
Chien abandonné./ Photo Alexandre Piron
L’été approchant, les posts habituels fleurissent sur ma page Facebook. « Ne m’abandonne pas pour les vacances » est souvent le message, flanqué d’un chiot aux yeux élargis par la peur et ligoté à un arbre sur le bord de la route.
On sait aujourd’hui que les gens qui abandonnent leur animal au départ des vacances sont souvent les mêmes qui investissent dans un chiot Noël venu. Ces mêmes gens que les mêmes associations préviennent alors : « Je ne suis pas une poupée, je suis un animal ». Mais rien n’y fait.
Il y a cinq ans je rêvais d’un chiot poilu et doux, qui m’aimerait d’un amour démesuré et m’accompagnerait partout. J’attends toujours. Je ne perds pas espoir. Un jour je connaîtrais peut-être ce chien là. Mais pas tout de suite. Mon chien est effectivement poilu et doux. Et extrêmement chiant aussi. Personne n’imagine se retrouver avec un cas social comme chien de compagnie. Un chien mi-autiste mi-claustro.
La semaine dernière j’ai passé une journée de télétravail avec lui. Je l’ai souvent contemplé ébahie. Lorsqu’il est parti se cacher dans la chambre du bébé parce qu’il avait entendu le camion-poubelle. Lorsqu’il s’est terré sous la table pour ne pas sortir faire ses besoins dans le jardin. Lorsqu’il a sursauté en entendant le chien des voisins aboyer.
Jamais je n’aurais pu prévoir ça. Jamais vous ne pourrez prévoir ça. On vous dit que si vous choisissez un chiot chaleureux, qui vous fait la fête dès votre première rencontre et ne semble pas dominant, alors vous aurez choisi le bon. C’est faux. Eleven était un chiot adorable, qui essayait de monter sur les genoux. Mais c’était Dr Jekill et Mr Hyde. Il suffit de l’emmener en pleine cambrousse et de le regarder courir partout, faire la fête aux vaches et se rouler dans la boue (et se faire la malle) pour s’en convaincre.
Point numéro 2 : votre chien passera après votre gamin. Je ne sais pas si c’est une chose évidente, ni même si c’est une bonne ou une mauvaise chose, mais c’est ainsi: une fois que les enfants arrivent, le chien est relégué à une place moins enviable. Moins de caresses, plus de « pousse-toi de mes jambes ». Vous n’imaginez pas tous les croche-pieds qu’un chien est susceptible de vous faire quand vous portez un nourrisson de trois semaines. Hier, vous l’évitiez simplement, mais soudain il vous paraît dangereux, et vous l’éloignez sans cesse, lui criez de reculer, arrête de sauter tu vas lui faire mal, ne bouge plus tu mets des poils…
Les poils, parlons-en : nous passons notre vie armés d’un rouleau collant. Sur les vêtements, sur les jouets, sur les draps bien qu’il ne s’en approche pas. Même notre fille de deux ans sait s’en servir. Le pire moment a été la longue période où notre bebe joufflu galopait à 4 pattes ou rampait, mâchonnant allègrement les paquets de poils. Je rêve d’un tapis que je n’aurais jamais, parce qu’il serait immédiatement recouvert de longs poils blancs impossibles à décoller.
Je donne sûrement l’impression que je déteste mon chien. Ce n’est pas le cas. Il me rend juste chèvre :). Je donnerais n’importe quoi pour lui, pour qu’il soit bien. J’ai appelé des dizaines de garderie avant de trouver la bonne parce que je savais précisément dans quelles circonstances il serait vraiment bien. J’ai essayé plein de techniques différentes pour le rendre moins peureux, consultant nuit après nuit des tas de sites canins qui ne reflétaient jamais tout à fait notre réalité. Mais je refuse de me voiler la face et de couvrir également la vôtre en vous donnant l’image d’un prétendu chien idéal. Ce n’est pas juste le bonheur un chien. Mais ça en mérite par contre. Et se rendre compte à temps que l’on ne va pas pouvoir lui en donner, ça permet d’éviter une nouvelle séparation six mois plus tard.
Je n’ai jamais voulu me séparer de lui. J’y aurais sûrement songé s’il était devenu dangereux pour nos enfants. Mais nous avons supporté bon gré mal gré les insupportables sorties en ville, et son corps trop gros dans notre salon trop petit. Parce que nous savions que nous changerions un jour pour lui permettre de s’épanouir. Depuis que nous l’avons, nous avons toujours pensé à lui comme un membre à part entière de la famille, dont le vote, certes muet, valait autant que celui des autres. Lorsque nous sommes partis au Canada, il n’a jamais été question de le laisser en arrière. Je me souviens que des gens nous posaient la question, surpris parce qu’on l’emmenait. Moi j’ai toujours été surprise qu’on me pose la question. À la fin je répondais « oui et j’emmène ma fille aussi ». Je voulais montrer la bêtise que m’inspirait cette question.
Lorsque nous avons voulu acheter, nous avons vite renoncé aux appartements sans ascenseur. Car qui dit gros chien dit problème de hanches potentiel, et je n’avais aucune envie de devoir un jour le porter sur trois étages. Lorsque nous avons acheté la voiture, le constat a été le même : il nous fallait un véhicule dans lequel il puisse voyager en ayant un minimum de place. Pas question de l’obliger à rester assis aux pieds des heures durant parce que nous rêvions d’un coupé sport plutôt que d’un SUV. Je n’aurais jamais hypothéqué le bien-être mon chien pour pouvoir jouir d’un faste qui ne pouvait l’inclure.
Je ne suis pourtant pas mieux que les autres. Je me suis parfois demandée s’il ne serait pas mieux, ailleurs, adopté par quelqu’un d’autre, chez un couple de retraités qui vivraient dans la campagne profonde avec trois vaches et une poule. Et quelque part, en toute honnêteté, ce serait probablement le cas. Mais je ne supporte pas l’idée qu’il puisse être malheureux chez quelqu’un d’autre et de ne rien y pouvoir. Et si la personne, excédée comme moi-même je peux l’être quand il me renverse pour se cacher dans une chambre parce que le facteur a osé frapper à la porte, en venait à le taper ? Et s’il passait l’hiver dehors ? Et s’il était mal nourri ? Et s’il était abandonné à nouveau et que je perdais sa trace ? Égoïstement je préfère le savoir moyennement bien avec nous dans une maison que – je sais – il juge trop bruyante, plutôt que potentiellement malheureux chez quelqu’un d’autre. Et puis il y a autre chose : il a apporté beaucoup à ma fille. Chaque fois que je la vois poser sa petite menotte douce sur sa tête, chaque fois qu’elle le prend dans ses bras, aussi largement que ceux-ci le lui permettent, chaque fois qu’elle tombe en pâmoison devant un animal, je mesure ce qu’il lui a apporté. Elle est arrivée dans notre famille alors qu’Eleven était déjà là, et ça l’a, quelque part, rendue meilleure. J’en suis persuadée.
Adopter un chien de façon réfléchie, ce n’est pas se dire qu’on sera capable de tous les jours le sortir, ou penser que oui, c’est bon, il y aura toujours des amis pour le garder au moment des congés. C’est plutôt se demander ce qu’on est capable de lui apporter nous, quels sacrifices on est prêt à faire, quelle place on accepte qu’il prenne dans votre vie. En d’autres termes, ne vous demandez pas ce qu’avoir un chien va changer pour vous, demandez-vous ce que vous, vous allez changer pour lui. Alors vous aurez commencé, déjà, à le voir avec le respect qu’il mérite.
-Lexie Swing-