux alentours de 15h et elle débarquait à la maison réellement affamée. Bientôt, nous nous sommes demandés « pourquoi rajouter un goûter quand nous pourrions juste souper? »

Alors nous avons rangé nos préjugés au placard pour nous mettre à table. En vrai, il n’est pas si courant que nous puissions manger à 17h30. Cela implique que le repas soit déjà prêt, qu’il n’y est pas de courses à faire ou que la journée de Mr Swing n’ait pas trop duré. Mais il est rare, désormais, que nous commencions à manger après 18h.

J’avais des tas d’idées reçues sur le concept, je n’en ai retiré que des bénéfices. Plus de goûter supplémentaire en attendant le dîner, plus de plat un peu gras qui reste sur l’estomac parce qu’il a été dégusté un peu trop tard. Souper tôt, c’est aussi s’autoriser une deuxième vie, un deuxième temps dans sa journée. Pour jouer dehors ou jardiner, pour bouquiner, pour faire du sport ou pour retourner faire quelques magasins, puisque ceux-ci ferment souvent vers 21h en semaine.

Aux petits Français qui rentrent de l’école affamés, on clame toujours « arrête de grignoter, ce n’est pas l’heure de manger! ». Et si, justement, c’était l’heure de manger ? Une revendication corporelle doublée d’une manifestation des papilles que l’on n’écoute rarement, bercés par nos habitudes. Aujourd’hui, si je rentrais chez moi à 17h30 et que l’on me disait « Nous mangerons à 20h », je ne pourrais pas m’empêcher de me demander « Mais pourquoi, t’es-tu sérieux ? »

Et vous, à quelle heure soupez-vous ?

 

-Lexie Swing-

Le cake marbré parfait (recette personnelle)

Cake marbré./ Photo DR Lexie Swing

Cake marbré./ Photo DR Lexie Swing

Vous connaissez le marbré Savane ? Ça m’a démangé pendant des années de trouver une version maison qui l’égale. Mais force est de constater que mes marbrés maison tombaient toujours à plat : pas assez de goût, pas assez gonflés, pas assez appétissants et surtout… pas assez moelleux! Certains avaient un joli aspect à la sortie du four mais perdaient tout attrait après quelques heures. Bref, j’ai renoncé quelque temps au cake marbré, et puis à la faveur d’un lait un peu spécial, j’y suis revenue. J’ai décidé de me servir de ma tête pour créer la recette que je voulais, en me servant bien entendu de recettes existantes, mais aussi de mes goûts personnels.

Voici cette recette. Elle peut être modifiée, améliorée. À vous de me donner vos impressions, vos corrections, pour la rendre vraiment parfaite. Trois ingrédients font, selon moi, la différence : le lait babeurre, fermenté ou lben (selon les différents noms) pour le moelleux, le beurre (ou purée) de noisettes pour le goût, et les pépites de chocolat, pour la gourmandise.

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Ingrédients :

– 210 grammes de farine

– 140 grammes de sucre

– 80 grammes de beurre

– 3 oeufs

– 160 ml de lait babeurre ou lben

– 2 cuillères à soupe de cacao

– 2 cuillères à soupe de pépites de chocolat

– 2 cuillères à café de beurre (ou purée) de noisettes

– 1 cuillère à café bien bombée de levure chimique

– 1 cuillère à café de bicarbonate

– 1 cuillère à café d’extrait de vanille

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– Préchauffez votre four à 350 degrés F. ou 180 degrés C.

– Prévoyez deux bols ou saladiers. Dans le premier, battez les oeufs puis ajoutez le sucre. Fouettez jusqu’à ce que le mélange blanchisse.

– Faites fondre le beurre puis ajoutez-le à la préparation. Versez petit à petit la farine. Puis la levure et la bicarbonate de soude.

– Ajoutez progressivement le lait babeurre.

– Séparez votre préparation en deux (c’est là que se révèle l’utilité du deuxième bol). Au premier mélange, ajoutez le cacao et les pépites de chocolat. Dans le second mélange, versez l’extrait de vanille et le beurre de noisette.

– Versez dans un moule à cake beurré en alternant les couches, ou en versant d’abord la pâte blanche puis ensuite la pâte au cacao.

– Enfournez pour 40 minutes environ.

J’ai atteint l’orgasme gustatif en doublant les quantités de pâte. Pour ce faire, je vous conseille de réaliser individuellement vos pâtes dans chacun des bols plutôt que de doubler les quantités dans un seul. À la fin, vous n’avez qu’à mettre cacao et pépites dans un, vanille et beurre de noisettes dans l’autre, en pensant à doubler les quantités pour ces 4 ingrédients.

Bon à savoir : versez l’équivalent d’une préparation et demi dans un seul moule peut avoir des conséquences fâcheuses pour votre four eu égard à la quantité de levure. J’en sais quelque chose : Mr Swing gratte encore le brûlé tout au fond :) Mais le goût est là, c’est indéniable!

 

-Lexie Swing-

 

Le nez dehors

Mon capitaine./ Photo DR Lexie Swing

Mon capitaine./ Photo DR Lexie Swing

Si l’on devait classer la miss quelque part, elle serait certainement – à son jeune âge du moins – dans la case des enfants qui réfléchissent, des enfants qui observent, qui regardent avant d’agir. Les enfants qui aiment les livres et les puzzles. Les poupées et les ours en peluche. Préfèrent le silence aux cris. Et la solitude aux jeux avec trop d’amis.

Mais Miss Swing est comme tous les individus : inclassable. Elle est quelqu’un et puis quelqu’un d’autre encore. Elle est l’été et l’hiver, la lune et le soleil (mon soleil), la canicule et le vent d’ouest, tout à la fois. Parce qu’elle était (les deux ans sont passés par là) si calme et si sage, il était aisé pour nous de nous convaincre qu’elle pouvait rester faire quelques jeux dans le salon tout l’après-midi durant, que lire quelques livres suffiraient à nourrir son imagination. Et puis les crises ont commencé. Tous les soirs, devant la porte, elle criait « non je ne veux pas rentrer ». Elle voulait « encore les fleurs, encore l’herbe, encore le jardin ». Encore les magasins. Encore le parc. Encore la promenade, regarde on est si bien dans le vent du soir.

Miss Swing trouve son équilibre dans le temps qu’elle passe au dehors. Elle n’a rien de ces enfants qui semblent abriter des piles inépuisables dans leurs entrailles, elle marche plus qu’elle ne court, le nez en l’air, tentant de deviner d’où vient l’avion qui l’entoure de son vrombissement. Mais elle est indubitablement faite pour vivre dans le monde, loin de la maison. Une sortie de garderie réussie passe avant tout par un tour au magasin de bricolage avec son papa. Qu’importe si l’heure du souper est passée depuis longtemps, elle parcourt les rayons, tenant précieusement sa boîte de vis. Un dimanche doit se terminer au parc, à tout le moins dans le jardin, à observer les fourmis qui s’agitent et ne semblent jamais vouloir s’arrêter.

Nous étions lassés de la voir se relever 15 fois, à 9h30 passées, visiblement en proie à une énergie qu’elle n’avait guère dépensée! Désormais tous les soirs nous l’occupons : jeux, cuisine, toboggan et même rangement. Nous ne lui laissons guère de répit. Mais l’esprit ainsi nourri, elle s’endort désormais sans problème la nuit venue.

Et quelque part, la vie avec elle est redevenue plus cool aussi. À cet instant précis, elle semble avoir résolument besoin de nous, de notre présence. L’emmener à l’épicerie signifie l’asseoir sur le rebord du caddy et la tenir serrée contre soi tout le long des rayons. Et jouer au train ne se fait souvent qu’en présence de papa ou maman, censés actionner la manette pour faire monter le train dans les hauteurs de la passerelle. Mais notre investissement est récompensé : elle n’hésite plus à partir jouer seule dans sa chambre, le moment venu, après une intense journée à faire des choses ensemble. Et les crises s’atténuent, à mesure que le temps passé à deux ou trois prend de l’ampleur. Bien sûr, tout n’est pas fini. Il y aura d’autres cris, d’autres refus, d’autres soirs où nous n’aurons pas eu suffisamment de temps pour faire des activités en famille. Mais en tâtonnant, on finit par avancer. Et par accepter que son doux agneau est devenu un peu plus que ça. Et que désormais il peut mordre.

-Lexie Swing-

Enfumée

Smoke./ Photo Jurek D.

Smoke./ Photo Jurek D.

Hier, je suis descendue du trottoir et me suis éloignée, malgré les voitures approchant, parce qu’une jeune femme faisait quelque chose que je ne supporte pas. Elle fumait.

Je n’ai rien contre les gens qui fument. Je n’ai pas vu dans son geste de l’irrespect. Elle n’avait pas levé les yeux de son portable et ignorait encore tout de ma proéminence. Je n’ai vraiment rien contre ceux qui fument. J’ai fait partie de la gang. Et je gênais les autres. Avec probablement toute l’indolence et le jemenfoutisme qui caractérisent certains jeunes de 20 ans.

Je ne supporte plus les vagues de fumée qui s’attardent à mes narines. Me tenir à proximité d’une cigarette que l’on grille me fait frémir. Me retrouver soudainement dans un boudoir de fumeurs me fait quitter la pièce. Et cela n’a rien à voir avec la maternité.

J’ai écrasé ma dernière cigarette entre deux véhicules, sur le trottoir, face à un appartement toulousain que nous devions visiter. Je ne me souviens pas de son goût. Je crois que je l’ai jetée avant la fin parce que nous étions pressés. Est-ce que je savais que c’était la dernière ? Je crois que oui. Je suis de ceux qui ont besoin de planifier leurs derniers moments.

Je n’ai jamais refumé. J’en ai eu envie, mille fois. Surtout après trois verres de vin. Surtout après le café du matin. Surtout après l’amour. J’avais l’envie de l’habitude et le tanin s’est toujours marié à merveille avec le goût de la cigarette. Mais je n’ai jamais pu y retoucher.

Et aujourd’hui je fuis son odeur, ses volutes de fumée. Elle est devenue persona non grata dans mon environnement. Parfois, les fumeurs voient ça comme une attaque, une volonté de réduire leur liberté. Mais leur liberté raréfie mon air et l’espace propre à chacun est bien souvent transgressé par la fumée qui n’a cure des frontières de nos bulles respectives. Cependant chacun devrait être libre dans l’espace public, alors je fais deux pas de côté, je détourne la tête, la main sur le nez. Mais je voudrais quand même te dire, jeune femme qui fume sur le chemin piétonnier : elle me fait chier ta cigarette.

-Lexie Swing-

De l’escalade de l’auto-apprentissage parental

J’aime bien les titres improbables.

J’ai la chance d’avoir des amies tolérantes et bienveillantes. Il en faut parfois, de la tolérance, pour gérer une fille comme moi qui ne veut ni allaiter, ni rester à la maison, qui fait une tête pas possible quand on lui présente une robe rose, scalpe les Barbies et roule des yeux quand on lui parle du cododo.

On s’est construit sur cette base solide de tolérance : chacune fait comme elle veut, et personne ne donne son avis si on ne lui a pas demandé avant. J’ai donc des amies qui allaitent, qui donnent le biberon, qui mettent des robes roses à leur fille, ou des shorts roses à leur garçon. J’en ai qui laisse leur bébé regarder la télé dès le premier mois, et d’autres qui ne jurent que par les jeux-faits-maison-inspiration-Montessori. Certaines ont refilé des petits pots, d’autres ont écrabouillé des légumes bios avec enthousiasme, mais la plupart ont fait un peu des deux, quand même. Il y a mes amies mères au foyer, celles qui s’essayent au temps partiel et puis les accros-au-boulot qui peinent à décrocher plus d’un mois (je plaide coupable).

Il y a surtout, de la mesure. Des divergences, mais peu d’empoignades. On a des tas d’idées reçues lorsqu’on commence dans la vie comme parent, et celles-ci sont reléguées au rang de niaiseries rapidement, bien souvent par les enfants eux-mêmes. Mais les amies qui font « autrement » sont autant de sources d’inspiration parentale, pour autant qu’on s’essaye à la tolérance.

Ceci dit, et c’est rare que je le pense, il y a une limite à cette tolérance (oui j’ai mis trois paragraphes à arriver au coeur du sujet), c’est la mise en danger. Internet a permis l’auto-beaucoup de chose. L’auto-formation, l’auto-médication… Mais il a véhiculé avec cette liberté un danger : celui de prendre pour argent comptant tout ce que véhicule les forums, et de mal comprendre les informations que donnent des sites plus officiels. Quand on apprend quelque chose à l’école, par exemple, on a pour support un livre. Il délivre l’information. Le prof, si c’est un bon prof (à mes yeux) ne se contente pas de retransmettre cette information, il l’explique, il la met dans un contexte, il en souligne l’origine et les limites, tout en passant rapidement sur les cas particuliers.

Il y a quelques semaines, mes cheveux se sont dressés sur ma tête au détour d’une conversation que j’écoutais. Une jeune mère disait avoir attendu les 15 mois de son fils pour lui donner de la nourriture solide. Elle s’est inquiétée quand il a commencé à perdre du poids, se disant qu’elle ne devait pas avoir assez de lait. Elle est alors passée au biberon comme supplément, mais sans succès. Pourquoi avait-elle tant attendu ? Parce qu’elle avait lu que, plus on attend pour donner les aliments, plus on réduit les risques d’allergies. Elle était également sûre d’elle : l’OMS recommandait un allaitement exclusif jusqu’à 18 mois.

Si on y réfléchit, c’est vrai : on lit parfois que donner certains aliments comme les arachides assez tard permettraient de diminuer le risque de développer une allergie. On lit de plus en plus aussi l’inverse : une étude israélienne a récemment montré que les enfants qui consommaient tôt des arachides avaient des risques égaux sinon moins importants de développer une allergie. Le Canada applique ce principe-là, recommandant d’introduire la plupart des aliments, fruits tropicaux et noix compris, aux alentours de six mois, du moins quand on commence la diversification. En gros : on dit beaucoup, et son contraire, comme pour tout lorsqu’il est question de prévention. Mais en aucun cas on ne prescrit d’attendre les 18 mois de l’enfant pour commencer la diversification. Mais voilà : on lit « il vaut mieux attendre pour certains aliments » et une mère, sûrement bien intentionnée, estime que 18 mois peut alors être l’âge juste. Mieux encore : l’OMS recommande un allaitement exclusif jusqu’à 6 mois je crois, et sûrement le plus longtemps possible ensuite après la diversification, probablement 18 mois. Mais ladite maman y a lu un raccourci : allaitement exclusif jusqu’à 18 mois. Forcément…

Avec les enfants, comme avec les médicaments, surnombre = danger. Non je plaisante. Avec les enfants comme avec les médicaments, il faut se méfier de « l’auto ». Accepter d’admettre que l’on peut se tromper. Recouper ses sources. Mettre ses choix à l’épreuve de la vie. Ne pas se focaliser sur des dates, sur le temps présupposé donné par les médecins pour apprendre à marcher. Poser des questions, surtout. Au pédiatre, à la nounou, aux sage-femmes, et aux amis. « Comment tu fais toi? » La réponse n’a pas valeur de jugement. Elle n’est pas non plus coercitive. Elle donne une indication. Elle aide, dans tous les cas, à faire le bon choix.

Il n’est jamais idiot de demander de l’aide, de poser des questions comme « et comment je les cuis les carottes du petit? » Parce qu’il y a de bonnes et de mauvaises choses. De bons et de mauvais choix. Et qu’il n’est pas évident de savoir – par exemple – qu’un enfant de moins de un an ne devrait pas consommer du miel. Ou que le blanc de l’oeuf peut-être allergène. Voire encore, qu’il vaut mieux introduire un aliment à la fois, pas parce que les mélanges provoquent des réactions mais parce qu’en cas d’allergie, il sera plus facile d’identifier le coupable si on n’a pas testé le même jour choux de Bruxelles et salsifis (mais qui fait ça à son enfant??? Pourquoi pas foie de veau tant qu’on y est?). En matière de parentalité, il n’y aura jamais de mauvaises questions. Juste des précautions.

-Lexie Swing-

Day to day

Deux ans./ Photo  Thomas Hawk

Deux ans./ Photo Thomas Hawk

En ce moment, on vit au jour le jour, appréciant les moments de calme et attendant le renouveau quand le jour est trop mauvais. Un mauvais jour commence généralement dès le réveil.

« Est-ce que tu veux petit-déjeuner ou t’habiller d’abord? »

Trop de questions, le choix, toussa. La miss choisit donc de geindre, pour toute forme de réponse. Ma patience matinale ayant des limites moyennement extensibles (les siennes sont par contre très longues, Miss Swing ayant réussi l’exploit de vitupérer une heure et demi depuis son lit il y a deux week-ends de cela, tandis que nous prenions notre petit-déjeuner, puis partions nous laver, puis nous habiller, sans qu’elle daigne jamais se lever), je la soulève et lui propose donc de s’habiller, histoire de gagner du temps. À ce stade, elle geint toujours mais cumule avec la technique de la poupée molle, tout en s’accrochant désespérément aux manches du pyjama, puis à celles de son t-shirt que je tente de réenlever car, faute d’avoir bu mon premier café, je l’ai mis à l’envers. Le tout tandis que je scande une improbable chanson faite de petits poissons qui nagent nagent nagent dans la forêt, avec des crocodiles.

L’enfant sur la hanche – ne comptez pas sur elle pour faire un pas, elle n’a cure du fait que je porte déjà quelqu’un d’autre sous mon nombril – je zigzague jusqu’au banc de la salle à manger. Où je tente de la déposer. En vain. Les petits bras sont ligotés à mon coup et mon tympan vrille en cadence avec ses cris.

Je repars en direction du frigo, tentant l’improbable figure : sortie du lait de la main gauche, débouchage de la main droite, l’avant-bras soutenant les 12 kilos d’agitation. Sortir le verre. « Non pas celui-là! ». Sortir la tasse en plastique, ajouter que si si ce sera celle-là, au moins elle ne se casse pas. Récupérer quelques gâteaux, et puis se rasseoir sur le banc, l’enfant en cordée et le ventre affaissé.

Bien sûr, si c’est un jour sans, il y a des maladresses qui finissent par devenir des habitudes : ma tasse qui finit inexorablement par être renversée. Le bavoir qu’elle ne veut pas mettre. Le pain qu’elle demande et qui n’arrive pas assez vite, et finit généralement par être jeté par dessus la table.

Alors on prend nous-mêmes des habitudes. « Ouvre cette compote s’il te plaît chéri ». « Elle a dit qu’elle n’en voulait pas ». « Elle n’en veut pas maintenant mais dans deux minutes, quand elle l’aura décidé, elle en voudra, se rendra compte qu’elle ne peut pas l’ouvrir seule, te demandera de l’ouvrir, mais tu ne seras pas assez rapide et la compote finira sur tes genoux. Ouvre je te dis. » Et ça ne manque pas. Deux minutes passent. Nous faisons semblant que le sujet de la compote n’a jamais été abordé et la petite menotte se saisit soudain de la gourde, en tourne triomphalement le bouchon avant d’enfourner le précieux.

Je savais que le terrible two existait. Je savais qu’un jour ou l’autre il arriverait. Je n’en avais pas mesuré l’intensité. Je n’avais pas pesé la frustration et la colère intériorisées par un enfant de deux ans, doublées par l’échéance d’une naissance toute proche. Je ne reconnais pas toujours ma toute petite fille, dont la bonhommie n’avait d’égale que la mesure.

Les choses finiront par se tasser. Je veux dire… il y aura pire! Le joliment nommé « fucking four » par exemple. J’ai hâte de connaître ça. Et vous?

-Lexie Swing-

Fat mama

Maternité./ AP Photographie

Maternité./ AP Photographie

La grossesse a cet atout incomparable de permettre à la femme organiquement modifiée de pouvoir engloutir tout ce que Dame Nature veut bien mettre à sa portée, incluant chips et Nutella. Enfin, c’est ainsi qu’on te vend le fromage. Il faut bien y trouver des avantages, les neuf mois devant soi s’annonçant surprenants de joyeusetés du type varices, nausées et constipation. Ne me dites pas merci.

L’enfant à porter, le gros ventre rond, les hanches décuplées, semblent le lot de la maternité. Celui qu’on te présente sur des publicités trop bien rodées. Dans les faits, je connais peu de femmes telles qu’on les représente à la télé : ex-minces, avec 20 kilos de bonheur maternel situés en dessous de la poitrine et armée d’un muffin choco-Nutella qui pourrait nourrir toute la Somalie. Moi, je connais aussi, voire surtout, des femmes qui regardent la balance d’un oeil torve en cherchant l’erreur de chiffre sous leur bedaine.

Qu’importe les excellentes justifications du type « c’est normal, il faut bien nourrir ton enfant ». Personne n’apprécie de voir son corps évoluer en une masse informe mi-gras mi-cellulite en l’espace de quelques mois. Les plus chanceuses arboreront leurs précieux kilos uniquement dans le ventre, ventre qu’elles reperdront sitôt l’intrus expulsé, mais dont elles garderont les stigmates dans un bourrelet ventral soigneusement dissimulé.

Trêve de bonnes rimes : il est difficile d’accepter que l’on doit grossir enceinte, et le phénomène (certes extrême) de la mummyrexie en est la preuve. Les médecins y jouent aussi un rôle de premier plan, certains poussant les hauts cris quand leurs patientes affichent une prise de poids supérieure à 10 kilos quand d’autres regardent sans ciller la flèche de la balance bondir de 5 kilos en un seul mois.

J’ai déjà mangé des céréales plusieurs soirs pour faire flancher le chiffre sur la balance. Ma copine M., à qui j’en parlais, a reconnu avoir enchaîné des soirs de soupe. Nous ne sommes pas des cas isolés et pourtant nos prises de poids sont plus que raisonnables.

La grossesse peut être un poids lourd à porter, en termes d’image de soi. Passer la dizaine supérieure sur la balance n’a rien d’un épanouissement, même si elle annonce, quelque part, la fin du parcours.

On devrait accompagner les femmes enceintes dans cette dimension-là, plutôt que de les flageller à chaque kilo de trop. Non il n’est pas nécessaire de manger pour deux mais oui il convient d’apporter des calories supplémentaires, et des calories qualitatives. Oui une prise de poids supérieure à 15 kilos peut nuire à l’estime de soi, surtout si l’on ne parvient pas à s’en débarrasser ensuite. La grossesse est une belle aventure, oui, mais elle n’est pas forcément la panacée, qu’on se le dise une fois pour toutes.

-Lexie Swing-

Témoins

Friendship./ Photo Stefano Corso

Friendship./ Photo Stefano Corso

J’ai 20 ans. Il me voit arriver les yeux rougis. Je cacherais bien ma peine mais un simple bonjour amical me fait monter les larmes aux yeux. Je tourne sur le parking, évitant les regards. Il ne veut pas vraiment savoir. On se côtoie sans se connaître. On est amis une fois par semaine quand le sport nous réunit. Il me demande si ça va, tu peux en parler je suis là. C’est de la politesse. C’est une porte ouverte par la bienséance. Je m’y engouffre. Dévoile ma peine amoureuse. Ris jaune de ma propre désillusion : « Il est parti, encore ».

A cet instant, mon nombril est le monde et ma rupture un orage qui déferle sans faillir sur ma journée. Il a un geste de compassion. J’y vois de la compréhension, de l’empathie. Je crois qu’il sait que la vie s’est arrêtée au moment où la porte a claqué.

Il a 7 ans de plus que moi. Il ne me dit pas que demain, le jour se lèvera. Il se retient de me seriner que ce n’était qu’une histoire sans importance. Il sait que ma vie ne s’arrête pas à ce type-là, à cet amour-là, aussi douloureux qu’il soit en cet instant. Il devine qu’un matin je mettrai moi-même le point final à cette histoire qui aura trop duré, et que je partirai sans me retourner. Il me souhaite de connaître un jour ce qu’il espère pour lui-même : l’amour infini, et infiniment solide, le bonheur d’avoir des enfants, la chance d’affronter la vie à plusieurs.

Nous sommes tous les témoins des errances des autres, à qui nous nous retenons souvent de dire le fond de notre pensée, convaincus – avec raison je crois – qu’il faut commettre ses propres erreurs pour avancer, et exister. J’ai épongé les larmes d’amis qui sont mariés aujourd’hui; j’ai soutenu des filles formidables prises dans le flot du parcours PMA et de la naissance qui ne vient pas, qui sont désormais des mamans accomplies; j’ai accompagné dans la santé comme dans la maladie, parce que c’était ainsi. On est garants de ces moments de doute, responsables d’affirmer avec conviction que des jours meilleurs s’annonceront bientôt. On accueille le désespoir d’un « ma vie est foutue » avec l’importance qu’elle demande et la légereté qu’elle suppose. Car bien sûr, la vie continue, même après que la porte a claqué. Et puis un jour on se retourne, on mesure le chemin parcouru, incrédules devant la grandeur des obstacles et la force dont on a fait preuve. Et on ne peut s’empêcher de rire : « Quand je pense que je te disais qu’il n’y avait plus d’espoir… Mets-moi des baffes la prochaine fois que je te dis ça ». Mais ni la prochaine, ni les suivantes, des baffes on ne recevra. Car les témoins sont là pour ça, être épaule et espoir, empathie muette et sourire rassurant. Jusqu’au prochain tremblement.

-Lexie Swing-

La valse du matin

Dans la salle de bain./ Photo Shena Tschofen

Dans la salle de bain./ Photo Shena Tschofen

Arrêt du réveil, un oeil sur les nouvelles, l’autre sur l’heure qui tourne. Se lever toujours dix minutes plus tard après avoir remis le snooze. Le pousser hors du lit, dire que c’est à son tour. C’est vrai quoi, hier c’était moi. Hier c’était dimanche. C’est pas grave, j’ai gagné, il est déjà levé. Se rendormir pour quelques minutes, au son de l’eau qui tambourine sur la faïence. Plonger dans un bain chaud, les cheveux dansants sous la brise fraîche qui se glisse par la fenêtre ouverte. Dire bonjour à mon ventre, lui parler du bain, me demander si elle m’entend la tête sous l’eau, comme chaque matin. L’entendre s’affairer. L’entendre, elle, râler. Comme une adolescente qui ne veut pas se lever. Se tourner mille fois. Côté pile, côté face. Éviter telle une autruche le regard qui la somme de se réveiller. Observer, depuis la chambre désertée, les allers-venues de son père entre le salle de bain et la cuisine où il prépare le petit-déjeuner.

M’asseoir sur son lit. Lui montrer ses habits du jour. Chanter une improbable chanson pour éviter les cris de protestation. La laisser mettre les chaussettes avant tout le reste. Remettre le pantalon à l’endroit. La porter malgré le poids dans mon ventre et les maux sur ma hanche. La déposer sur le banc. Promettre qu’on est là, tout près, on ne s’éloigne pas, regarde je sors ton lait, on va déjeuner avec toi, as-tu dis bonjour à Papa?

Dernières miettes ramassées, dernières gouttes essuyées et le bal reprend. Le rythme s’accroît, on n’a plus guère de temps. La miss est assise sur le rebord du lavabo, c’est à qui lui tendra la brosse à dents ou ira chercher son verre d’eau. On se relaie, dans une mécanique parfaitement orchestrée. Coton pour le visage, élastique pour cheveux. Elle n’a pas fait pipi, je préviens derrière eux. Repartir dans la chambre enfiler un cami. Être rappelée en urgence, Maman fini pipiii. L’envoyer voir son père, qui l’attend dans le hall. Un dernier tour des chambres, une caresse au chien. Un demi-tour devant la porte, pour un oubli comme chaque matin.

Quelle heure est-il? 7h13, on a le temps. Quelle heure est-il ? 7h15, mais qu’est-ce que t’a fichu bon sang ? Disserter sur les minutes, qui filent à toute allure. Sur le réveil qu’il faudrait mettre plus tôt. Sur le livre qu’on a voulu finir, alors qu’il était trop tard. Sur la série qu’on aurait pas dû regarder. C’était l’épisode de trop, t’as vu maintenant t’es fatigué. Râler contre la voiture trop lente, le camion qui peine à démarrer, les voitures qui grillent la priorité ou se la laissent de manière affectée. Arriver en même temps que le train, jaillir de la voiture. Recommencer demain, garder la même allure.

-Lexie Swing-

PS Et vous, comment dansez-vous?